Yves Congar, Pour une Église servante et pauvre

Congar église servante et pauvreCerf, 2014

Réédition du texte de 1963

Ce petit livre sous-titré « Le livre-programme du pape François » consiste en la version allégée de précisions contextuelles d’une collection d’essais rassemblés en 1963, alors que le Concile Vatican II venait de commencer, et qui toutes tournent autour de la question « brûlante » de l’autorité de et dans l’Église. Si l’on se remet dans l’époque et dans le lieu, on se souviendra qu’au moins deux camps s’opposaient à Rome : autour du cardinal Ottaviani, la curie et son pouvoir sur la défensive depuis que Jean XXIII avait décidé, contrairement aux conseils de son entourage, de lancer l’opération conciliaire, et autour du cardinal Bea, Liénard et Frings la tendance progressiste décidée à ne pas laisser les débats se dérouler selon l’organisation prévue par les schémas préparatoires.

Depuis peu, des théologiens réduits au silence dans les années 1950, M.D. Chenu, H. de Lubac et Y. Congar avaient été réhabilités, et naturellement étaient aux premières loges pour comprendre de l’intérieur les tensions et résistances inhérentes à plusieurs des forces en présence. Laissant à son collègue de Lubac la tâche de labourer le schéma sur la Parole de Dieu (qui deviendra Dei Verbum), il reviendrait à Y. Congar d’aider le Concile à formuler plusieurs des thèses qui seront reprises dans Lumen Gentium, la constitution dogmatique sur l’Église. Dès avant le Concile Yves Congar avait commencé à œuvrer en faveur de prises de positions (qui lui vaudront condamnation) concernant l’œcuménisme, (Chrétiens désunis, Principe d’un œcuménisme catholique, 1937), la vie de l’Église (Vraie et fausse réforme dans l’Église, 1950 qu’Angelo Roncalli futur Jean XXIII avait soigneusement annoté) et la théologie du laïcat (Jalons pour une théologie du laïcat, 1953). Une ecclésiologie vigoureuse, puisée aux sources patristiques et sensible aux apports en provenance des autres Églises chrétiennes, protestantes notamment.

Lancé au cœur des débats conciliaires pour y rappeler des acquis déjà longuement débattus dans ses précédents ouvrages, le petit recueil Pour une Église servante et pauvre voulait les ramasser en un tout facilement soluble dans les grandes eaux de la réflexion épiscopale, et en vrac : les questions de la hiérarchie papale et épiscopale, de l’origine et de l’exercice de l’autorité ecclésiastique et sacerdotale, le juridisme dans les règlements et l’esprit des affaires de l’Église, les signes et insignes du pouvoir ecclésiastique, et plus généralement la manière dont l’Église institutionnelle vit sa mission à la suite du Christ. Le premier constat est celui qui prend acte que, depuis très longtemps, ce que l’on avait à l’origine appelé l’ecclesia, c’est-à-dire le peuple de Dieu dans son ensemble, la communauté de tous les fidèles, s’est trouvé réduite à une société de droits de devoirs au détriment de la conception vivante, évolutive et pour tout dire spirituelle qui était la sienne. Ce qu’il y a de précieux dans l’analyse que fait Congar des évolutions qui ont amené cet état de fait, ce sont les exemples historiques, qui permettent de comprendre pourquoi et comment s’est opéré le glissement. Parlant des catholiques de chaque nouvelle génération, il écrit : « nous entrons dans un héritage auquel ne manquent ni la grandeur ni les titres au respect, mais dont l’archaïsme, la rigidité et le poids risquent de nous empêcher d’être aux hommes, comme eux-mêmes et l’Evangile nous le demandent, d’y être aujourd’hui. » (p. 112).

Par exemple, entre autres réorganisateurs de l’Église, le pape Grégoire VII (1073-1081) pour des raisons d’indépendance politique et spirituelle mit en place un droit propre à l’institution catholique qui eut pour effet de retirer tout pouvoir aux laïcs et de le concentrer entre les mains des clercs. La purification réformatrice qu’il mena aboutit à une juridisation de la société spirituelle que devait devenir l’Église. Vers la même époque, la « Donation de Constantin », document connu comme faux notoire, fut utilisé par la papauté pour justifier ses prérogatives territoriales et politique face aux empereurs, et aboutit là aussi à une cléricalisation de son autorité.

