Anne-Marie Pelletier, l’Eglise, des femmes avec des hommes

eglise-des-femmes-avec-des-hommesConfinée à Paris, Anne-Marie Pelletier n’a pas pu venir à Rouen présenter son livre « L’Église, des femmes avec des hommes » le 2 avril dernier, mais ses idées, elles, possèdent la propriété de passer à travers les gestes-barrière, et l’article qui suit voudrait en reprendre quelques-unes pour les examiner loyalement, et inviter les lecteurs à lire ce petit et passionnant livre. Le contexte de crise que connaît l’Église catholique ces temps-ci (voir les articles du Bulletin n°13, mais aussi n°14 et 15) justifie que l’on écoute cette chrétienne qui est aussi une théologienne, une intellectuelle, et que l’on ne catégorise ni ne minimise pas trop vite ses propos sous des prétextes variés.

Au cœur de son livre se trouve le projet déjà moult fois entendu, mais qui prend une résonance nouvelle sous sa plume, celui du recentrement de l’Église sur le sacerdoce commun des fidèles baptisés, dont on sait qu’il fut un des points d’insistance de Vatican II[1], et par rapport auquel le sacerdoce ministériel ordonné se comprendrait comme un service particulier en dépendance par rapport à lui, et exercé à l’intérieur de celui-ci. A.M. Pelletier prévient tout de suite le risque de radicalisation de ses propos :

« Restituer au sacerdoce baptismal sa centralité n’entraîne pas que celui-ci puisse se priver d’une structure ministérielle donnant une tête au corps ecclésial, assurant une fonction de présidence, qui soit en charge du service de l’unité et de la charité. Le problème à traiter a rapport bien plutôt à la place respective de chacun des deux sacerdoces et à leur juste articulation pour le bien et la vie des chrétiens. En l’occurrence, il s’agit que les provocations du temps amènent à expliciter à frais nouveaux la fonction et la nécessité du sacerdoce ministériel. Autrement que selon les schémas hiérarchiques décalqués d’un monde monarchique régnant dans le passé sur une société pyramidale. »[2]

Pourquoi ce recentrement ? Le livre tout entier tente de l’expliciter. Partant du point de vue féminin qui est le sien (point de vue qui ne refuse pas les prises de position féministes, mais les intègrent avec leur apport propre en en modérant les excès idéologiques), l’auteur présente l’indispensable « révolution copernicienne » (p.133) à faire de la considération de la place des femmes au sein du peuple de Dieu. Cette place a trop longtemps été, au mieux, celle de mineures, au pire celle de descendantes de la tentatrice Ève responsable d’avoir donné à son vis-à-vis masculin à manger le fruit défendu. Le regard porté sur elles les a trop longtemps cantonné soit dans une posture inférieure née de la peur et de la méfiance qu’elles suscitaient, soit dans un statut sublime et idéalisé, spécialement quand elles étaient vierges et religieuses. On le voit, il ne s’agit que de redonner toute sa place au thème du Peuple de Dieu, hommes et femmes ensemble, que le Concile a voulu remettre à l’honneur.

Le recentrement sur le sacerdoce commun des fidèles se comprend donc en même temps comme un décentrement par rapport à la structure masculino-centrée, élitiste, pyramidale dans laquelle le sacerdoce ministériel se vivait comme extérieur au peuple de Dieu, qui prévaut encore de trop aujourd’hui et dont on commence à comprendre qu’elle a une part non négligeable dans les errements criminels de certains de ses représentants. Cette structure consacre un modèle vertical d’autorité et d’obéissance, où l’autorité est exercée exclusivement par des hommes, alors que le modèle ecclésial horizontal fondé sur une plus juste articulation du sacerdoce baptismal et ministériel consacre des valeurs de fraternité et d’attention mutuelle sans discrimination. Le cléricalisme et ses dérives découlent presque inévitablement du système où la valorisation se fait du bas vers le haut, à la fois dans la tête des clercs qui sont forcés de hisser leur personne ecclésiale à des hauteurs difficiles à atteindre de manière permanente, et dans celle des laïcs dont le réflexe est de sacraliser le pouvoir et le savoir là où l’institution désigne le canal de la grâce.

