Pèlerinage en âges

Pèlerinage en âges

 Le pèlerinage, chemin vers l’Origine à la recherche de reliques, n’est-il pas à la randonnée ce que la poésie est à la littérature : la quête de l’Essentiel, c’est-à-dire de l’Imprévisible ?

 En guise de préambule

Il y a deux ans, je logeais, pendant le festival d’Avignon, dans une chambre, au sein d’une de ces maisons conformes aux catalogues d’agences immobilières, comme il en est des centaines pour miter les collines provençales. Piscine, bien sûr, trouée bleue dans le maquis, mais les enfants ados sont trop grands pour elle ; elle reste désespérément vide, tandis que les deux grands garçons montés en graine, vêtus de l’uniforme short et débardeur Décathlon, affalés sur le canapé du salon, actionnent les manettes de leur jeu de sport virtuel devant l’écran géant, reflet, à l’intérieur de la maison, de la piscine dans le jardin. Même trouée absorbant le regard. Double polarité.

Dans les toilettes, je vois la couverture tapageuse d’un magazine sportif branché prônant des vacances « en mode outdoor », celles dont on rêve comme d’une occasion de « s’éclater », de sortir du banal et de la routine. Or, en m’accueillant avec beaucoup de gentillesse, le maître de maison m’avait confié qu’il était sous le choc d’une nouvelle terrible : l’un de ses meilleurs amis, grand sportif, venait de mourir en faisant du canyoning dans je ne sais quelle montagne, sous les yeux de sa famille ! Les « vacances en mode outdoor », telles que je les voyais vantées sur cette couverture « fun », pouvaient donc avoir des résonances tragiques… Or, la tragédie, le deuil, semblaient bannis de cette maison confortable, en tous points conforme à l’idéal Ikéa : j’étais frappée par l’absence totale de « reliques » dans cette demeure qui n’était pas une résidence secondaire. Pas une photo de famille, pas un objet ancien ou curieux, propre à raconter une histoire ! Tout était « clean », confortable, avenant, mais purement actuel. Du passé, on avait fait table rase. Rien au-delà ou par-delà le présent. Alors, quand le rêve de ce petit paradis se fissure, à quoi s’accrocher ? Les parents, à leur travail et aux vacances qui viennent, les ados à leurs jeux vidéo qui, finalement, en mode « indoor », évitent le risque d’accident fatal…

Est-ce cette observation qui m’a inspiré l’idée de proposer au mois d’août 2019, dans le chalet Arc-en-Ciel, créé par le Père Xavier de Chalendar en 1974 à St Jean de Sixt en Haute Savoie, un stage d’écriture et de dessin centré sur la dialectique de la relation entre l’intérieur et l’extérieur ? « Du paysage qui nous entoure au paysage qui nous habite, allers et retours », telle était ma proposition. C’est en la réalisant que j’ai pris conscience qu’il s’agissait d’un pèlerinage, selon l’injonction initiale entendue par Abraham : « Va vers toi-même! »

Aravis

 Le massif des Aravis, que je rebaptise Art à Vie, puisque les mots sont des cailloux à faire éclater

Bâton en main,  marcher dans ma mémoire…

Pour moi, venir, revenir dans ce chalet a incontestablement le caractère d’un pèlerinage, puisque j’y ai fait deux séjours marquants au début des années 80, alors que j’étais étudiante en histoire, à la veille de m’engager dans le professorat et dans le mariage, à un moment charnière, donc. La personnalité de son fondateur, figure importante du catholicisme en cet après-Vatican II, dominait alors ce lieu par sa présence impressionnante. Cet amoureux de la montagne et des rencontres avait un fort pouvoir d’entraînement, tirant vers le haut les participants, dont beaucoup étaient alors des jeunes comme moi, au bord du saut dans la vie adulte. Dans la démarche du pèlerinage, il y a la volonté de retrouver une âme : celle de Xavier de Chalendar est bien présente, avec toutes celles qui ont trouvé ici un moment de paix, de réconfort, de nourriture intellectuelle et spirituelle, dans cette maison de bois située dans le massif des Aravis. Des Arts à Vie ?… L’art au service la vie, l’art comme voie de vie, loin du marché de l’art et du baratin sur l’art, des gargarismes et des snobismes, l’art comme bâton pour le pèlerin qui veut aller plus loin, s’élever, franchir un col puis un autre, pour élargir son regard et défouler son corps ? Est-ce cela que cherchait ce prêtre charismatique ?

Chalendar

Xavier de Chalendar, 1923-2015, prêtre novateur et montagnard

Près de quarante ans plus tard – quel nombre symbolique ! – à la veille de la soixantaine, je peux me poser la même question que Karol Wojtyla-Jean-Paul II dans son poème sur L’Acteur :

                        Combien furent-ils à vivre à travers moi,

                        Au-dedans de moi ?

                        Je suis devenu le lit d’un torrent appelé Homme.

                        Celui qui, de moi, est resté en moi,

                        Peut-il se regarder sans crainte ?

