Les flocons, la science et Dieu

Il est peu probable que vous ayez lu ou bien participé aux échanges du 13 février 2020 sur Facebook, à la page intitulée « Trust My Science », qui rend public des vidéos et photos à caractère scientifique, et qui cette fois-là présentait de très beaux clichés de flocons de neige :

Flocons

       Crédits : Alexey Kljatov

Voici la page LIEN dont va s’occuper cet article. Mais d’abord quelques extraits (les pseudos ont été réduits à leurs initiales, et les fautes de français ont été corrigées. Certains termes grossiers ont été abrégés).

TMP : La beauté de la création, que Dieu est grand !

CE : Parfaitement. C’est le divin architecte 👌

ET : Que la nature est belle et bien faite plutôt ! 😂

JP : Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire comme connerie en 2020…

OI : Liberté d’expression…

GS : « Je suis pas si grand que ça… Et puis j’ai rien fait moi… J’aime pas la neige… »

PG : Quel rapport avec un Dieu !!!! Vous avez des informations crédibles à ce sujet !!!!!!

RM : Nul besoin d’agresser cette personne qui a des croyances propres à son éducation et à ses valeurs. Quand va-t-on arrêter de juger et accepter les différences de chacun [injure] ! 🙂

JP : Quand ils arrêteront de nous sortir ça à toutes les sauces comme de bons endoctrinés qu’ils sont. Je ne crois pas en ces c… et pourtant je ne viens pas faire ch… mon monde avec ça tous les jours.

AB : JP, bah si tu viens de le faire en disant que tu ne crois pas, tout comme lui qui a dit qu’il croit 🙂

RM : JP, mais c’est leur problème ça si ils sont « endoctrinés » comme vous dites, en quoi cela vous concerne-t-il ? C’est pas parce que telle ou telle personne croit en quelque chose que vous ne croyez pas qu’il faut forcément en faire un paria.

VM : On parle de dieu partout, même dans nos bonnes expressions françaises, parce qu’on est un pays Judeo-Chrétien et que toute notre vie est basée sur ce système depuis des millénaires, en quoi ça change d’en parler sur une page scientifique ?

JP : C’est une page de science qu’est-ce qui vient nous casser les noix avec sa religion…. Il y a des centaines de pages réservées aux moutons sur Facebook.

AB : JP, il donne son avis comme toi le tien, il a le droit non ? Il y a une centaine de com[munication]s qui ne m’intéressent pas, fais comme moi, ignore les. Bonne journée.

PM : JP, je ne pense pas qu’il parle de ‘religion’ à proprement dit. Juste la stupéfaction sur la beauté, l’organisation (chaotique ou pas) des choses. Moi ce qui m’étonne, ce sont les différentes structures qui se forment spontanément… L’eau c’est un truc de fou, sachant qu’on est en fait majoritairement… Elle réagit à bcp de choses, sous différente fréquence elle prend différentes formes, etc…

SC : JP, si tu savais le nombre de scientifiques qui sont croyants ! L’un n’empêche pas l’autre. Essaie de faire preuve de tolérance, ou alors, ferme-la !

JD : RM, quand va t’on ouvrir les yeux sur ces c… de croyances ?

AB : JD, tu sais un jour un athée demanda à un sage. » quelle sera votre réaction si vous découvrez qu’après la mort il n’y a rien, le sage répondit : bah tout comme la vôtre si vous réalisez le contraire « 

JP : RM,  C’est une page de science ici, m…! Quand allez-vous nous f… la paix avec votre dieu? Il y a amplement de pages pour ces c… sans venir polluer les pages de science!

RM : JP, est-ce que j’ai parlé de mes croyances ? Personnellement je suis athée au premier degré mais je ne vais pas aller agresser le premier venu parce qu’il parle de DIEU sur une page de SCIENCE.

