« Lancez le filet à droite de la Barque! » Le filet dans la Bible

Filet

Ce mois d’octobre 2019 a été voulu par notre Pape comme « Mois missionnaire extraordinaire », et notre évêque a relayé cette proposition récemment dans sa lettre du 15 août dernier. Dans cette perspective, le thème du filet dans la Bible semblait presque naturel. Cet objet que l’on jette, avec l’espérance qu’il revienne plein, mais qui revient souvent vide, et qu’il faut jeter encore, sans perdre espoir, n’est-il pas symbolique de la Mission ? Nous regarderons d’abord comment il est figuré dans l’Ancien, puis dans le Nouveau Testament, avant d’ouvrir sur sa signification pour la mission qui nous concerne, nous aujourd’hui.

Le filet dans l’Ancien Testament est essentiellement un moyen de capture. Que ce soit celui de l’oiseleur, celui du chasseur, ou encore celui du pêcheur, ils servent tous à emprisonner dans un réseau solide une proie qui s’est laissée prendre à l’intérieur, ou bien qui s’abat sur elle pour l’empêcher de se libérer.

  • Le filet de l’oiseleur : « Béni Yahvé qui n’a point fait de nous la proie de leurs dents ! Notre âme comme un oiseau s’est échappée du filet de l’oiseleur. Le filet s’est rompu et nous avons échappé ; notre secours est dans le nom de Yahvé qui a fait le ciel et la terre. » (Ps 124,6-8)
  • Le filet du chasseur : « Réveille-toi, réveille-toi, debout ! Jérusalem. Toi qui as bu de la main de Yahve la coupe de sa colère. C’est un calice, une coupe de vertige que tu as bue, que tu as vidée. (…) Ce double malheur qui t’est arrivé, qui t’en plaindra ? Le pillage et la ruine, la famine et l’épée, qui t’en consolera ? Tes fils gisent sans force au coin de toutes les rues, comme l’antilope prise au filet, ivres de la fureur de Yahve, de la menace de ton Dieu. » (Is 51,18-20)
  • Le filet du pêcheur : « Tu fais désormais les hommes à l’image des poissons de la mer, de ce qui grouille sans maître : celui-là les tire tous à l’hameçon, il les drague au filet, les ramasse au chalut. Alors, il est joyeux, il exulte, alors, il offre un sacrifice à son filet, de l’encens à son chalut, car ils sont gonflés pour lui d’une part abondante, d’une nourriture copieuse. Alors, videra-t-il son filet pour encore assassiner des nations sans trêve ni pitié ? » (Hab 1,14-17)

Cette expérience concrète multiple a inspiré les écrivains, notamment les prophètes, qui se sont servi de l’image du filet de façon figurative : par exemple dans le passage suivant, le filet est utilisé comme synonyme d’entreprise traîtresse : « Sachez bien que le Seigneur, votre Dieu, ne continuera pas de déposséder ces nations devant vous ; elles seront pour vous un filet et un piège, un fouet contre vos flancs et des épines dans vos yeux, jusqu’à ce que vous disparaissiez de cette bonne terre que vous a donnée le Seigneur, votre Dieu. » (Jos 23,13) Ailleurs, le filet devient une métaphore de la volonté divine, de ses desseins et de sa puissance[1] : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : cet oracle est pour le prince qui est à Jérusalem et pour toute la maison d’Israël qui s’y trouve. Dis-leur : Je suis pour vous un présage ; comme j’ai fait, ainsi il leur sera fait. Ils iront en déportation, en exil. Le prince qui est au milieu d’eux chargera son épaule (…) Il couvrira son visage, de sorte qu’il ne verra pas, de ses yeux, le pays. J’étendrai mon filet sur lui et il sera pris dans mes rets ; je l’amènerai à Babylone, au pays des Chaldéens ; il mourra dans ce pays sans l’avoir vu. » (Ez 12:12-13 ; cf. 17,20). Et dans ce dernier passage, le filet figure la force cachée de Dieu à même de venir à bout des impies : « C’est le SEIGNEUR, le tout-puissant, que vous tiendrez pour saint, c’est lui que vous craindrez, c’est lui que vous redouterez. Il sera un sanctuaire et une pierre que l’on heurte et un rocher où l’on trébuche pour les deux maisons d’Israël, un filet et un piège pour l’habitant de Jérusalem.  Beaucoup y trébucheront, tomberont, se briseront, seront pris au piège et capturés. » (Is 8,13-15)

