L’Église agoniserait-elle donc ?

L'Eglise en procèsCertes, l’Église est en crise… une fois de plus. Certes, des membres de cette Eglise trop humaine commettent des fautes graves… une fois de plus. Certes, les adversaires de l’Eglise se réjouissent de sa mort prochaine… une fois de plus, depuis 2000 ans ! Pourtant ce navire, si souvent pris dans la tourmente, poursuit vaillamment sa route. L’Eglise est toujours bien vivante, rayonnante même. Alors le discours des anticléricaux, ce discours qui semble aujourd’hui atteindre même le moral de nombreux catholiques européens, reflète-t-il la réalité ?

On peut dans un premier temps démonter l’actuel (et permanent) réquisitoire contre l’Église historique, en reprenant rapidement quelques points de l’ouvrage récent dirigé par Jean Sévillia, L’Église en procès. La réponse des historiens (Tallandier Le figaro, 2019). Et rechercher ensuite les signes de la vitalité et de la sainteté de l’Église actuelle.

Jean Sévillia et ses collaborateurs montrent combien l’histoire sombre de l’Église, véhiculée depuis des décennies, y compris à l’école, est souvent déformée, même si tout n’a certes pas été lumineux. Et ce regard sur le passé de l’Église peut éclairer le discours contemporain sur son actualité.

Dans sa démarche d’historien, il met en garde contre l’anachronisme, c’est-à dire le risque de juger le passé selon des concepts actuels, ce qui ne permet pas de comprendre son fonctionnement réel ; contre le jugement manichéen, alors que la réalité est toujours subtile et complexe, et que toute la faute du monde n’est peut-être pas toujours du côté des chrétiens… ; contre les « indignations sélectives », par exemple à propos de la condamnation de Galilée, qui prouverait le refus par l’Eglise de tout progrès scientifique, alors qu’il faut aussi rappeler qu’il a été réhabilité par un pape au siècle suivant, tandis que de nombreux prêtres poursuivaient avec passion leurs recherches scientifiques ; mais Sévillia met aussi en garde aussi contre la tentation d’une « légende dorée » : l’historien est attentif au réel autant que faire se peut. Mais il peut constater la progression permanente de l’Église par rapport à ses fautes.

Sans reprendre tous les thèmes abordés pat le livre, on peut citer l’étude sur les croisades, faite par l’historien Martin Aurell, qui dirige le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers : ce sujet des relations de l’Eglise avec l’islam  est bien actuel, et le thème revient souvent. Ces croisades ont-elles vraiment été « une entreprise impérialiste des Européens à l’encontre de l’Orient musulman ? » L’auteur rappelle les circonstances qui ont déclenché ces expéditions : les empereurs byzantins, qui font appel aux chrétiens d’Occident, avaient été « dépossédés par les musulmans arabes puis turcs de la Syrie, de l’Égypte et, plus récemment, de l’Asie mineure », et ces chrétiens d’Occident, par leur aide, « sont convaincus de servir le droit et la justice » face à l’occupation violente et antichrétienne d’un « islam conquérant ». La première croisade est vécue comme un pèlerinage et une « guerre sanctifiante ». Les deux siècles suivants voient une succession de combats et de rivalités pour des objectifs pas toujours spirituels, entre chrétiens et musulmans, mais aussi à l’intérieur de chaque camp. Mais l’auteur rappelle que les Templiers en particulier ont développé des amitiés et de nombreux échanges avec les musulmans, dont ils respectaient la pratique religieuse. Surtout, plusieurs hautes figures chrétiennes contestaient toute violence et aspiraient à « un dialogue sincère avec les musulmans », au prêche et à l’exemple de la douceur, sans rien imposer par la force : tels François d’Assise, Roger Bacon etc.