BF : heu, R., voir dieu partout c’est limite pathologique (à mon sens), les flocons de neige ça reste des empilements cristallins … Perso il peut croire en 50 dieux, c’est pas ça qui me fait réagir, c’est l’obscurantisme que ça génère et la simplification de la vie … Les Gaulois pensaient que c’était les dieux qui retenaient le ciel … Bon voilà, voir dieu dans des flocons c’est juste ridicule.

GR : R., pourquoi venir sur une page consacrée à la science si tu crois en Dieu ?

Disons en commençant que la page contient beaucoup d’autres passages qui ne soulèvent pas de commentaires, et où l’esprit de dialogue et de débat librement partagé ne pose aucun problème. Mais ce qu’il y a d’intéressant dans les échanges cités ci-dessus consiste notamment en ce séparatisme institué par les « scientistes ». Pour eux, les échanges à caractère « scientifique » doivent exclure toute référence à Dieu, à la religion, aux croyances. Ces dernières réalités « polluent » les échanges scientifiques, et les raisons avancées sont entre autres l’endoctrinement et le suivisme des croyants. La colère qui s’exprime à travers cette séparation des genres pose question : il ne faut pas la juger, mais comprendre d’où elle vient. Les excès du scientisme et du positivisme au XIXe siècle n’ont jamais été que le retour de bâton des excès de l’oppression religieuse qui a régné pendant des siècles en occident. Que voulait dire « Dieu » ? Bien souvent, il signifiait la loi des puissants, qui se sont servi de ce vocable pour imposer leur suprématie et leur force inégalitaire. Et la « raison » elle aussi a été si constamment vilipendée par les autorités d’église comme opposée à la foi et à l’autorité religieuse, comme source d’indépendantisme libertaire, qu’elle en était devenue l’ennemie de l’humanité. « Dieu » a eu son nom mêlé à tant d’oppression à travers les âges, à tant de fanatisme, à tant de crimes sanglants… Il est douloureux de se rendre compte que ce Nom, encore aujourd’hui, n’est pas encore libéré de tous les oripeaux qu’on lui a fait porter. Le nom de Dieu, pour une proportion encore significative de personnes, ne peut toujours pas être synonyme de créativité et de perfection ; il demeure au contraire attaché aux infantilisations et aux aveuglements de siècles de pensée unique, d’acharnement idéologique et d’oppression morale. Ces échanges virulents en 2020 obligent donc vraiment à une remise en cause de l’héritage occidental, de ses « racines chrétiennes » qui l’ont nourri et il s’agit d’entendre cette colère comme celle d’adultes malades de poisons dont l’inoculation à leurs parents, grands-parents et aïeux ont laissé des traces encore brûlantes.

D’ailleurs, sur quelles bases crédibles les croyants d’aujourd’hui vont-ils argumenter pour faire valoir leurs raisons religieuses ? « Dieu » est-il encore vendable en dehors de la sphère des croyants ? Les événements actuels qui accablent l’Eglise catholique, et le discrédit dans lequel l’Islam demeure vis-à-vis de la laïcité, cela explique que les sentiments anti-religieux se soient ravivés et renouent avec l’anticléricalisme de jadis. Cela dit, on peut, comme plusieurs des intervenants de cette discussion le font, critiquer une forme de simplisme dans l’opposition vis-à-vis des croyants. Au XXIe siècle, nous voilà encore et toujours à l’antique opposition des lumières et de l’obscurantisme ! La foi religieuse est considérée comme « ridicule », alors même qu’elle discerne sous des apparences géométriquement ordonnées une harmonie, une beauté, une perfection qu’elle rapproche de celles de Dieu : pourquoi cela serait-il ridicule ? L’expression « ça reste des empilements cristallins » témoigne d’un aveuglement volontairement réducteur qui se contredit lui-même, car pourquoi s’intéresser à ces flocons de neige si étonnants s’ils ne sont « que » des empilements cristallins ? On ne les remarque précisément que parce qu’ils sont à la fois magnifiques et si fragiles et donc empreints d’un « surcroît » (de beauté, de mystère) dont leur matérialité seule, dans sa réduction comparatiste, ne rend pas compte… Ces mêmes esprits soi-disant scientifiques ne feraient pas attention à des « empilements » quelconques, et leur attention les trahit malgré eux. Comme les croyants, ils remarquent l’étonnante beauté de la nature ; le livre de la nature leur parle, mais ils refusent de lire l’auteur inscrit en première page.