L’apport spécifique des femmes à la spiritualité et à la théologie chrétienne constitue également un des points forts de la réflexion d’Anne-Marie Pelletier. A vrai dire je savais déjà ce qu’elle dit, à savoir que les femmes ont certains talents spécifiques, différents de ceux des hommes, et une approche particulière quand elles mettent en œuvre leur foi et leur agir en église. Mais je ne m’étais jamais donné la peine de décrire ces compétences, et c’est ce qui est fait dans le livre et qui pour moi est précieux. Anne-Marie Pelletier parle ainsi de la « féminité baptismale », dont il conviendrait selon elle d’innerver le corps ecclésial » (p. 174) : comment se vit-elle ? Voici ce qu’elle écrit :

« Au cœur de la vie et de la mission de l’Eglise existe à l’évidence une diaconie d’assistance, de compassion, de secours de la détresse, de charité, pour repasser par un mot malheureusement usé au point de plus être audible par nos contemporains. A en croire l’apôtre Paul, celle-ci l’emporte sur tout. Comment ne pas voir sur ce chapitre tout ce qui revient aux femmes ? » (p.176)

A la fois l’évidence de cette diaconie particulièrement (mais bien sûr pas du tout exclusivement) prise en charge par les femmes, et la qualité d’attention proprement féminine mise en œuvre par elles, sont soulignées ici. Il me semble que, sans vouloir indûment sur-féliciter l’auteure pour la finesse de son propos, ou lui retirer tout parti-pris pour son sexe, on doit lui accorder une grande qualité, celle de décrire posément et fermement la réalité des femmes chrétiennes d’aujourd’hui et d’hier, leur différence, leur altérité :

« C’est la réalité de cette féminité autrement que l’on cherchera à laisser percer. Non comme une essence plus ou moins fantasmée en laquelle on pourrait piéger la vérité d’un féminin de toujours à toujours qui devrait peser sur les femmes comme un destin, mais plutôt comme une certaine tournure d’humanité expérimentalement repérable. Et dont les sociétés présentes sembleraient parfois passablement en déficit. » (p. 192)

La première réalité vécue est celle de la soumission, de la subordination à l’autorité masculine, de l’effacement de leur égalité de droit dans une inégalité de fait. Au fil de l’histoire de l’Eglise, les femmes comme groupe humain se sont vues retirer leur dignité d’êtres créées à l’image de Dieu, tout simplement. On les a cantonnées dans le rôle subalterne d’épouses, de mères, de vierges, et c’est seulement dans ces fonctions qu’elles ont pu, sauf exceptions, trouver grâce dans la société patriarcale qu’a été l’Eglise.

« Des valeurs authentiquement évangéliques d’humilité, d’écoute, d’obéissance – auxquelles les chrétiens des deux sexes sont normalement conviés – ont été retraduites fallacieusement en postures de modestie, de pudeur, de soumission…féminines. » (p. 230)

Paradoxalement, les modèles de sublimité féminine, telle la Vierge Marie, reconnue par l’Eglise comme le modèle et comme l’objectif de toute attitude de foi, n’ont aucunement contribué à relever la situation de passivité et d’infériorité des femmes, au contraire, ils les ont écrasées sous une hauteur inatteignable et suspecte d’idéalisation masculine :

« En un mot, la figure de Marie, interprétée de façon bien peu désintéressée, aura servi d’étai à une construction du féminin reposant sur une intériorité réputée féminine, en contraste avec le masculin, à travers l’opposition mise entre l’intérieur et l’extérieur, l’espace privé et l’espace public, condition passive et existence active. Au nom de cette intériorité docile, invoquant l’enfouissement matriciel, les femmes ont ainsi été aisément confinées au monde domestique, exilées de l’espace extérieur du masculin qui est celui de la visibilité publique, de l’exercice de l’autorité, de la prise d’initiative, de la prérogative de la parole, et corrélativement, de la production des savoirs. » (p.232, voir aussi p.32-34 sur le même thème).