Au-delà de ces cas, les cibles que vise Y. Congar sont d’abord une conception de l’Église comprise d’abord, sinon exclusivement, comme structure juridique, comme système de pouvoir, comme « sujet trans-personnel de droit ». Ensuite une conception de son autorité par trop juridique et dominatrice au lieu de l’idéal évangélique de diaconie et d’humilité. Juridisme et moralisme sont également soulignés car ils ont pour effet d’isoler l’Église, en la constituant comme un écran entre clercs et fidèles laïcs. Une sorte de mystique de l’obscurité en découle, une certaine absolutisation de l’autorité et de l’obéissance. D’après Congar, l’Église n’aurait pas sciemment choisi et de manière perverse le pouvoir pour le pouvoir, mais, prise dans le jeu des intérêts et des influences, elle fut contrainte de se donner les moyens de continuer à exercer son autonomie. C’est entre les XIe et XIVe siècles que s’est constituée comme science théologique le traité de l’Église, l’ecclésiologie, qui auparavant n’existait pas sous forme systématique.

L’avertissement que Congar faisait aux Pères conciliaires chargés de réformer le discours, les pratiques et le visage de l’Église était celui faite à une Église « qui parfois chez les théoriciens du pouvoir ecclésiastique ou de l’autorité papale, désigne les clercs, les prêtres, le pape ; un usage du mot qui était totalement étranger aux Pères et à la liturgie. C’est un fait que dans un très grand nombre de textes modernes, le mot « Église » désigne le gouvernement sacerdotal, voire simplement l’instance romaine de ce gouvernement, et se trouve distingué des fidèles, et situé en dehors d’eux, au-dessus d’eux. » (p. 52) L’application de cette critique à notre temps s’est forcément émoussée, mais on voit bien là où le pape François a pu se sentir inspiré par de tels propos. Là où, par contre, ce qu’écrit Y. Congar frappe encore de plein fouet, ce sont les sections qu’il consacre à la séparation que l’Église historiquement a érigé entre elle-même en tant qu’institution, la masse des fidèles laïcs et le mode profane. Cette séparation prend la forme d’un écran, qui masque ce qui se passe par derrière, et cache même aux yeux de nombre de ses clercs les agissements dissimulés et toléré parce que dissimulés. L’habitude d’un droit propre de l’institution, non référable aux pouvoirs publics, cimentait cette structure.

Voici comment il s’exprimait : « Il faut, dans ces formes héritées d’un passé vénérable, critiquer sans faiblesse d’une part, ce qui trahirait l’esprit de l’évangile, et d’autre part ce qui nous isolerait et mettrait un écran entre nous et les hommes. Certaines formes de prestige, certains titres ou insignes, un certain décorum, certaines manières de vivre ou de s’habiller, un certain vocabulaire abstrait et pompeux, représentent autant de structures d’isolement, tout comme il existe des structures d’aplatissement ou d’avilissement (…), et un écran pour cela même que nous avons le plus à cœur d’exprimer et de faire passer. Il y a des formes de respectabilité, des formes d’aura et de mystère entretenu autour de nous, qui ont aujourd’hui un résultat contraire à celui qu’on souhaiterait. Elles n’éloignent pas seulement les hommes de nous, elles nous tiennent éloignés d’eux en nous rendant moralement inaccessible le monde réel de leur vie. Ceci est extrêmement grave. Dès lors, nous ne rencontrons plus les hommes là où ils sont le plus eux-mêmes, où ils s’expriment librement… nous risquons de vivre au milieu d’eux, séparés par un halo de fictions. » (p. 112-13)

Il est à peine besoin de transposer… et l’effet d’écho avec ce que vit l’Église catholique en 2019 fait froid dans le dos : au moment même du Concile, des personnes comme Y. Congar diagnostiquaient les conditions du mal qui allait éclater cinquante ans plus tard : une structure autoritaire auto-protectrice sophistiquée qui a permis aux crimes de passer inaperçus derrière les paravents de la complaisance et de l’impunité ; le tout assaisonné du « mystère » entretenu quant à la gravité des crimes, et de l’arrogance indifférente vis-à-vis des victimes, des enfants et des femmes abusées. L’Église s’est longtemps plainte de la désaffection qui la frappait, du manque de vocations qui, malgré ses prières, ne venaient plus remplir les postes laissés vacants par les prêtres âgés mais dont certains avaient quitté le système ; il est à espérer que la crise actuelle, cette « opération-vérité », détruise vraiment la maladie qui agite le corps souffrant et torturé de notre Église ; sinon, elle risquerait d’y succomber.

Yves MILLOU

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