Comment les chrétiens sont devenus catholiques

Comment les chrétiens sont devenus catholiquesM.-F. Baslez  Comment les chrétiens sont devenus catholiques (1er-5ème s.) Tallandier 2019

Professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne, Marie-Françoise Baslez est une des meilleures spécialistes de l’histoire du christianisme ancien. Avec ce livre d’une grande rigueur scientifique, elle s’interroge sur la construction de l’unité de l’Église et de l’identité catholique à travers l’évolution et le développement des structures ecclésiales des origines au 5ème siècle, c’est- à- dire jusqu’à l’avènement et l’installation du christianisme comme religion officielle de l’Empire.

Qui dit aujourd’hui Église catholique (un mot grec qui signifie « universelle ») entend unité de croyance, unité de culte et unité institutionnelle autour de la papauté romaine. Or il n’en a pas toujours été ainsi. Si, dès l’origine, les évangiles présentent l’unité de la communauté chrétienne comme une exigence théologique fondée sur l’unité du Père et du Fils, si les lettres de Paul conçoivent l’Église comme une et universelle, transcendant tous les particularismes de race, de culture, de dignité et de genre[1], il s’agit là d’un idéal à atteindre. Dans la réalité  des quatre premiers siècles de l’histoire chrétienne, c’est bien plutôt la pluralité – multiplicité des Églises et pluralité du christianisme lui-même – qui apparaît comme un trait dominant.

L’auteur montre comment les premières communautés, regroupées dans le cadre de la maisonnée (l’oikos) vont vite, dès l’époque de Paul,  s’organiser en réseaux sur le modèle de la vie associative dans le monde antique : réseaux grecs d’hospitalité, réseaux romains de clientèle. Au 3ème siècle encore, être exclu de l’Église – et le mot latin excommunicatio le suggère – c’est avant tout être coupé des réseaux de communication : on ne vous écrit plus, on ne vous donne plus de nouvelles. Au début du 2ème siècle, vers 115, Ignace d’Antioche, écrivant aux Smyrniotes (8, 2), sur la route qui le mène au martyre, pose pour la première fois l’identification catholique de la communauté de ceux qui se réclament du Christ en ces termes : « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. » On le voit, l’Église catholique tend ainsi à se définir autour de l’évêque et Ignace théorise ce modèle ecclésial : l’évêque est la tête de la communauté locale comme le Christ est la tête du peuple de Dieu ; les presbyteroi représentent le collège des apôtres ; les diacres sont les ministres de l’Église de Dieu et des mystères du Christ[2]. Ignace est aussi celui qui utilise pour la première fois le mot « christianisme », par opposition au judaïsme, pour définir un principe unificateur, à la fois de doctrine et de mode de vie : « Faisons-nous ses disciples et apprenons à vivre selon le christianisme[3] ». Dès lors le terme « catholique » va revêtir deux significations différentes : l’appartenance au corps mystique du Christ, réalité théologique, mais aussi  l’appartenance à une communauté concrète qui commence à s’institutionnaliser à l’échelle locale.

Or cette revendication de catholicité va de pair avec une revendication d’orthodoxie, une orthodoxie qui n’est pas établie dès l’origine mais qui est en construction à travers une vraie culture du débat –  où ceux qu’on qualifiera plus tard d’hérétiques prennent largement leur part – et une pastorale de l’écoute. L’expression « Grande Église » émerge à la fin du 2ème siècle pour définir l’Église catholique en l’identifiant au courant majoritaire. Les premières esquisses de symboles de foi, le recours au principe d’apostolicité et l’établissement d’un canon des Écritures dans la seconde moitié du 2ème siècle, marquent une étape importante dans la définition d’une orthodoxie catholique. Dès cette époque, où le croire tend à s’unifier, les querelles de rites apparaissent comme nouvelle source de division : querelles à propos de la date de Pâques, diversité des rites eucharistiques, divergences sur la discipline pénitentielle, débats sur le baptême. Mais c’est seulement dans la seconde moitié du 3ème siècle que le non conformisme en matière de rites est interprété comme un marqueur de l’hérésie.

Alors que la mission s’était déroulée jusqu’à la fin du 2ème siècle dans le cadre d’un Orient hellénisé, apparaissent à cette époque un christianisme syriaque d’expression sémitique et, aux 2ème-3ème siècle, les prémisses d’un christianisme copte s’exprimant en langue vernaculaire, l’égyptien populaire. Cet indigénisme témoigne de la diversité des communautés ecclésiales et ne sera considéré que rétrospectivement comme marqueur de l’hérésie. A l’occasion des grandes persécutions de la seconde moitié du 3ème siècle et du début du 4ème, se pose le problème des lapsi, ceux qui sont tombés. Faut-il les réintégrer et comment ? Des schismes rigoristes apparaissent préconisant une Eglise de purs, exclusive des lapsi : Novatien à Rome, Mélèce en Egypte, Donat à Carthage. Des procédures d’exclusion sont prises contre ces schismatiques,  mais les sanctions sont d’abord conçues comme un avertissement pour pousser l’exclu à s’amender afin qu’il puisse être réintégré. La réintégration se fait alors aux conditions de l’évêque et par étapes. De ces schismes sort finalement un modèle ecclésial : celui de la Grande Église miséricordieuse qui rassemble.