Un autre élément méthodologiquement spécieux : les scientistes de cette page Facebook déclarent que les croyants n’ont pas droit de cité sur une page scientifique, et invoquent les Lumières, et notamment l’exemple du mathématicien S. Laplace qui déclarait à Bonaparte qu’il n’avait pas eu besoin de l’hypothèse Dieu pour faire reposer sur lui sa cosmologie. Ils me semblent faire une confusion entre l’approche expérimentale, la méthode scientifique qui, de fait, ne doit pas faire entrer autre chose dans sa logique que des axiomes tirés de l’expérience, et la philosophie des sciences, ou plus simplement l’opinion scientifique, à laquelle n’incombe aucune de ces règles. Ils confondent les scientifiques dans l’exercice de leur métier, et les lecteurs ou débatteurs de théories scientifiques. Les « pages scientifiques » de ce site Facebook ne le sont que par une dénomination assez superficielle. Rien dans leur nature n’est à proprement parler scientifique, et de toute façon, on ne peut pas empêcher un scientifique, en dehors de sa sphère professionnelle (ce qui est évidemment le cas dans ces échanges libres), d’être un citoyen, un père (ou une mère) de famille, un homme (une femme), comme tous les autres : à savoir quelqu’un qui réfléchit et réagit non seulement avec une méthode hypothético-déductive, mais également un esprit, un cœur, des désirs, des espoirs, etc.

La compartimentation des personnes entre « scientifiques » et non-scientifiques s’apparente ainsi à une ségrégation intolérable. Je crains fort que les « scientifiques » autoproclamés de cette page, qui s’opposent aux à ceux qu’ils désignent comme « religieux », se rêvent comme une forme de communauté qui, en excluant ceux ou celles dont ils ont décidé qu’ils donnaient du crédit à une autre moyen de connaissance que celle de la science, voudraient garder l’accès de la science à eux seuls. Sans doute ont-ils connaissance de ce que, dans bien des domaines scientifiques, certaines théories complexes dont on attend que l’expérimentation vienne les corroborer, ne reçoivent leur scientificité que parce que la communauté scientifique la leur donne. Ils s’imaginent peut-être former une telle communauté ; mais toute réelle communauté de scientifiques n’excluerait personne : n’y appartiennent de toute façon que ceux qui sont reconnus par leurs pairs du fait de leurs travaux et de la qualité de ceux-ci. Il serait parfaitement absurde de décider que tel scientifique qui, le dimanche, en laissant parler son cerveau gauche, verrait la nature comme une création divine, devrait le lundi de retour dans son labo, rendre des comptes sur ses compétences scientifiques…

Les « enragés de la science » qui ne souffrent pas d’entendre le mot Dieu seraient par ailleurs bien inspirés de s’aviser que le domaine scientifique n’est pas, tant s’en faut, un domaine où la foi est exclue. Bien sûr il ne s’agit pas de la foi en Dieu, quoique les frontières de nos jours soient assez poreuses chez certains scientifiques pour lesquels « un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène » (Pasteur). Je fais allusion à ce que M. Merleau-Ponty appelle la foi perceptive, laquelle existe chez nous tous, dès qu’il s’agit d’adhérer au monde et de valider nos perceptions[1]. On ne s’avise pas forcément de l’existence de cette foi originaire, mais elle précède principiellement l’attitude rationnelle mettant en œuvre l’observation instrumentalisée, le principe de causalité et l’approche hypothético-déductive qui caractérise la démarche scientifique. Le scientifique ne peut pas ne pas être conscient qu’avant de mesurer et d’interpréter la réalité pour la prévoir scientifiquement, il doit absolument y croire, croire que ses perceptions, y compris intellectuelles, correspondent bel et bien à ce que leur mathématisation traduit dans un langage valable pour tous. Il n’y a d’universalisation scientifique que parce tous s’accordent sur cette foi primaire : le monde devant moi (devant nous) est bien là, mes perceptions ne me trompent pas. Ces indications pourront ressembler à des truismes pour certains esprits, mais la foi perceptive en réalité n’est pas si évidente à reconnaître, et on la repousserait facilement si l’on oubliait que des siècles de progrès dans nos pays a permis de dissocier artificiellement la foi et la raison, alors qu’elles exercent leur fonction conjointement.

