Wonder-woman: un « itinéraire augustinien »?

Wonder Woman

La sortie du film Wonder Woman (Patty Jenkins, 2017) a réactivé les débats portant sur ce personnage de DC Comics pour la première fois adapté au cinéma. Si certains s’enthousiasment, d’autres dénoncent la faiblesse du scénario. Ceux-ci reprochent à l’héroïne mise en scène de ne pas suffisamment incarner le féminisme. Il nous semble que cette critique est trop tôt adressée et que l’intérêt du film réside dans la présentation de l’itinéraire de la jeune Diana. En effet, il nous semble que l’itinéraire présenté peut être rapproché de celui présenté par Augustin d’Hippone, notamment dans ses Confessions. Comparer les deux pourrait sembler au mieux hasardeux, au pire franchement ridicule. Pourtant, plusieurs éléments peuvent permettre de prêter à Diana un « itinéraire augustinien ».

Le récit s’appuie sur une narration faite par Diana elle-même. Elle se confie, explique pourquoi, des années durant, elle s’est tenue à l’écart des troubles du monde. Diana se confesse. Comme Augustin, elle ne se laisse connaître que parce qu’elle raconte d’elle. Les Confessions d’Augustin furent d’abord dictés, prêchés, écoutés avant d’être rédigés. Comme celles d’Augustin, les confessions de Diana sont une parole donnant une cohérence et un sens à des événements qui s’enrichissent de ceux qui les ont précédés. Comme celles d’Augustin, ces confessions sont une méditation sur un passé personnel qui prend progressivement une valeur universelle.

Diana vit sur l’ile de Themyscira. Cette ile, véritable paradis, est coupée du reste du monde qui en ignore l’existence. Diana y est la seule enfant. Elle croit avoir été façonnée par sa mère Hippolyte, reine des amazones, à partir de l’argile. Diana reçoit une éducation encyclopédique : elle n’ignore rien de la biologie, parle plusieurs langues anciennes et vivantes. Et cependant, elle a une représentation du monde naïve et binaire : le monde est peuplé de « gentils » et de « méchants ». Comme Augustin, elle est marquée par une forme de manichéisme. Héritière de l’histoire des amazones, elle attribue l’origine des conflits à une cause extérieure : Arès qui corrompt les cœurs et encourage les destructions. L’homme fait le mal parce qu’il est corrompu et contraint.

Sous l’œil protecteur de sa mère, Diana vit dans une parfaite insouciance et dans une parfaite liberté. Elle semble autorisée à tout faire, sauf à s’entrainer à devenir une guerrière. Mais sa tante, Antiope, a une influence considérable sur la jeune fille. Diana désobéit à sa mère et commence à s’entrainer durement afin de devenir une guerrière amazone. Hippolyte finit par céder et accepter cette formation, confiée à Antiope, tout en cherchant à préserver Diana.

Trois événements bouleversent la vie de Diana. Le premier est l’arrivée imprévue sur l’ile de Themyscira de Steve Trevor, pilote et agent double américain. Le deuxième est la mort d’Antiope qui perd la vie en voulant sauver celle de Diana. Le troisième est la découverte d’un conflit qui oppose les nations les unes aux autres : la Première Guerre mondiale. Diana est bouleversée par la mort de sa tante qui perd la vie en sauvant la sienne. Comme dans les Confessions d’Augustin, le drame surgit à l’improviste et oblige celui qui le vit à s’arracher à lui-même.

Diana se donne une double mission : ramener Steve Trevor dans le monde des hommes et ramener la paix. Pour cela, elle décide de voler l’épée sensée lui permettre de tuer Arès, le dieu de la guerre, et accepte de quitter sa mère, les amazones et son ile, sans espoir de retour. Même si elle semble agir de manière impulsive, irréfléchie, elle agit de manière déterminée. Le devoir qui incombe à une amazone est celui de rétablir la paix.

Parvenue dans le monde des humains, Diana prend le nom de Diana Prince et endosse le rôle de la secrétaire de Steve Trevor. Peu à peu, elle découvre la complexité de ce monde. Diana pense et agit en fonction de la représentation qu’elle se fait du monde. Elle externalise la cause de la guerre. Le rôle d’Arès fait songer à celui du serpent dans le récit de la Genèse. Le serpent sème le doute en Ève. Comme Arès le révèle, il n’a fait que créer les conditions de la guerre. L’homme guerroie par son seul fait. Diana expérimente les limites de l’intention, aussi bonne soit-elle. Dans un conflit d’une extrême violence qui tue sans discernement soldats, civils, femmes et enfants, il ne lui est pas possible de sauver tout le monde. Diana expérimente que vouloir n’est pas pouvoir.

