Les Carnets d’Emmanuel Dall’Aglio

1.

L’homélie

Je la vois se transformer telle une pelote de laine qui se vide, se creuse, joue dans tous les coins de ma tête, le fil s’échappe, s’évade, les mots ne représentent plus rien – l’esprit se fixe à ce jeu, « et l’intelligence des intelligents se perdra. » (Isaïe 29,12)

2.

Les incroyants, athées etc. et cette manière de me parler comme si j’étais leur débiteur.

Eh bien, qu’ils me pillent !

Courage à eux.

4.

Se proposer une page plus longue que la plus longue des paraboles n’est pas sérieux, c’est grimper sur la bascule du publicain, c’est se transformer en collecteur de mots !

5.

Alençon. Basilique Notre Dame. Le baptistère qui accueillit la future sainte et sous nos yeux sa petite robe de baptême exposée. Le confessionnal où le 13 mai 1880, l’abbé Ducellier patientait, plongé dans la pénombre, il sent une présence, une respiration, aurait-il rêvé ? Thérèse, trop petite, se met debout.

Deux regards silencieux.

Prions portés par ce regard.

12.

Syndrome du vers de farine : « Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. » Ils sentent le bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feraient mieux de dire : « notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc. », vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur. » Pascal

15.

Naguère je fus stoïcien convaincu, fervent, comprenant mon être comme assainit et alerté d’une salutaire « limite » mais encore si loin du « grand abîme », ce don parfait de Dieu, de sa promesse, de son amour qui sauve « l’homme et les bêtes. »

Stoïcienne limite, elle m’a sans doute préservé de bien des choses, aujourd’hui c’est un vieux vêtement respectable qui n’émeut plus qu’un seul client !

17.

Froid. Gel. L’eau bénite se transforme en mitraille qui frappe de toutes parts le cercueil !

18.

Ordination sacerdotale. L’évêque s’adresse à l’ordinand : « Que Dieu lui-même achève en vous ce qu’il a commencé. »

19.

Les enfants, jadis embrassés et bénis par le Seigneur – bénédiction qui nous rejoint de génération en génération. Quels hommes, quelles femmes l’incarnent aujourd’hui ? Dieu présent en eux, malgré eux, chercher aussi cette lumière dans l’obscur de nos vies.

21.

Quand Dieu ferme les écoutilles – d’autorité – en ce qui concerne nos sollicitations extérieures et intérieures, ce qui est bien au-dessus de nos forces.

22.

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » La rhétorique pascalienne amidonne ce mouchoir d’éternité.

23.

Rares, très rares sont les vrais visages à étudier, des visages devenus vrais.

24.

Que nos entrailles s’ouvrent comme la mer Rouge s’est ouverte pour nos Pères : toute servitude engloutie.

26.

« Le « Sanctus » résonne, alors le prêtre entre dans le nuage. »

Dom Prosper Guéranger, OSB, Explications des prières et des cérémonies de la Sainte Messe.

28.

Pour le chrétien existe bel et bien ce qu’Edmond de Goncourt appelle « les courbatures morales » et cette impression, somme toute funeste, de partager la communauté (Plutarque en rapporte le fait) de ces petits poissons qu’on a fait cuire à l’eau froide – au dire de celui qui les a vus nager dans l’eau chaude.

29.

Un dos fatigué qui lâche un amen de circonstance…

36.

L’homme qui ne prie pas abandonne un espace vacant en lui, cette source négligée finira par le noyer.

37.

« Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur. » (Pascal)

Les psaumes – jusqu’à ce blanc entre les mots, les lettres, je m’abandonne.

Le psautier, mon arme de poing pour combat rapproché.

Depuis peu, une édition sur papier bible vient de paraître, elle pèse quarante-neuf grammes et ne quitte plus mon portefeuille – pour le divin rapt…

38.

Morvan. L’abbaye sainte Marie de la Pierre-qui-Vire. Croisé le prêtre exorciste et ses « clients », visage fermé, pas rapide, ils finirent de disparaître dans une petite pièce.

40.

Invité à « renaître » ? Abîme où se jeter.

Seule la croix nous délivre des faux-abîmes – on veut s’en arranger, s’y saborder.

La croix est la vraie semence.

41.

Carmel de Lisieux. Messe. Je Le reçois mais c’est Lui qui m’accueille.

42.

Vers Dieu :

  • Nulle marche arrière possible, tout recul sera désormais un pas compté.
  • Paix grandissante, épreuves mordicantes – qui avalent et vomissent tout uniment.
  • La vraie nourriture : celle du Ciel.
  • Ne pas s’inquiéter : l’Evangile.
  • Prier : « on ne prie pas avec son âme… on ne prie même pas avec son corps… on prie tout au plus avec son cadavre. » Jean-Marie Vianney

43.

Les lieux où l’on prie vraiment ne nous quittent plus, en esprit nous pouvons y revenir à chaque instant.

44.

Le mauvais riche et le pauvre Lazare (Luc 6.10) : « entre vous et nous a été fixé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d’ici chez vous ne le puissent, et qu’on ne traverse pas non plus de là-bas chez nous. »

Méditer sur ce « grand abîme » y revenir, il en est aussi question dans certains psaumes.

