Lourdes, un film documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai

LOURDESLourdes, un film documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai,
sur une proposition de Sixtine Léon-Dufour, projeté en mai 2019 dans les salles et diffusé en DVD en septembre 2019.

 A François, lycéen non-croyant, qui se portait bénévole au service des malades en pèlerinage, je dédie cet article.

 Un regard frais est proposé sur un lieu chargé de nombreux préjugés, et qui est souvent la cible de plaisanteries cruelles : Lourdes avec sa grotte, son sanctuaire, son pèlerinage… Dans le souvenir que ce film documentaire laisse, peu sur l’origine de la dévotion mariale qui en fait la fortune, peu sur l’expérience de la jeune Bernadette Soubirous, en 1858, peu sur son dialogue cœur à cœur avec la Vierge Marie, peu sur sa maison familiale, qui se visite pourtant. Rien certes qui laisse penser à un quelconque dénigrement mais… nulle curiosité non plus pour l’environnement, les Hautes-Pyrénées, le gave tumultueux, le château et ses collections d’ethnologie régionale, qui permettent de se représenter les racines sociales, religieuses et morales des apparitions.

Ce serait un autre propos, qui a fait l’objet d’approches par le livre plus que par l’image.

Car si nous parlons de regard frais, neuf, c’est qu’il s’agit bien d’observation. Que peut-on découvrir à Lourdes quand on y promène aujourd’hui une caméra et des micros, non pas candidement, au hasard ! Mais avec l’idée de faire des portraits. Oui, c’est bien ce projet qui a été mis en œuvre : faire une galerie de portraits. Faire poser des individus choisis pour ce qu’ils incarnent : une souffrance particulière, souvent sans issue qu’une aggravation ou une mort prochaines. Lourdes, serait-ce espérer que l’intercession de la Vierge Marie… ? Mais le miracle qui se produit n’est pas la guérison des « héros » de ce documentaire, en réalité tellement rare ! le miracle, c’est la bienveillance qui passe comme un courant entre la foule des malades et ceux qui les prennent en charge sur place, dont de jeunes bénévoles pleins d’énergie, au sein d’une organisation parfaitement bien huilée, du quai de l’arrivée au quai du départ, en passant par la grotte, la basilique, le chemin de croix, les piscines… Tout un rituel ! Qui unit malades et soignants, par le contact physique, le toucher, la peau et les mains, si belles et importantes dans ce film. Nous n’irons pas jusqu’à parler d’amour car les liens de l’amour nécessitent une durée plus longue que celle d’un pèlerinage pour se développer et aboutir à une relation profonde. Néanmoins des liens forts sont créés et des retrouvailles année après année se produisent. S’agit-il plutôt de charité ? D’amour ou d’amitié dans le Seigneur ? Difficile à dire pour quelqu’un d’aussi peu versé en théologie que moi. D’autant que c’est la Vierge qu’on vient ici prier, ou « voir », selon certaines des personnes qui s’expriment au micro, pas le Seigneur…

Le spectateur, pris aux tripes, suit un casting choisi de pèlerins et de bénévoles, tous volontaires pour le tournage. Il suit, il découvre peut-être totalement ou au contraire reconnaît les préparatifs du départ en train, l’arrivée, l’accueil, les étapes de l’hébergement, le rituel religieux, les adieux et la séparation pour le retour chez eux des malades ou handicapés, qui ont été soignés et accompagnés sur place chacun par trois bénévoles. Un univers particulier, vraiment. Le spectateur entrevoit à Lourdes aussi des pèlerins dévots de la Vierge Marie, souvent des habitués du sanctuaire, en pèlerinage individuel ou communautaire, comme les Gitans. Une histoire de destins socialement très divers qui se croisent, ce qui n’est pas une bonne expression, puisque à Lourdes on avance les uns derrière les autres… Une histoire de bienveillance ? De ferveur. D’espérance. Une expérience toute spéciale de prière, de chants, de rires, de pleurs et parfois de cris. Bref, de l’émotion et une foi partagées pour les pèlerins et leurs aidants et de l’émotion en miroir pour le spectateur.

Les deux réalisateurs qui ont signé ce documentaire ont plusieurs fois déclaré n’être pas croyants, l’un étant athée, l’autre agnostique et avoir été conduits à ce sujet un peu par hasard. On veut bien le croire puisque leurs documentaires précédents étaient très différents : un ancien directeur de l’Opéra de Paris dans un film, dans un autre un acteur à succès du cinéma pornographique, par exemple. Ils considèrent que leur incroyance et leur indifférence à l’Eglise leur a permis de voir ce que des cathos ne verraient pas. Là, on peut en douter, sauf si les dits cathos avançaient tête baissée vers la grotte pendant leurs prières. Curieux des hommes, pas de la religion (quoique…), cherchant à révéler la parole intime des pèlerins, hommes ou femmes, arrivant à dévoiler leur cœur, donnant toute la place à leur personne, corps et esprit, et à leur histoire. Et par là montrant l’humaine condition et comment certains l’assument seuls ou au sein d’une famille. Pour cela, ils ont pris le temps et il est tellement rare dans les médias de prendre le temps de l’enquête !