Pour rester dans les sujets aujourd’hui polémiques, on peut citer aussi l’exemple de la question des femmes, traitée ici sous la plume de l’historien François Huguenin. (Il faut aussi rappeler l’étude de Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre). L’Église est-elle misogyne, vraiment ? L’auteur est clair : Jésus était « l’homme qui aimait les femmes »[1]. Son époque et sa culture juive affirment clairement l’inégalité entre les deux sexes, mais Jésus « adopte une attitude profondément novatrice avec les femmes. » Il a des amies (comme Marthe et Marie), il est suivi par de nombreuses femmes, qui sont donc des disciples à part entière, il ne condamne pas la femme adultère, malgré le piège tendu par des pharisiens, il condamne la répudiation alors si facile pour l’homme, etc.

Pourtant, les siècles suivants tâtonnent sur le sujet de la place de la femme, avec les discours ambivalents de fondateurs de l’Église comme Paul, Augustin etc. Mais ils sont dans la culture de leur époque plus que dans l’héritage de Jésus. Ensuite le Moyen Age se montre « plutôt favorable » aux femmes, avec de grandes figures, infiniment respectées et écoutées, comme Hildegarde von Bingen, pour ne citer que celle-là. En passant, on peut ajouter que François Huguenin balaie « la vieille légende qui prétend qu’à une certaine époque, l’Église a soutenu que les femmes n’avaient pas d’âme. » Mais il évoque ces monastères mixtes dirigés souvent par une abbesse, comme c’est le cas bien connu de Fontevraud. Quant à la chasse aux sorcières, « non seulement l’Église n’a joué aucun rôle singulier dans leur persécution, mais au contraire, elle a plutôt tenté de modérer les pulsions populaires et les condamnations des autorités civiles. »

La Renaissance et l’époque moderne « voient fleurir d’immenses figures féminines » (Thérèse d’Avila, Jeanne de Chantal, Louise de Marillac, Angélique Arnaud, plus tard Thérèse de Lisieux…), mais également des périodes de recul, comme peut-être au XIXème siècle. Globalement pourtant, tout au long de l’Histoire, l’Église a plus valorisé les femmes que la société civile, et, évidemment, plus que la plupart des autres civilisations. Mais aujourd’hui, Jean-Paul II a affirmé avec force  « l’égalité essentielle entre l’homme et la femme ». Alors, des femmes prêtres ? Selon l’auteur, la question de l’ordination des femmes, toujours clairement rejetée par les papes, n’est peut-être pas centrale, mais plutôt celle de la présence des femmes, tout comme des laïcs, « dans les plus hautes instances de l’Église. »

Enfin, et inévitablement, l’ouvrage de Sévillia traite de la question des prêtres pédophiles, question qui crée aujourd’hui un tel malaise, et contribue fortement à relancer les sentiments négatifs sur l’Église. Le chapitre est étudié par l’historien Frédéric Le Moal. Il est difficile de nier les faits… Mais il s’interroge sur le déploiement du scandale depuis une vingtaine d’années, et sur la prise de conscience  progressive de l’Eglise. En voici un bref rappel.

C’est aux alentours de l’an 2000 que « plusieurs scandales ont éclaboussé l’Eglise » avec en particulier un cardinal autrichien et un archevêque polonais, ainsi qu’un prêtre français couvert par son évêque. « A l’époque, l’Eglise catholique traite les affaires de pédophilie comme le font toutes les autres organisations humaines – écoles, lycées, clubs sportifs, chorales d’enfants, camps de vacances – où des adultes côtoient des mineurs : en interne. A chaque fois, on protège l’institution (…) ». Mais Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, ne se satisfait pas de ce fonctionnement. Un texte ancien prévoyait des sanctions contre les prêtres coupables d’abus, mais tout en maintenant le secret. Ratzinger veut mettre en place « une procédure plus rapide et plus simple ». Mais il doit faire face à des résistances, il est accusé par la Curie de « centralisme abusif ». Il ne renonce pas, mais il faudra hélas une multiplication des révélations pour que les choses bougent réellement. Elles ne vont pas tarder, avec une ampleur impressionnante, et tout d’abord aux États-Unis dès 2002, puis dans divers pays occidentaux. A Rome, les convocations, textes, colloques se multiplient, avec pour la première fois la participation d’experts laïques, psychologues et juristes en particulier.