Dans ces passages, le filet sert donc pour concrétiser une manœuvre de coercition, une puissance invincible et privative de liberté. L’agent qui s’en sert est assuré d’un moyen très contraignant d’exercer sa prise de contrôle. Emprunté à la pratique du chasseur, le filet a ceci de particulier qu’il permet d’assurer la mainmise sur la proie ou l’ennemi sans nécessairement le blesser, mais en le désarmant et le neutralisant totalement. Il entoure le prisonnier d’une entrave qui le lie et le met à merci comme une prison flexible. On sait qu’à Rome, les gladiateurs les plus craints étaient les rétiaires car on peut continuer à se battre après un coup d’épée, mais une fois empêtré dans le filet, c’en est fini. Que cette arme à la foi douce et incoercible ait été utilisée pour figurer la puissance divine est donc tout à fait intéressant : le prisonnier n’est pas blessé (miséricorde), il est maîtrisé (volonté inexorable). L’expérience du filet du pêcheur (mais qui est quasiment absente de l’AT, sauf dans le passage d’Habaquq, cité plus haut) rajoute la dimension de nasse : le filet peut être indifféremment de petite ou de grande taille, cela ne nuit pas à son efficacité, et s’il est de grande taille, il peut capturer un grand nombre de proies. Il y a là le moyen d’augmenter la puissance de l’action divine à des proportions dignes de lui, qui sera exploitée dans le NT.

De plus, le filet comporte une dimension furtive ; son utilisation ne fait pas de bruit, il ne résonne ni ne reflète la lumière, évitant ainsi d’être remarqué, et c’était, à la chasse comme à la guerre, un moyen d’attraper l’adversaire en le piégeant, puisqu’on pouvait compter sur son inattention. Typiquement, on creusait une fosse que l’on dissimulait, on disposait le filet à l’intérieur, et celui-ci se refermait sur la proie ou l’ennemi qui y tombait, en l’empêchant de fuir. Appliqué à Dieu, cet aspect du filet dénote la dimension mystérieuse mais impérieuse de son action, et la mise en œuvre de son dessein, comme le filet sous les feuilles, relève d’un plan qui va réussir par surprise, par ruse dirait-on, mais en fait selon une tactique qui n’est pas celle des humains. Il est parfois fait ironiquement mention des pièges grossiers mis en place par les hommes, mais Dieu les connaît et permet de les éviter facilement, en retournant les pièges contre leurs auteurs : « Les nations ont sombré dans la fosse qu’elles avaient creusée, leur pied s’est pris au filet qu’elles avaient caché. Le Seigneur s’est fait connaître, il a rendu la sentence, il prend l’infidèle à son propre piège. » (Ps 9,14-17)

Quand on passe au Nouveau Testament, le filet de pêcheur devient le plus fréquent dans les textes, probablement à cause de l’ancrage géographique de l’évangile, aux abords de la mer de Galilée et de l’activité halieutique qui était celle des premiers compagnons de Jésus. Il arrive quand même que l’un ou l’autre évangéliste fasse usage de l’image du filet comme piège : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos coeurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste, comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière. » (Lc 21,34-35). Le terme grec pour désigner ce filet-là : pagίs, est d’ailleurs différent de celui qui est utilisé pour le filet de pêche : δίκτυον. Matthieu utilise le verbe pagideύw pour désigner l’action de prendre au piège : « les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège (littéralement, au filet) en le faisant parler. » (22,15). δίκτυον et son pluriel  δίκτυα est donc le terme le plus courant dans le NT quand il s’agit de filet (cf. Mc 1,18 ; Mat 4,20 ; Lc 5,2 ; Jn 21,6). On trouve aussi ἀμφιβάλλw, l’action de jeter le filet (en Mc 1,16) ou ἀμφίβληστρον, le filet circulaire ou épervier (Mat 4,18), et enfin le terme σαγήνῃ, dans un texte propre à Matthieu (13,47), qui est un autre mot pour désigner un filet de pêche.