Il me semble que le constat que fait A.M. Pelletier est de dire ce qui ne sera plus jamais niable : la femme a été consciemment et inconsciemment réduite à un statut d’infériorité (voire d’esclavage) pour des raisons théologiques détournées par un pouvoir masculin, alors que cette même théologie chrétienne était massivement en faveur de l’égalité humaine (femme et homme) devant Dieu. L’auteur consacre d’excellentes pages à analyser l’équilibre biblique en faveur de cette égalité, et montre que même si en de certains endroits, l’Ecriture reprend les arguments de la soumission féminine et consacre clairement, elle aussi, la supériorité masculine, c’est bien parce que son milieu culturel est imbibé de cette supériorité « naturelle », et non pas parce que la Parole de Dieu l’aurait institué ainsi. Cette Parole au contraire déjoue dès qu’elle le peut les embardées machistes, elle passe par les interstices du texte, elle glisse à travers les trous et irrigue le texte de bienfaisante et inattendue fraîcheur. Là, il faut aller lire les « surprises vétérotestamentaires » et les « évangiles des femmes » qu’elle commente si magnifiquement (p. 59-116).

Je m’en voudrais de passer également sous silence ce qui est dit par ailleurs de ce vécu de manière non plus négatif mais positif : particulièrement la spécificité féminine du lien à la temporalité, à la patience, à l’endurance, à l’espérance : que de justesse et de nécessaire paroles pour inscrire cette temporalité dans le plan de Dieu lui-même, à l’opposé du temps si souvent consommateur, impatient, ou violent qui marque l’expérience masculine :

« Il se trouve que ce tempo lent de la féminité est en affinité profonde avec ce que la révélation biblique décrit de l’action de Die, de sa présence à l’humanité, des délais de son projet et de son accomplissement (…) Au-delà même d’un vocabulaire qui emprunte à l’expérience des femmes pour exprimer l’attachement de Dieu à son peuple, dire une sollicitude maternelle, un amour d’entrailles, le plus décisif de l’emprunt de la révélation à l’expérience féminine pourrait bien avoir un rapport à cette temporalité qui valorise la durée longue de la maturation et de la fidélité. » (p. 210).

A.M. Pelletier a également des choses à dire sur le propre de l’expérience féminine dans la prière, dans la théologie, mais je voudrais en venir à une autre question de son livre, celle du non-accès des femmes au sacerdoce ministériel, dont elle parle à plusieurs reprises, indiquant clairement pour commencer que l’affirmation nécessaire de l’égalité homme-femme dans le plan divin n’entraîne pas pour elle la revendication d’un partage égal du ministère ordonné. Nous avons vu qu’elle souhaite modifier le rapport de forces entre les deux sacerdoces, plaçant le ministère ordonné en position de service du ministère des fidèles, en son cœur en quelque sorte, et que l’expérience féminine, arborant ce qu’elle nomme « le signe de la femme », est là pour rappeler au sacerdoce ministériel l’importance primordiale que doit avoir une vision ecclésiale comprise comme le peuple de Dieu sauvé par son baptême, par opposition à une conception pyramidale de troupeau docile et infériorisé guidé par des pasteurs établis dans une hégémonie supra-temporelle.

« Fausse piste d’ailleurs, à notre sens, que cette revendication [de l’accession par les femmes à la prêtrise] qui émarge encore au cléricalisme, et fait ignorer une autre voie beaucoup plus juste et féconde : elle de femmes qui, se saisissant pleinement de la réalité de leur baptême, en font le levier de la conversion ecclésiologique que l’on évoquait en revisitant plus haut le sacerdoce ministériel. En d’autres termes, il s’agit que les femmes – par leur identité même – signifient et gardent de façon critique, contre les détournements cléricaux, la vérité centrale de l’Évangile et de la suite du Christ. Qu’elles attestent cet inouï de la grâce baptismale, qui est facilement vulnérable à la banalisation, à l’indifférence, et bien sûr aux leurres du pouvoir. Qu’elles dirigent en particulier la lumière sur une sacramentalité du sacerdoce baptismal qui n’est susceptible d’aucun dépassement. » (p. 158-159)