Diana découvre que l’homme n’est pas le jouet d’une quelconque nécessité extérieure. La cause de l’action mauvaise est une cause intrinsèque à l’homme. Le soldat, quel que soit son camp, participe au chaos que pourtant il condamne. Steve Trevor révèle à Diana que l’homme ne fait pas toujours ce qu’il veut et qu’il fait souvent ce qu’il hait. Sa parole rappelle celle de l’apôtre Paul. La faiblesse de la volonté découle d’un obscurcissement de la connaissance de comment faire le bien. Trevor enseigne que chacun commet le mal et que tous sont responsables des massacres commis. L’action mauvaise résulte d’une incapacité à agir autrement. Diana découvre que le mal résulte d’une défaillance qui choisit le pire et écarte le meilleur.

Diana est horrifiée. Elle se sent trahie, trompée. Sa raison est incapable de la réorienter vers une action juste. Elle découvre que le vol de l’épée à laquelle elle attribuait le pouvoir de tuer Arès est un acte vide. Le récit du vol de l’épée fait écho au récit du vol des poires rapporté par Augustin dans ses Confessions. Celui-ci y condamne le désir qui pousse à mal agir et critique l’asservissement du désir à lui-même. Augustin parle avant tout de lui-même. Diana fait la même découverte en autrui. Désorientée, elle est tentée par le retrait. Son désir de sauver les hommes est pur mais il est également asservi à lui-même. Il est infini mais ne peut se réaliser. L’homme en est, paradoxalement, l’obstacle. Diana se retrouve dans la situation décrite par Augustin où la volonté se trouve vidée d’elle-même. Mais contrairement à Augustin confronté à la vue des poires, Diana est tentée mais ne succombe pas.

Diana subit une épreuve. Elle expérimente que la liberté n’est pas l’exercice de la spontanéité irréfléchie. La liberté est autre. Diana se trouve face à un choix : se retirer ou continuer à défendre la paix. La tentation impose de décider. Diana expérimente que le choix n’est pas la liberté. Choisir de se retirer n’est pas être une affirmation de sa liberté puisque cela reviendrait à nier son désir. Au début de son récit, Diana pense agir de manière désintéressée, faisant de son désir de sauver les hommes la seule source de son acte. Mais elle ne peut réaliser son désir qu’en découvrant à la fois qui elle est et une altérité qui justifie cette réalisation et le comble pleinement.

Diana découvre la puissance de l’amour, éprouvé pour Steve Trevor, qui la pousse, non à se dépasser mais à se révéler. Cette découverte est libératrice comme l’est l’épisode du jardin de Milan rapporté par Augustin dans ses Confessions. Comme Augustin, Diana use de la raison qui se manifeste comme activité. La raison augustinienne porte soit sur le sensible soit sur l’intelligible. Portant sur le sensible, elle amène l’âme à s’abandonner pour l’extériorité et l’illusion. Portant sur l’intelligible, elle amène l’âme à découvrir qui elle est. Diana prend connaissance puis conscience de son origine divine. La vérité ne se découvre pas en résolvant une problématique logique mais en acceptant l’autorité des faits. Diana est alors saisie par une forme d’illumination qui la transcende. Cette illumination n’est pas un état de l’être mais son activité la plus noble. Elle est la manifestation et la saisie des relations qui existent entre les choses. Diana comprend qu’est la fille de Zeus et l’arme capable de tuer les dieux. La connaissance de soi est ce qui permet d’ordonner sa vie vers son but. Diana est Wonder Woman, capable de tuer Arès et de sauver le monde. Comme pour Augustin, sa conversion est un acte décisif de la volonté, déterminant et manifestant un désir qui se tourne vers un but infini et qui ne reste pas enfermé dans la circularité du désir se désirant lui-même. Ce désir est de sauver chacun reconnu comme aimable et digne d’être sauvé. Comme Augustin, Diana met en œuvre une définition univoque de l’amour.

Comme celles d’Augustin, les confessions de Diana offrent une réflexion sur le désir et la volonté. Diana désire un monde pacifié. Elle énonce l’intention de défendre la paix et engage son action vers la réalisation de cette intention. L’amour lui donne la perfection de l’agir. Diana renoue avec l’unité de l’intellectif et du volitif, du volontaire et de l’agir tout en intégrant la tension existante entre le désir d’accomplir et l’imperfection de l’agir. Ses actions peuvent paraitre inutiles, dérisoires car incapables d’enrayer la violence qui gangrène le monde. Mais Diana est convaincue de pouvoir influencer les événements humains. Et, désormais, elle agit librement car elle agit en parfaite connaissance de cause.

Jean-Marc et François GOGLIN

 

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