Pour le Nouveau Testament, on ne parle de filet presque exclusivement que dans les évangiles[2]. Les utilisations des termes, hormis dans le passage en Lc 21,34-35, font tous référence à l’objet concret. Pas de sens figuratif. Dans le dernier texte que nous avons cité, cependant, Jésus compare le royaume des cieux à un filet :

« Le Royaume des cieux est encore comparable à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon et l’on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges surviendront et sépareront les mauvais d’avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents. » (Mat 13,47-49)

Cette comparaison intervient à la suite de deux autres, celle du trésor caché dans un champ qu’un homme a découvert, qui le cache à nouveau et qui dans sa joie vend tout ce qu’il a et achète ce champ. La deuxième nous présente un marchand qui cherchait des perles fines, en trouve une de grand prix, et lui aussi, vendant son bien, l’a acheté. La comparaison avec le filet se situe également à la fin d’un développement commencé au début du chapitre 13 souvent intitulé « les paraboles du Royaume » contenant notamment celle de l’ivraie (13,24-30), dont deux traits ressemblent à celle du filet : la coexistence des bons et des méchants jusqu’au jugement, et le tri final. Le lien avec les deux paraboles du trésor et de la perle peut se faire dans le thème de la recherche, ou de la chasse : celle de cet homme chanceux, celle du marchand, et celle des pêcheurs. Il y a aussi à chaque fois un « butin » : le trésor, la perle, et les poissons. Et enfin, il y a l’espace de la quête : le champ, le « marché » où l’on peut trouver des perles de prix, et puis la mer. Le filet se trouve ainsi dans la position du moyen de la recherche ou de la récupération du bien convoité. Là où les deux autres utilisent la vente, la cachette et le rachat, notre parabole utilise le filet.

Conformément à la technique narrative des paraboles, l’intention de cette parabole du royaume n’est pas de faire équivaloir le royaume au seul filet. Il est clair que c’est l’ensemble de la petite histoire, depuis « le filet qu’on jette… » jusqu’à « …ce qui ne vaut rien », qui est comparé au royaume des cieux. Mais l’image du filet, parce qu’elle contient l’idée d’un ramassage aléatoire, permettant un ratissage large, « qui ne fait pas acception » des poissons individuels (cf. Ac 10,34 et Deut 1,17), évoque la générosité et la patience divine, sa miséricorde en somme. Le filet jeté sur la mer sans préférence a priori rappelle le Dieu qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et pleuvoir sur les justes et les injustes (Mat 5,45) ; il fait aussi penser au semeur qui sème sans compter, répandant le grain là où normalement il ne pousse pas (Mc 4,2-9) et il prépare l’enseignement du Jugement final, c’est-à-dire retardé le plus possible, mais définitif. Le filet inclut également l’idée du grand nombre, ainsi que nous le signalions, et par là, il permet de généraliser le « lancer » du royaume des cieux à l’humanité entière. Ce filet « emprisonne » certes les poissons, et ceci pourrait faire penser à une privation de liberté[3] ou à un embrigadement de la part du Dieu qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tim 2,4), mais on voit dans la fin de la parabole que le filet n’est ni un piège, ni une garantie : appelé par Dieu dans le filet de son royaume, l’homme reste non seulement libre de rejoindre le nombre des élus, mais aussi de se perdre.

Un autre texte important faisant référence au filet se trouve en Mc 1,16-20 :

« Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer (ἀμφιβάλλοντας): c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite (litt. derrière moi), et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Laissant aussitôt leurs filets (δίκτυα), ils le suivirent. Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets (καταρτίζοντας τὰ δίκτυα). Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite. »

Première remarque : il ne s’agit ici que de filets au pluriel, la mention du v. 16 « en train de jeter le filet » traduit un seul verbe : ἀμφιβάλλοντας, qui a cela d’intéressant qu’il signifie étymologiquement jeter autour, ou en rond, ceindre, comme si l’habitude des pêcheurs étaient d’embrasser la mer avec leurs filets, autant dire faire une chose impossible et surtout interminable, d’où le pluriel, indiquant la succession des tentatives, et le labeur qui va avec. Jésus passe par là, et, saisissant l’association suggérée par la pêche au filet et la mission d’évangélisation, leur propose de devenir de « pêcheurs d’hommes ». Si la tradition évangélique a gardé cette mission exprimée ainsi, c’est bien parce que l’image du filet n’a pas disparue dans la nouvelle formule « pêcheurs d’hommes » ; elle est implicitement présente, et on peut se demander à quoi correspond le « nouveau » filet dont les disciples vont avoir besoin pour « pêcher » des hommes. Certains commentateurs qui aiment les clins d’œil pensent que s’ils laissent là leurs filets, c’est que ceux-ci les entravaient jusqu’alors, et que suivre Jésus (v.17), c’est faire tomber les liens du péché et de la convoitise. Les filets seraient alors à comprendre comme les vêtements du vieil homme dont parle saint Paul (cf. Eph 4,22-24).