Eh oui, la question se pose : qu’est-il resté de la jeune fille encore très enfantine, très imbue de certitudes universitaires et parisiennes – mais attirée par l’art comme voix et voie de l’Au-Delà – dans la femme que je suis aujourd’hui, au bord de la vieillesse ? Mère de cinq enfants maintenant adultes ; ex-professeur d’histoire cherchant à transmettre aux élèves le goût du passé malgré la rigidité des programmes scolaires et la réticence d’une société hors sol ; professeur de théâtre ayant fait et faisant encore travailler des centaines de personnes de tous âges et de tous horizons à travers des textes aimés ou écrits sur mesure ; peintre partageant un atelier avec d’autres peintres, découvrant les profondeurs par-delà les mots ; « factota » chargée de vider les maisons de famille et leurs poubelles débordantes, triant les papiers poussiéreux parmi lesquels gisaient les reliques les plus précieuses d’existences tues, broyées par les guerres, les accidents et les haines ; ex-citadine conduite par un dieu du lieu à vivre dans une campagne rurbanisée, paralysée par les peurs… J’en passe !

Tous ces agents d’érosion ont agi sur ma personnalité pour en décaper bien des scories, laissant des plis, des failles, des gouffres, des aspérités et des aplats, des coins secs et d’autres débordants, à l’image du paysage montagnard dans lequel s’inscrit cette session inédite. Résurgences nombreuses, comme de rivières souterraines capturées par des roches perméables, réseau mystérieux de souvenirs personnels incarnés dans des vers de poètes circulant au fond d’un pot commun, le « pot au feu d’or mental » du poète roumain de langue française Gherasim Luca, peut-être ?…Parmi les permanences de cette quarantaine, une amitié, la même, qui m’avait conduite ici dans ces temps anciens, m’y ramène aujourd’hui, à travers un corps mort dont l’âme est encore vivante, quand tant de corps vivants ont, depuis, perdu leur âme. C’est riche de toutes ces questions que j’aborde le groupe de quinze personnes, de 6 à 75 ans, enfant, adolescents, jeunes et moins jeunes adultes… qui ont choisi de tenter cette aventure, sans toujours bien savoir pourquoi.

En vacance

Tous, si différents soient-ils par leurs âges et leurs horizons, ont en commun l’envie d’un temps vacant, au goût de vide, si rare dans notre monde encombré ; l’envie de faire confiance à ce qui va se passer ; progressivement, chacun sentira qu’il pérégrine vers un désir secret, niché en profondeur, cherché à tâtons avec son crayon devenu bâton de pèlerin. Pour le découvrir, il faut ouvrir les sens aux signes venus de l’extérieur, selon les si beaux vers de François Cheng :

                       Nous avons longé la voie

                      Semée des lilas d’antan

          Les arbres ont veillé sur nous

                      Les maisons nous ont fait signe…[1]

Chalet Temps de balade et de ballade, le chalet nous réchauffe de son bois, la montagne nous appelle, grandiose ; nous nous sentons en suspens, entre ciel et terre ; disponibles entre soleil et pluie dans ces jours d’août où, l’Assomption passée, les jours décroissent, éclatant en orages violents, instillant le doute au moment de laisser filer l’été et ses promesses tenues ou non, juste le temps de savourer une dernière pause avant la reprise du quotidien. Moment charnière, entre euphorie vacancière et sérieux d’une veille de reprise, propice à cette exploration de l’extérieur vers l’intérieur, car chacun sent à quel point il est précieux.

Entre dans l’antre

Si le pèlerinage est une manière de remonter le temps, il s’apparente au jeu, dans lequel tout est possible. Nul besoin d’arpenter des centaines de kilomètres, nos sentiers intérieurs peuvent se démultiplier à l’infini…. Le chalet devient un labyrinthe dans lequel chacun se laisse appeler par un objet qui devient un trésor : surprise ! Du plus trivial bout de plastique au plus pompeux coq de bronze, en passant par une rallonge électrique et une brique blanche, les trophées se donnent à contempler, à dessiner, à faire parler : ils deviennent révélateurs de mots et d’images surprenants, troublants, parfois. Dans le silence de la concentration, ils questionnent par leur présence incongrue et de plus en plus intense : « Pourquoi m’as-tu choisi ? », semblent-ils dire dans leur langage muet, et, pour leur répondre, chacun doit chercher à se forger un idiome inédit, à coups de crayon, à coups de fusain, à coups de stylo ou de pinceau… Je pense au vers d’Aragon :

Tu m’as trouvé comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage

Lorsque, sortant de cette expérience entièrement élaborée à l’intérieur du chalet, on part pour une balade dans la montagne, avec pour mission de se laisser conquérir en plein air par un objet naturel comme on l’avait fait le matin par un objet manufacturé, l’expérience est beaucoup moins concluante : trop de choses à voir, de fruits à goûter, de panoramas à admirer, de pluie à redouter ; après la concentration, l’excentration, les conversations, la détente. Quelqu’un, cependant, dans la soirée, emploie une expression insolite qui m’amuse : Je rebondis sur les cailloux, montrant le morceau de montagne qu’elle a rapporté de l’excursion. Les cailloux évoquent pour moi Caillois, Roger Caillois, l’homme qui aimait les pierres… Et, descendant ensuite à la bibliothèque, je tombe sur son recueil intitulé: Pierres. Il faut dire que, parmi les belles propositions de Xavier de Chalendar, il y avait l’idée que chaque visiteur du chalet y laisse un livre, en souvenir de son passage, un peu comme un montagnard laisse une pierre sur un cairn lorsqu’il a franchi une étape. Et voilà, je ne sais qui a laissé un jour ce livre, visiblement peu lu, qui vient à point pour nous guider dans ce pèlerinage inédit ; voilà ce que dit Caillois de sa passion pour le minéral :

Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces ; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image… Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies… Je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère.