45.

En 1974, à l’âge de seize ans, je découvrais « Clefs pour le Zen » de Thich Nhat Hanh publié aux éditions Seghers. Quarante ans après j’ai toujours à l’esprit ce qui constitue le cœur de ce livre qui est aussi le cœur et l’essence du Zen pour l’auteur, à savoir ce petit manuel qu’on lui avait confié dès son entrée dans la vie monastique et dont une des parties s’intitule : « L’Essentiel de la Discipline à Appliquer Chaque Jour », il s’agit de rendre conscient le novice en chacun de ses actes à partir de certains exemples proposés tels que : « Me servant du téléphone, je souhaite que tous les êtres vivants se libèrent du doute et des préjugés, afin que la communication entre eux soit facilement établie. » de même lorsqu’on se lave les mains, ou encore assis dans la salle de méditation ou bien encore dans le cabinet d’aisances…

Deux ans plus tard, je poussai la porte du monastère Linh-Son à Joinville Le Pont, j’y étais reçu par son supérieur, Maître Trîdo qui me fit visiter le monastère, mes questions l’amenèrent à conclure, et ce le plus naturellement du monde, que nous devions reprendre une conversation commencée dans une vie antérieure ! Insista pour que je reste quelques jours, mais je l’interrogeai principalement sur la prière, il m’en parla – et ce fut le premier en ce bas monde – en des termes qui ne devaient plus jamais me quitter.

46.

Une journée entière avec le professeur Jean Daujat, chez lui, à Fontainebleau, mathématicien de formation, théologien, néo-thomiste, fondateur du très renommé Centre d’Etudes Religieuses reconnu par le Magistère. Jacques Maritain fut l’un des deux témoins à son mariage. C’est une fort belle journée d’été, Daujat m’accueille, affable, sourire malicieux, équipé d’un large bermuda et d’un chapeau de paille.

On s’installe à l’ombre sur de mauvaises chaises dans son petit jardin, longs échanges sur divers sujets, développons la question fondamentale, initiatique : « Quelle est ma préoccupation dominante en fonction de laquelle je juge de tout le reste et considère tout le reste ? Qu’est-ce que je veux et aime par-dessus tout en y subordonnant tout le reste ? ».

Vient l’heure du déjeuner, il s’emporte vivement pour m’expliquer que la compassion dans le bouddhisme a finalement peu à voir avec la charité chrétienne, cette dernière relève d’un autre ordre me dit-il – « Ce n’est pas l’homme qui monte, c’est Dieu qui descend ! »

Nous poursuivons l’entretien dans son bureau. Je l’interroge à propos de la belle calligraphie arabe qu’arbore son fauteuil, « mobilier hérité de mon oncle qui vécut en Egypte, s’exclame-t-il, c’est un verset du Coran ! ».

47.

Eure et Loir. « Danse de la Mort » de l’église de Meslay-le-Grenet, très inférieures en intensité si on les compare avec celles de l’aître saint Maclou à Rouen, mais toujours le même principe idéel à l’œuvre, ça devient vite assommant, on ne quitte pas la vie terrestre, ça ne fait que racler, on y retourne à grand bruit des paillasses déjà désertées ! N’était cette scène où la Mort emporte un enfant, le geste est délicat, prévenant, elle l’abrite de sa longue et interminable faux, mieux encore elle le protège – que nul n’y touche !

Singulier ce côtoiement dans le même lieu du « Dit des trois Morts et des trois Vifs » où ces trois chevaliers dialoguent, « dansent » même avec leur propre mort et la « Danse de la Mort », les deux représentations sont sous nos yeux. Singulier et rare en regard des travaux d’Emile Mâle qui nous montrent que vers 1500 « plusieurs manuscrits appellent le cadavre « la mort » et non plus le « mort », on ne savait plus ce que c’était que ce compagnon qui précède chacun de vivants. »

Jean Baudrillard revient longuement, lui aussi, sur ces questions : « Des sociétés sauvages aux sociétés modernes, l’évolution est irréversible : peu à peu les morts cessent d’exister. Ils sont rejetés hors de la circulation symbolique du groupe. Ce ne sont plus des partenaires dignes de l’échange, et on leur fait bien voir en les proscrivant de plus en plus loin du groupe des vivants. A vrai dire on ne sait plus quoi en faire. Car il n’est pas normal d’être mort aujourd’hui, et ceci est nouveau. La mort n’est rien finalement que cette ligne de démarcation sociale qui sépare les « morts » des « vivants » …/… La mort refoulée dans la survie – la vie elle-même n’est alors, selon le reflux bien connu, qu’une survie déterminée par la mort.