Évidemment le professionnalisme de l’équipe de cinéastes sait parfaitement déstabiliser le spectateur par le montage, qui paraît tout de douceur avec les ralentis magnifiques mais dont la succession des séquences ou des cadrages, tantôt au plus près des détails (mains, visages), tantôt brusquement très larges  (l’esplanade de la basilique) est piégeante; par la surprise de faire entrer la caméra dans les chambres, les salles de bains, les piscines, avec les malades; par le finale, qui laisse en suspens notre attente : que vont-ils devenir tous ces gens? Reviendront-ils ? Seront-ils bien aidés là où ils partent, y a-t-il quelque chose de meilleur ou de plus dans leur vie, après Lourdes ?? Comment en effet ne pas vibrer en voyant une mère et ce qu’est devenu le joli petit blond, son fils ; une famille de militaire, mère et père, affrontant le pire, les soins palliatifs de leur petit; tous ces êtres, blessés dans leur corps ou leur esprit mais pas dans leur cœur, filmés au plus près de leur peau. On s’attache : l’humour de l’un, la grande intelligence de l’autre… On est pris aux tripes parce que tout cela sonne vrai, parce que le film est bien écrit, bien photographié, respectueux et … bien interprété, chacun jouant son propre rôle sans chichi. Cela nous booste, nous encourage !

Le film donc n’explique pas Lourdes ; il s’intéresse à des personnes qui vont à Lourdes. Les réalisateurs ont pris le parti de ne pas rechercher une spiritualité qui serait propre à ce lieu si célèbre que des répliques de la grotte grandeur nature ou en modèle réduit ont été aménagées partout dans le monde, de l’église Notre-Dame de Lourdes dans l’agglomération rouennaise aux jardins des particuliers en Louisiane. Les archéologues du futur retrouveront jusqu’au fond des océans et sur les sommets des bouteilles en plastique blanc de toutes tailles à l’image de la Vierge de Lourdes, qui ne porte pas son Enfant (Et toi, tu es comme un petit enfant devant la Mère, ou comme Bernadette devant la Belle Dame), avec sa robe blanche et sa ceinture bleu clair.  Un lieu d’où on transporte de l’eau vers les malades qui ne peuvent pas venir; ils s’en aspergeront ou ils garderont précieusement la réserve dans leur chambre… Le film fait le portrait de personnes qui vont à Lourdes. Il nous convie à faire leur rencontre. Laissez-vous donc rencontrer !

L’Église n’est pas effacée mais les projecteurs sont ailleurs. Qu’en reste-t-il alors ? Des inserts, un cadre, visuel ou sonore (Un très bel Ave Maria !). Pour un peu, on oublierait prêtres et religieuses devant ces foules de malades en fauteuil roulant ou en lit roulant. Mais voilà pourtant un plan sur le camion de Magdalena, la nuit dans un bois, suivi d’un autre, à l’intérieur du véhicule, avec les prostituées en prière autour d’une table; un plan fugitif sur le vieux prêtre qui le chapelet au micro installé dans sa cabine personnelle dans le train de nuit pour Lourdes, avec un ensemble de fiches sur son pupitre; un blouson qui révèle fugitivement le nom d’un ordre religieux; le bénédicité gestué le soir de l’accueil des hospitaliers; une brève séquence sur des religieuses en train d’astiquer et de ranger les nombreux vêtements liturgiques des prêtres, bien repassés, dans une armoire de sacristie; des bribes de dialogue entre un moine (des Fraternités de Jérusalem ?) et un homme au regard pétillant, paraplégique et privé de la parole articulée à la suite d’une tentative de suicide par chagrin d’amour; un bout de lecture d’Évangile lors de la messe sur l’esplanade de la basilique (et il faudrait revoir l’extrait choisi, bien sûr) ; des cantiques à la Vierge; un vieux prêtre qui dit sa peur des corps suppliciés; une procession du pèlerinage militaire, au pas cadencé… En somme une Église qui a deux visages : le visage officiel, ordonné, prévisible comme un rôle du répertoire et un visage moins conventionnel, un visage humain, qui, je crois, marque plus le spectateur, un visage vrai et compatissant.

Finalement dans cette galerie de portraits vivants, il y a aussi celui d’une Église qui vit, si on est attentif même si ce n’était pas l’objectif des réalisateurs.

Michèle Beauxis

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