Le cardinal Ratzinger devient pape, il parvient enfin à évincer le fondateur mexicain pervers des « Légionnaires du Christ », il rencontre pour la première fois des victimes. Cependant, on assiste à une multiplication des dénonciations, sur des affaires souvent anciennes, qui « hystérisent la presse et indignent l’opinion publique ». « Au Vatican, on ne comprend pas la surenchère médiatique », et « la réponse de l’entourage du pape (…) n’est pas toujours à la hauteur. » En Allemagne, « des milliers de fidèles annoncent leur départ de l’Eglise. Certains journaux européens titrent sur « la fin de l’Église » ou « la chute du catholicisme ». » Mais le pape continue à travailler d’arrache-pied à faire le ménage et éviter ces fautes pour l’avenir : « tolérance zéro », 400 prêtres réduits à l’état laïque en 2012, formation des séminaristes, etc. Le cauchemar va pourtant reprendre en 2018, cette fois-ci sous le pontificat du pape François, avec l’accusation contre un cardinal qui l’accompagnait lors d’un voyage au Chili. Par ailleurs, les victimes sortent du silence et s’organisent, comme le montre le film « Grâce à Dieu » de François Ozon, sorti en février 2019. Et le procès du cardinal Barbarin pour non dénonciation, toujours en cours, accentue encore le choc.

Désormais, c’est « le cléricalisme » qui est mis en accusation, et il s’agit de « relativiser l’autorité quasi sacrée que l’aumônier, le confesseur, le curé ou l’évêque exercent depuis des siècles sur le simple laïc –ou le séminariste, ou la novice- porté à obéir au nom de sa foi (…) ». La culture du secret craque sous la pression « d’une société vouée à la transparence ». Malgré les efforts bien réels de l’Église pour améliorer son fonctionnement et tenter de réparer ses fautes, cette crise actuelle, bien réelle également, a renforcé ces profondes remises en question, et démoralisé de nombreux catholiques. Mais elle a aussi remis au goût du jour les caricatures traditionnelles traitées dans cet ouvrage. Et sans avoir repris ici tous les thèmes abordés (inquisition, antijudaïsme, guerres de religion etc.) nous voyons, tout au long de cet important travail, combien le regard ordinaire sur l’Histoire de l’Église peut être simplifié, ou même dévié par une idéologie anticléricale. Alors finalement, qu’en est-il de l’Eglise aujourd’hui ? Si on ne se contente pas du reflet qu’en donnent les médias, si on la voit vivre de l’intérieur, il me semble que malgré ses fautes graves, elle peut toujours inspirer admiration et optimisme. Quelques exemples rapides.

Contrairement à une idée reçue, l’Église attire. Selon l’AED, Aide à l’Église en Détresse, une ONG qui connait le terrain et travaille aux quatre coins de la planète, il y aurait aujourd’hui des centaines de milliers de conversions de musulmans au christianisme : conversions très discrètes, car elles mettent en péril la vie de ces convertis, mais conversions bien réelles, aux protestantismes, et au catholicisme. L’Église est aussi très active, et apparait comme séduisante, dans plusieurs pays de cette Asie si dynamique, par exemple à Taïwan ou en Inde. Pourtant il y a toujours de nombreux martyres, tant dans les pays musulmans que communistes, et même en Amérique latine, dans les espaces voués au trafic de drogue en particulier.  De très nombreux catholiques sont prêts à mourir pour cette foi catholique qui les habite malgré les pressions et les persécutions. Ils sont le signe de la force de cette institution. Mais en même temps, partout dans le monde, d’authentiques saints se vouent, comme depuis 2000 ans, à la dignité des personnes, aux soins et à l’éducation de tous, mais aussi au témoignage de leur foi, comme l’attestent entre autres l’AED, ou L’œuvre d’Orient, cette ONG au service du Moyen-Orient, elle aussi bien implantée sur le terrain.