Face à cette crise schismatique,  Cyprien, évêque de Carthage (249-258), se présente en défenseur de l’unité avec le premier traité théorique sur L’Unité de l’Église. Il propose une ecclésiologie nouvelle, fondée sur l’unité et la concorde du collège épiscopal, la consultation du peuple et du clergé, la pratique synodale ou conciliaire (les deux mots synode, en grec, ou concile, en latin, étant alors équivalents). L’unité, marque de la foi au Christ, est la charge de l’évêque et doit s’affirmer à tous les niveaux de l’Église. Toutefois la pratique de la synodalité, qui remonte au 2ème siècle, pour importante qu’elle soit, ne constitue pas un modèle institutionnel de gouvernance : on gère au coup par coup.

Ainsi, au début du 4ème siècle, l’unité chrétienne n’existe pas encore : les options liturgiques, ecclésiales et théologiques sont multiples et surtout il n’existe aucune gouvernance commune. Or la question de l’unité se pose aussi dans l’Empire avec la tétrarchie et la séparation de l’Orient grec et de l’Occident latin. Quand Constantin prend le pouvoir l’unité est donc un enjeu à la fois politique et religieux. Ayant établi l’unité politique de l’Empire à son profit, il a la conviction qu’il a également la mission de rétablir la concorde parmi les Églises et de construire leur unité. Il intervient donc dans les querelles religieuses, dans le schisme donatiste et surtout dans l’affaire de l’arianisme. C’est Constantin qui convoque le concile de Nicée en 325 et appuie de son autorité les décisions prises (exil des récalcitrants). Pour la première fois la Grande Église est reconnue officiellement par la Loi. Si l’œuvre de Constantin est importante : christianisation du calendrier, grands travaux et généralisation du plan basilical pour les églises, développement du pouvoir juridictionnel de l’évêque, etc., la dynamique impériale d’unification a pour revers un durcissement autoritaire face à la diversité.

Les grands conciles des 4ème-5ème siècles, de Nicée (325) à Chalcédoine (451) – conciles généraux plus qu’œcuméniques car ils n’ont jamais réuni l’ensemble des évêques du monde habité (l’oikouménè) – sont convoqués par l’empereur et l’évêque de Rome n’y assiste jamais parce qu’ils sont réunis en dehors de Rome, considérée par son évêque comme le centre de la chrétienté. Les décisions conciliaires sont définies désormais comme des « canons », des règles de foi. Un nouveau principe d’autorité s’affirme dans l’Église : ce n’est plus le principe d’apostolicité mais le principe d’unanimité[4] qui donne à la décision son caractère universel. Les décisions sont tenues pour inspirées par l’Esprit : ce sont donc des sentences divines.

L’édit de Théodose en 380 ordonne à tous les sujets de l’empire d’intégrer le culte chrétien sous sa forme nicéenne. Il peut ainsi criminaliser toute dissidence comme hérésie et inaugurer une politique répressive. Le concile de Chalcédoine, en 451, avec le rôle de premier plan joué par le pape Léon,  marque, au terme de tout un processus historique, l’émergence d’un catholicisme romain. Forte de sa double fondation par les apôtres Pierre et Paul, l’Église de Rome tente d’imposer sa primauté. Désormais deux modèles ecclésiaux se constituent définitivement : les Églises orientales, communion d’Églises unies dans la diversité, et l’Occident latin qui tend à se recentrer autour de l’Église romaine. Tout est prêt dès lors pour la grande séparation de 1054 entre Églises d’Orient et d’Occident.

Ainsi la catholicité de l’Église n’est-elle pas donnée d’emblée : elle apparaît au contraire comme le fruit d’une longue évolution historique jusqu’à l’avènement d’un christianisme impérial et autoritaire. Ce qui est originaire ce n’est pas l’exclusion mais bien plutôt la culture du débat où tous ont la parole : voilà de quoi donner des idées aux catholiques d’aujourd’hui !

Jean-Louis Gourdain

[1]     Voir Ga 3, 26-28

[2]     Voir Aux Smyriotes 8, 1 ; Aux Tralliens 2, 1-3 etc.

[3]     Aux Magnésiens 10, 1

[4]     Les décisions sont prises à la majorité mais la doctrine qui en résulte est réputée unanime et tous doivent s’y conformer

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