La mort, la nôtre, est vraiment née au XVI siècle. Elle a perdu sa faux et son horloge, elle a perdu les Cavaliers de l’Apocalypse et les jeux grotesques et macabres du Moyen Age. Tout ça, c’était encore du folklore et de la fête, par où la mort s’échangeait encore, certes pas avec l’« efficacité symbolique » des primitifs, mais du moins comme phantasme collectif au fronton des cathédrales ou dans les jeux partagés de l’enfer. Sa disparition dans l’imaginaire n’est que le signe de son intériorisation psychologique, quand la mort cesse d’être la grande faucheuse pour devenir l’angoisse de mort. Sur cet enfer psychologique, d’autres générations de prêtres et de sorciers vont grandir, plus subtils et plus scientifiques.

Avec la désintégration des communautés traditionnelles, chrétienne et féodales, et par le système naissant de l’économie politique, la mort ne se partage plus. Dans le mode capitaliste, chacun est seul devant l’équivalent général. De même chacun se retrouve seul devant la mort – et ceci n’est pas une coïncidence. Car l’équivalence générale c’est la mort. »

Retour empressé à Chartres. La crypte, le labyrinthe, le saumon sculpté dans le chêne et, de passage en passage, Chartres « miroir salutaire » comme un seul mouvement à l’intérieur de soi…

52.

« Quand soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent… » (Proust) et pourtant je place plus haut l’oubli – peut-être même son néant.

Les portatifs : la prière et l’oubli – seul vrai regard.

53.

Père Denis Huerre, 1915-2016.  Profès de la Pierre-qui-Vire en 1948, Père abbé de 1952 à 1978, Visiteur de la Province française de 1970 à 1978, puis abbé Président de la Congrégation de Subiaco de 1980 à 1988.

« On ne devient que lentement homme, femme, philosophe, vrai. On devient lentement chrétien, j’espère mourir chrétien.

La vie contemplative, c’est prendre le temps de respirer comme Dieu, en qui deux ‘respirs’ ne font qu’un seul : « Tu es mon Fils, tu es mon Père. » Répétant cela, n’a-t-on pas déjà dit la nouveauté chrétienne à propos de Dieu ? »

54.

Rencontre de Dom Pierre Massein, dont une notice nous dit : Père abbé émérite de l’abbaye bénédictine Saint-Wandrille, ancien administrateur de l’Abbaye Sainte-Marie de Paris, ancien enseignant à l’Institut Catholique de Paris (Théologie des religions non chrétiennes et Histoire des religions).

Attiré depuis toujours par l’Extrême-Orient, il a fait des études approfondies avant de partir pour la Thaïlande.
Afin de pouvoir lire dans le texte les écrits bouddhistes, il a appris le sanscrit, le pâli, qui en est une variante, le thaï, et il a fait quantité de lectures pour s’imprégner de la culture au sein de laquelle il était appelé à vivre pour un temps. Avec toute l’exigence que supposait son engagement, il a choisi une voie étroite, peu courante, dans le dialogue interreligieux. 

Repris mes notes, extraits :

« Je peux dire que je suis à la fois normand, chrétien et jusqu’à un certain point asiatique parce que j’ai assimilé cette culture de l’Asie du sud-est, ces trois cultures différentes s’harmonisent parfaitement dans ma tête, leur point commun c’est le sens du concret. »

« Je ne suis pas un idéologue, je ne donne pas la priorité aux idées – ce qui est le propre de l’idéologie, et quand le réel ne correspond pas c’est le réel qui a tort ! Eh bien, je ne suis pas d’accord vous voyez. »

« Saint Thomas a écrit « la somme contre les gentils », dans ce livre-là son interlocuteur privilégié ce sont les musulmans, il y avait un dialogue, une confrontation intellectuelle réelle, pensez qu’au douzième siècle, donc avant saint Thomas, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny avait fait traduire le Coran en latin pour pouvoir l’étudier – c’était un grand bonhomme »

« La peur est toujours mauvaise conseillère et je pense que beaucoup de gens ont des réactions négatives dans le domaine de la confrontation avec d’autres religions parce qu’ils ont peur. Un chrétien vraiment formé, pourquoi aurait-il peur ?

La position de l’Eglise c’est que nous avons un devoir de dialogue, de pacification, de fraternité, on ne rencontre pas des idées, on rencontre des hommes… »

Question directe à Dom Massein : « Le monde est-il un kôan ? »

Il me regarde comme étonné, se reprend : « – Oui, c’est vrai ! »

(Kôan, du chinois kung-an : une parole ou une anecdote paradoxale ou même apparemment insensée d’un maître zen ancien et qui révèle sa réalisation intérieure. Longuement méditée et « ruminée » par le disciple, elle peut permettre d’accéder à un autre plan de compréhension.) 61.

Orvault. Le souvenir du frère Ringeard originaire de Loire Atlantique et assassiné au monastère de Tibhirine le 21 mai 1996. En 1994, il écrivait à son supérieur : “Je retrouvais ces jours-ci vos vœux de Noël, inspirés de la magnifique phrase d’Angelus Silésius : « Ah, si mon cœur pouvait devenir une crèche… Dieu passe dans la petitesse de l’Enfant. Abîme ! …»

 62.

Entrer dans « l’arche », expérience noachique qui concerne chacun d’entre nous à un certain moment de sa vie.

Emmanuel Dall’Aglio

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