Mais pourtant cela ne solutionne pas la question : il faut bien qu’il y ait des moyens d’« attraper » (d’attirer) les hommes dans la mission que Jésus propose. Jean-Philippe Fabre, dans son livre Le disciple selon Jésus, fait une remarque très judicieuse que nous reprenons volontiers :

« Il est intéressant de constater que les premiers à être « pêchés », sont les disciples eux-mêmes. En effet, le narrateur précise, sans doute à dessein, qu’ils pêchent à l’épervier, technique de pêche nécessitant d’être soi-même dans l’eau. C’est de l’eau que Jésus les tire. Par la suite, en leur demandant de devenir pêcheurs d’hommes, Jésus requiert des disciples de reproduire exactement ce qu’il vient de faire : ils devront transmettre l’appel dont ils ont eux-mêmes bénéficié. (…) Juste après l’appel le baptême au Jourdain, certains y ont vu, sans doute à juste titre, un symbole baptismal : avec le filet du pêcheur à l’épervier, il s’agit, pour les pêcheurs d’hommes, de soustraire les hommes aux eaux de la mort. »[4]

Donc en résumé : le « filet » à utiliser pour l’évangélisation, c’est la Parole, l’Appel, et le témoignage de ce que Jésus a fait pour nous en nous appelant. Quand nous a-t-il appelés ? A chaque fois que nous l’écoutons, que nous mettons en pratique la parole entendue, mais principiellement aussi lors de notre baptême, qui nous « tiré des eaux de la mort » pour nous envoyer sur le chemin « derrière » le Christ. Ce baptême, journellement renouvelé, nous équipe et nous missionne pour aller « p(r)êcher », là où vivent les hommes et les femmes d’aujourd’hui, et leur annoncer la Bonne Nouvelle.

Nous terminons notre parcours en évoquant une scène bien connue, appelée parfois la pêche miraculeuse, qu’on trouve chez Luc 5, 1-11 et Jean 21,3-12. Les filets (Luc) et le filet (Jean) y tiennent une place importante. Dans les deux passages, l’injonction de jeter le(s) filet(s), malgré l’infructueuse pêche de la nuit, résulte en une pêche énorme, absolument imprévue, qui dans un cas déchire les filets et dans l’autre, étonnamment, ne le déchire pas. La surprise de ce miracle est telle qu’elle amène immédiatement les disciples à reconnaître en Jésus le « Seigneur » (théophanie ?), c’est-à-dire sa stature divine, car seul Dieu leur semble pouvoir être à l’origine d’une telle pêche. Les deux fois, Jésus indique où aller pêcher : « en eau profonde » ou bien « du côté droit de la barque », matérialisant un espace intentionnel correspondant à l’appel et y orientant les pêcheurs. Mais l’envoi en mission découlant du glissement poissons-hommes n’est présent que chez l’évangéliste synoptique ( » Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer. « ). Pour Jean, le but du passage est la reconnaissance de Jésus comme Seigneur dans le cadre des récits d’apparition après la Résurrection.

Venons-en aux filets. Chez Luc, le lien entre la Parole et les filets est très prégnant. Voici le début du passage (Lc 5,1-6) : « Or, un jour, la foule se serrait contre lui à l’écoute de la parole de Dieu ; il se tenait au bord du lac de Gennésareth. 2 Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac; les pêcheurs qui en étaient descendus lavaient leurs filets (diktua). 3 Il monta dans l’une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d’avancer un peu; puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 4 Quand il eut fini de parler, il dit à Simon: « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson.» 5 Simon répondit: « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets ». 6 Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons; leurs filets se déchiraient. »