De la foi perceptive à la foi religieuse, il y a évidemment un pas, mais comment critiquer comme « ridicule » ou « infantile » une foi religieuse qui d’abord est partagée par la majeure partie de l’humanité, d’autre part par les plus grands génies scientifiques (Pascal, Galilée, Newton, Einstein, entre autres) et enfin qui relève quand même de la même attitude vitale de confiance envers un monde où l’intelligence la plus banale se retrouve avec la plus sophistiquée pour y reconnaître un sens, un ordre, voire un agencement téléologique. On peut ne pas voir cet ordre, et décider que l’univers n’est que chaos et confusion… Mais ce n’est pas ce que les scientifiques y décèlent, depuis ceux qui étudient les lois cosmiques (cf. l’ajustement de ces lois ayant permis l’apparition de la vie sur terre[2]) à ceux qui ont mis en évidence la structure de l’ADN et des lois génétiques. Les probabilités qu’un univers n’ait pas existé de manière stable sont bien plus grandes que celles qui permettent de prévoir celui que nous observons. Enfin, il y a gros à parier que les anti-religion sont en bonne partie des anti-cléricaux, et pas toujours pour de mauvaises raisons.

L’éducation demeure toujours le meilleur recours contre les prises de position trop rapides ou unilatérales, en développant le sens critique et l’ouverture à la différence. Sur cette page Facebook on trouve des appels quelque peu hystériques à revenir aux « Lumières » comme si c’étaient elles qui allaient nous prémunir contre l’obscurantisme de la religion. Mais même un esprit éclairé comme Voltaire célébrait le « grand horloger », et c’est bien Rousseau qui a écrit la Profession de foi du Vicaire savoyard…Les grands intellectuels des Lumières sont presque tous déistes, et n’auraient pas hésité à voir Dieu à l’œuvre dans la Nature. Ils luttaient contre l’obscurantisme de la religion fermée sur une interprétation littérale des textes et un refus de dialogue avec la science, ce qui est bien différent. Les Lumières sont en réalité un mouvement de retour vers un Dieu transcendant, indépendant des petites affaires des hommes, et si bien sûr le conflit a eu lieu avec les Eglises, il ne se jouait pas sur ce terrain-là de manière privilégiée.

Je voudrais conclure en disant que c’est dommage si le regard scientifique ne peut plus s’étonner (« les flocons de neige, ça reste des empilements cristallins »), et si cet étonnement est utilisé pour refuser aux esprits religieux l’accès à la connaissance. Au contraire la véritable attitude scientifique n’est-elle pas d’abord étonnement, questionnement, interrogation devant le réel qui surprend par ses imprévisibles émergences, ses paradoxes, ses défis aux théories bien rangées ? Précisément, si un domaine de la connaissance observe une régularité sans failles et se laisse systématiquement prédire par des lois infrangibles, il y a fort à parier que l’on sort de la science et qu’on rentre dans le dogmatisme, un autre nom pour le religieux borné, proche parent de l’intolérance sous toutes ses formes. Donc, oui « voir dieu dans des flocons » n’est ni ridicule ni obscurantiste : c’est laisser la lumière les traverser et illuminer nos yeux.

Yves MILLOU

[1] Voir notamment Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1943.

[2] Voir par exemple ce qu’en a dit et écrit H. Reeves dans de nombreuses communications.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s