Et chez nous ? Dans l’Europe d’aujourd’hui également, derrière les discours sombres de certains, l’Église est toujours active et rayonnante, mais avec discrétion, sans publicité tapageuse. On peut citer la communauté de l’Emmanuel, qui attire de très nombreux jeunes et leur donne de nombreuses occasions de s‘engager avec générosité. Ou l’association Espérance Banlieues, qui re-scolarise des jeunes de quartiers difficiles que l’Éducation nationale peine souvent à reprendre en main. Sans même rappeler l’énorme investissement de catholiques dans la « Manif pour tous », pourtant réduite à l’image d’une extrême-droite dépassée par les évolutions sociétales modernes… De manière générale, ces mouvements catholiques sont souvent caricaturés comme étant « bourgeois », « réacs » etc. Faut-il adhérer à ces réductions médiatiques, vis-à-vis de ces mouvements actifs et engagés ? Ils sont pourtant nombreux, ces jeunes catholiques joyeux et généreux, souvent bien formés, et portés par leur foi, qui s’engagent dans divers associations, en France et à l’étranger. Ils n’intéressent guère les médias, faut-il les oublier pour autant ?

Certes, on doit le redire, certains membres de l’Église ont commis des fautes graves, et elle a manqué de lucidité et de réactivité. Mais on ne doit pas oublier qu’elle a toujours su reconnaître ses fautes et travailler à rétablir une justice et une justesse. Peut-on en dire autant de toutes les institutions ? Par exemple de l’Éducation Nationale, où la proportion d’abus sexuels sur des mineurs est beaucoup plus élevée, mais où règne une certaine omerta ? On parle beaucoup du recul de la foi, de la déchristianisation de l’Europe. Il est certain que les valeurs chrétiennes sont moins la référence de nos sociétés, du moins en apparence. En apparence, en effet, car les valeurs occidentales autour des Droits de l’Homme sont d’origine chrétienne.

Par ailleurs, le Christ a lui-même appelé ses disciples  « le sel de la terre ». Une infime minorité donc, mais qui a la mission de spiritualiser l’humanité. Lorsque quasiment tous les catholiques européens se rendaient jadis à la messe le dimanche, étaient-ils portés par une foi vivante, qui nourrit intérieurement, ou bien, pour la majorité, par de simples usages, par des habitudes, par le regard de la famille et des voisins, par une culture … ? Est-on sûr que  le pourcentage de catholiques vraiment habités par une foi authentique soit inférieur aujourd’hui ?

On peut laisser crier les prophètes de malheur. Ce n’est pas parce que les chrétiens, en petit nombre, sont le sel de la terre, qu’il faut croire au déclin de l’Église. Surtout, si l’on est chrétien, si l’on sait que l’Esprit souffle sur son Église depuis l’origine, comment s’angoisser, malgré les épreuves, malgré les fautes ? Comment imaginer, après toutes ces crises graves qui n’ont pu abattre l’Église, que l’Esprit va cesser de l’habiter ? La foi dans l’avenir n’est-elle pas aujourd’hui une forme de Résistance ? On peut encore citer Jean Sévillia : « Depuis deux mille ans, en dépit de toutes sortes de crises et de scandales (…), la continuité d’une institution qui proclame la foi en Jésus-Christ fils de Dieu est en soi un mystère. (…) Or, cette foi, depuis deux millénaires, ne s’est jamais éteinte. Elle a entraîné derrière elle, à toutes les époques, de grands saints et de grands réformateurs qui ont relevé l’Église après chaque crise majeure. C’est pour ce motif que ceux qui, aujourd’hui, pronostiquent la mort du catholicisme seront tôt ou tard démentis. »

Christine de PAS

[1] Titre d’un livre de Didier Long, Ed François Bourin, 2014. Il y a aussi Jésus, l’homme qui préférait les femmes, par Ch. Pedotti, Albin Michel, 2018.

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