Elle ancre cette position prophétique dans la symbolique de la parabole du bon grain et de l’ivraie, insistant longuement pour que les revendications qui viendraient des troubles dans l’Eglise et qui auraient tendance à trouver dans l’égalitarisme ministériel une solution à tous ces maux, omettent le temps du discernement et du travail de réflexion, sans quoi aux troubles d’une certaine nature pourraient succéder des troubles d’une autre, sans que forcément les premiers soient résolus par les seconds. Seulement la logique de ses propos va pourtant clairement dans la direction d’un certain partage, à terme, de la responsabilité sacerdotale. Elle milite en effet pour que les femmes et leur expérience dans l’Église soit une sorte d’image possible d’un peuple de Dieu renouvelé ; que la « diaconie de charité »[3] dont elles font mémoire et témoignage au cœur de l’Église, soit reconnu comme la mission fondamentale de celle-ci :

« Les « œuvres de miséricorde » qu’énumère la finale du chapitre 25 de Matthieu sont confiées certes à tous les baptisés (…) mais elles trouvent incontestablement chez les femmes un singulier et prompt répondant. L’histoire des congrégations religieuses en témoigne très éloquemment. Cependant dans la mesure où les femmes n’ont pas accès au sacerdoce ministériel, la pratique de cette diaconie féminine suscite aujourd’hui quelques questions de fond, où rebondit d’ailleurs celle d’une possible ordination diaconale au féminin. Finalement, les femmes sont-elles en mesure d’exercer pleinement cette diaconie, puisque celle-ci s’arrête pour elles au seuil du sacrement de réconciliation ou encore du sacrement des malades ? Une théologie classique de la sacramentalité strictement reliée au sacerdoce ministériel semblerait apporter une réponse négative. Le problème est passablement aigu, sachant la place du ce ministère féminin dans les aumôneries d’hôpitaux ou dans celles des prisons. Occasion peut-être de voir justement ce qu’il en est de la sacramentalité et de son exercice. Occasion, en l’occurrence, de questionner ce qu’autorisent un baptême et une onction chrismale, qui introduisent une identité et une mission ayant rapport à la configuration du Christ. Le service du frère auquel se consacrent tant de chrétiennes n’est-il pas directement relié au geste du Serviteur dans le lavement des pieds, qui lui-même est donné dans l’évangile de Jean comme contenant toute la substance de l’offrande que le Christ fait de lui-même dans l’Eucharistie ? » (p. 176-77)

Bien sûr ces lignes ne renvoient pour l’auteur qu’à une logique diaconale. Elle n’examine pas les arguments qui régissent la spécificité masculine du sacerdoce ministériel presbytéral confié exclusivement à des hommes. Ce n’est pas le propos de son livre. Mais à lire toute l’objectivité de la revalorisation ecclésiale, et même l’enjeu de conversion ecclésiale, qui accompagne son projet de refondation du peuple de Dieu basé sur le « signe de la femme », comment ne pas songer à tout le bénéfice dont ce même peuple de Dieu profiterait s’il acceptait de s’adjoindre des femmes appelées au ministère sacerdotal et presbytéral ? La structure englobante du sacerdoce baptismal n’en serait pas moins celle qui est décrite ici ; le sacerdoce ministériel n’en serait pas moins placé au cœur de l’autre, comme service de la charité et de la présidence de l’assemblée…Simplement, ce ministère profiterait de toutes les forces mises en œuvre dans le modèle féminin de la vie de foi ; il serait accueilli avec la même hauteur vocationnelle que celle qui existe actuellement pour les hommes ; il serait source de renouvellement de l’atmosphère de foi et de vie ecclésiale. Nous nous rangeons bien sûr avec A.M. Pelletier à la perspective que cette évolution n’est pour l’instant que du ressort de l’Esprit Saint, et non des hommes, mais il n’est pas interdit de le prier pour son règne vienne.

Yves MILLOU

[1] Voir Lumen Gentium 10: http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19641121_lumen-gentium_fr.html

[2] AM. Pelletier, op. cit., p. 141.

[3] Op.cit. p. 176.

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