Carême prenant (ou: si ce virus était vaccin?)

VirusMusulman ou non, tout le monde connaît bien le Ramadan et son « ramdam ». Chrétien ou non, on a vaguement entendu parler du Carême, sans vraiment savoir ce que l’on entend par là ; dans une société où l’injonction majeure est : Faites-vous plaisir, peu de chances pour que la notion de privation volontaire rencontre un franc succès.

On dira qu’il existe un plaisir de l’ascèse : c’est vrai, mais impossible qu’il soit promu, dans notre société, hors packaging et marketing, puisque, par définition, il ne rapporte rien en termes de profit financier. Donc, même chez les chrétiens pratiquants, le mot Carême a perdu une part de son sens qui l’apparente à Carence, c’est-à-dire, au manque. Difficile de faire une place pour le manque dans notre monde où chacun doit être à chaque instant comblé, agendas blindés, emplois du temps bouclés des mois ou des années à l’avance, tous interstices soigneusement bouchés, même chez les vieux, rebaptisés de façon ridicule seniors et mobilisés pour toutes sortes de tourismes. Traverser le désert pendant 40 années, comme les Hébreux conduits par Moïse, se retirer seul au désert comme Jésus durant 40 jours, s’extraire du monde tel qui tourne, est mission impossible pour la plupart d’entre nous !

La situation actuelle illustre ce propos d’une nouvelle évidence : tandis que nous nous retrouvons confinés, cloués sur place dans un scenario qui avait échappé à tous les prévisionnistes, nous voilà abreuvés, sinon submergés, d’offres toutes plus alléchantes les unes que les autres : nous pouvons, de chez nous, visiter gratuitement tous les musées du monde, assister à tous les concerts, opéras, pièces de théâtre, visionner tous les films réalisés depuis la création du cinéma…

Je ne peux m’empêcher de voir dans ces propositions alléchantes et satisfaisantes pour les esprits avides de culture d’élite – et dans d’autres, beaucoup moins avouables, nous invitant à profiter du confinement pour nous livrer à des plaisirs coupables – une métaphore des tentations auxquelles Jésus fut soumis pendant sa retraite au désert.

Et revoilà le sujet du Carême ! Naïvement, j’avais pensé que le confinement, survenant en plein milieu de cette période-clé et négligée de notre calendrier religieux, lui redonnerait des couleurs ; qu’il  porterait les fidèles, et moi la première,  à se pencher sur cette notion de la traversée du désert, du retour sur soi, que le : « N’ayez pas peur ! » de Jean Paul II frapperait les oreilles chrétiennes comme jamais !

Que l’on pourrait considérer le virus Covid :

– comme un salutaire appel à faire le vide, comme son nom y invite, par une singulière homophonie, dans notre langue ; Dieu ne peut se rencontrer sans cet appel d’air, l’air devenant une denrée précieuse.

– comme une invitation à convertir son regard, en voyant dans ce virus la résurgence de l’une des plaies d’Égypte envoyées par YHWH à Pharaon pour libérer les Hébreux de l’esclavage : considérer l’esclavage dans lequel nous plonge notre dépendance à la technologie, la peur régnant en maître sur les écrans de tous ordres, notre destin pris en main par d’autres pharaons nous contemplant du haut de leurs tours immenses et friables, comme le verre dont elles sont composées. Que les Lilliputiens que nous sommes se ressaisissent de leur mémoire atrophiée, confiée à des disques durs qui peuvent disparaître à tout moment, qu’ils reprennent le cours de la transmission du bouche à oreille pendant ce temps où les familles sont condamnées à se regrouper !

– comme un grand éclat de rire de l’Invisible faisant éclater notre bulle de certitudes en carton-pâte ; souvenir de la Promesse et de la première Alliance –  Isaac voulant dire : Il rira.

– comme un retour du bon sens sur le devant de la scène : La chose du monde la mieux partagée, selon Descartes, étant devenue la plus négligée dans notre monde schizophrénique (qu’il coûte moins cher de faire fabriquer des objets à des milliers de kilomètres plutôt qu’à deux pas de chez soi dépasse le plus simple entendement, et pourtant… ). Que nous allions nous souvenir du retrait de notre philosophe classique dans son poêle, pour trouver la méthode propre à sortir de la forêt dans laquelle on se sent perdu.

– comme une occasion de retrouver la créativité, qui exige le retour aux sources, l’écoute, le partage ; oser être soi-même. Revoir l’échelle de valeurs, en détrônant l’argent-roi… en faisant passer dans le réel les discours alarmistes sur le climat, l’épuisement des ressources…par l’imagination retrouvée permettant la naissance d’un autre monde.

– comme l’agent nous rappelant que nous sommes mortels, tout simplement mortels ! Cette donnée d’évidence étant devenu sujet tabou, par une étrange maladie de l’humain concoctant d’absurdes recettes d’homme augmenté à la sauce tragi-comique.

En bref, le virus pourrait être vu comme un merveilleux outil de conversion, que nous devrions remercier de nous obliger à nous mettre en route vers cette décroissance dont chacun reconnaît la nécessité, à condition de ne pas en souffrir, à condition qu’elle s’opère sous anesthésie générale !…

Jésus est venu jeter le feu sur la terre, me semble-t-il, et non y verser de l’eau de rose ; il paraît qu’on l’ait oublié, lorsqu’on prie unanimement pour faire reculer la pandémie, sans chercher à lui donner le sens d’un avertissement.

Et Jésus, du haut de sa montagne, a décliné les offres alléchantes du Démon lui proposant sur un plateau toutes les délices de la terre, comme, aujourd’hui, Internet peut le faire pour nous. Il me semble que cette vitrine de ce que l’humain a pu produire de meilleur dans tous les domaines de l’art vient se poser comme un écran pour cacher nos erreurs dans la conduite du monde, comme un masque nous protégeant de la remise en cause de nos conceptions et de nos comportements ;

Le masque, partie prenante du Carême traditionnel, puisqu’on le portait au Mardi Gras et à la Mi-Carême, dans les carnavals qui permettaient d’échanger les rôles sociaux, revient en force, s’impose comme élément de costume permanent : preuve que l’homme n’a pas envie de se voir tel qu’il est ? Preuve qu’il accepte de ne plus sourire ? Preuve qu’il se déguise en laborantin barricadé dans sa zone d’hygiène ?

Preuve que la mort qu’il redoute est déjà là, car une vie privée d’air libre et de sourire vaut-elle encore la peine d’être vécue ?

Preuve que le virus n’est pas un vaccin assez puissant, peut-être, pour nous délivrer du vrai Mal, qui est l’Hubris, la démesure qui nous fait croire que nous sommes des dieux, maîtres du monde ?

Qui nous persuade que notre vie de consommateurs est la bonne ?

Qui nous empêche de profiter du confinement pour explorer les confins infinis de notre imaginaire ?

Qui nous empêche de convertir notre regard, de jeter bas les masques, et de remercier ce Covid de faire toucher du doigt ce qu’aurait pu être un vrai Carême ?

                                                                                  Adeline GOUARNÉ

Voir aussi son blog: la page blanche

Une réflexion sur « Carême prenant (ou: si ce virus était vaccin?) »

  1. Quel bel article. Je l’ai lu et relu. Complet, argumenté, passionnant. Je partage le diagnostic de ce monde. Mais pourquoi ce voile de mélancolie si obscure..

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