Il nous semble qu’il faut associer filets et parole, et que c’est bien en parlant qu’on « attrape » des auditeurs, comme le fait Jésus lui-même au v1. Mais les mots ne doivent pas en rester à la surface des choses. Les disciples lavent leurs filets, ce qui peut s’interpréter, si l’on souhaite allégoriser, de façon variée, mais au moins dans un sens immédiat de préparer leur arguments, améliorer leurs effets rhétoriques car lors de la « pêche » précédente, effectuée de nuit – c’est-à-dire dans l’ignorance, ou la superficialité ? – les filets n’ont servi à rien, ils ont parlé sans résultat. Pour que ceux-ci se mettent à attirer, il faut lancer les filets du discours missionnaire dans les profondeurs de la vie des hommes, là sans doute où ils n’ont jamais été entendus, là où ils n’ont jamais été valorisés auparavant. Et qui peut avec assurance diriger le filet dans cette zone vitale, sinon le Seigneur, sinon la foi en celui qui sonde les reins et les cœurs (Apoc 2,23, cf. Jér 17,10 et Ps 7,10). Quoi d’étonnant, alors, que ces filets humains se déchirent, lestés qu’ils sont de puissance et de stupéfaction au-delà de toute expérience habituelle ? Comment nos phrases et nos idées demeureraient-elles construites et logiques, lorsque le miracle les envahit ? Ce déchirement atteste qu’une force inouïe les a habitées, et qu’elles ont été les instruments d’une expérience qui les a dépassées totalement.

Chez Jean, au contraire, le filet ne se déchire pas. L’auteur dit qu’il aurait dû se déchirer, à cause de la quantité de poissons pris, et le texte clairement vise un effet quantitatif (indicateurs surlignés en vert): « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu’ils ne pouvaient plus le ramener. [7] Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer. [8] Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n’étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ. [9] Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. [10] Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. » Simon-Pierre remonta donc dans la barque, et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. » (Jn 21,6-11)

On le voit, la difficulté ici vient des efforts humains pour tirer le filet si plein de tant de gros poissons. 153 ! D’après la note de la TOB, ce chiffre pourrait avoir correspondu un temps au nombre total d’espèces de poissons connus (St Jérôme), mais de toute façon, ce qui joue ici c’est la possibilité du filet de prendre autant de prises, si lourdes et si grosses. Le filet – notons à nouveau le singulier- se laisse commenter comme La parole de Dieu, le Christ ressuscité et vainqueur de la mort, dont la puissance ramasse largement, bien au-delà des petites réussites du quotidien terrestre. Si donc on se laisse habiter par cette Parole, si on la laisse faire en l’accueillant tout à fait (= en y croyant sans restriction), on pourra également accomplir les miracles qu’elle accomplit : « Car, je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible. » (Mat 17,20).

En résumé, le filet ressemble au Seigneur lui-même, Jésus-Christ Parole de Dieu faite chair, Royaume réalisé, Appel lancé dans le monde pour attirer à lui tous les hommes (Jn 12,32). Il est l’Instrument de cette même attirance dont le père est l’origine : « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6,44). Cette (at)traction est présente dans le récit de Jean du fait du verbe ἑλκύω (tirer, attirer), qui s’emploie, comme dans le récit de la pêche miraculeuse au-dessus, pour les filets à traîner malgré leur poids, mais aussi pour l’attraction que Dieu met en œuvre dans son désir de salut. Les pêcheurs que nous sommes ont à leur disposition de revêtir le Christ, vêtement de pêche miraculeux, afin de servir de relais efficace pour que la Parole continue son œuvre. Habillés de la sorte, équipés ainsi, ils serviront aujourd’hui dans le temps de l’Eglise, comme Jésus a servi jadis au temps de sa chair. Nous pouvons enfin, pour finir, méditer sur cette attirance que le Père a employée pour son objectif de salut. Elle constitue une structure, qui naturellement atteint son sommet en Jésus-Christ, mais existe aussi dans toute la Révélation. Dieu attire, il séduit, il charme, et cette disposition positive de « captage » de l’humanité est là, en lutte avec les forces de négation et de destruction, autant qu’elle agit dans les cœurs et les esprits pour nous tourner vers lui, en nous aspirant à approcher de son Être

Yves MILLOU

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[1] L’histoire de Sédécias, explique une note TOB, serait à l’origine de cet oracle, et l’image du filet serait empruntée aux pratiques du Moyen-Orient ancien pour emprisonner les captifs.

[2] Le seul autre endroit néotestamentaire se trouve dans les deux lettres à Timothée, où le terme reprend l’usage du filet comme piège (1Tim 3,7 et 2Tim 3,6).

[3] On ne va pas, bien sûr, vers l’idée de la chasse, ou de la pêche à l’homme, comme en Jér. 16,16-17 où là il s’agit pour Dieu d’envoyer des pêcheurs et des chasseurs pour capturer les idolâtres qui ont refusé le Seigneur.

[4] Jean-Philippe Fabre, Le disciple selon Jésus, Lessius, 2014, p. 28.

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