Aragon murmure toujours en moi : (Tu m’as trouvé) comme une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose… Je suis tombée sur ce livre, et je rebondis sur ces mots qui parlent si bien de ce que cherche dans cette quête de l’imprévisible, selon la belle formule de Mayeul, l’un des plus jeunes pèlerins de la semaine. Ainsi cheminons-nous, cahin-caha, tous ensemble, l’enfant de six ans faisant preuve d’une liberté et d’une suite dans les idées que lui envient bien des adultes ; les deux adolescents acceptant, du haut de leur mètre quatre-vingts dépassé, forts de leur énergie à questionner le monde qui les entoure, de se plier aux règles d’un groupe qui transgresse les cages d’âges – leurs parents sont là, et j’admire cette famille qui ose ce partage  d’expression ; une jeune femme apporte avec une fraîcheur contagieuse sa joie de profiter de la montagne, quand bien même elle ne peut l’arpenter librement, confiant à son imagination le pouvoir de gambader dans des prairies que ne peuvent atteindre ses pieds récalcitrants ; une autre chasse à grands rires ses tourments des derniers mois, d’autres viennent lâcher prise, se laisser porter ou vaincre la peur des mots…

ChinaillonDu chalet à la chapelle du Chinaillon, il y a eu enchaînement d’efforts plus ou moins difficiles, de découvertes intimes qui plaisent et d’autres qui créent un malaise, toute un chapelet de dessins, de textes dont on est fier ou penaud, tout un chemin courageusement suivi pour arriver à cette halte extraordinaire : un lieu ouvert et protecteur, lumineux et chaleureux, orné d’œuvres anciennes et modernes, où nous avons pu faire étape pour développer ce qui avait été initié pendant les trois journées précédentes… Moment de grâce où tout s’allège en chacun, à l’écoute du son du paradis dans ce paradis du son, selon la merveilleuse formule de l’un des adolescents, Corentin…À l’intérieur de la chapelle, chacun a pu retrouver quelque chose de l’objet fortuitement choisi le premier jour, au chalet : la rallonge électrique est devenue corps-don du mouvement de tendresse de la Vierge à l’Enfant, le bout de plastique se transpose dans la crosse d’un évêque, le dos courbé du petit oiseau d’argile s’épanouit dans les voûtes romanes de l’édifice… Quels déploiements inattendus ! À l’extérieur, un chat semblait guetter les pèlerins prêts à l’admirer. Ainsi, notre chapelet de mots et d’images s’égrène… et notre retour au chalet a le goût des fins de grande randonnée, quand on remet pied à terre après le grand bol d’air.

Le lendemain, sur le plateau de Beauregard (!), un bouquet d’arbres nous invite à faire une pause, pendant laquelle chacun doit chercher comment faire éclater les mots désignant ce qu’il dessine ou décrit, tâche difficile, casse-tête : nos caboches sont-elles des cailloux ? Après avoir peiné plus d’une heure, le regard se fait plus incisif, des formes se détachent, que l’on n’avait pas du tout vues au départ : telle une main mystérieuse, une racine semble parcourir un tronc couché, image saisissante d’une présence invisible… Cette chapelle naturelle recèle elle aussi ses trésors et ses reliques ; il suffisait de rendre le temps de les révéler. Ainsi conduits, étape par étape, à élargir notre recherche, nous comprenons que le but de ce pèlerinage insolite doit être la réalisation de sa propre chapelle intérieure destinée à apporter la pierre de chacun dans l’édifice final, une sorte de crèche collective… Le pèlerinage sans nom nous a mené jusqu’à ce caillou au fond de nous devenu grotte ou caverne, rejoignant cette prière d’Angelus Silesius : Ah ! Si mon cœur pouvait devenir une crèche ! Dieu passe dans la petitesse de l’Enfant-Abîme !…

Se faire pèlerin ou se faire enfant sont-ils une seule et même chose : se laisser guider par l’Imprévisible ? Sur le livre d’or, Maylis, 6 ans, qui n’a pas perdu une miette de l’aventure à laquelle elle a pris une part active, la résume parfaitement : elle dessine un château sous lequel elle écrit le mot : trésor.

Crèche

La crèche de l’imprévisible

                                                                       Adeline GOUARNE

 

           

 

[1] Qui dira notre nuit ? Ed. Arfuyen

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s