En panne…

En panne de voiture, qui m’attendait au garage ce jour-là, je devais rentrer à la maison par le bus. Arrivé devant l’arrêt, j’observe les horaires pour m’assurer que celui que j’avais correspondait bien à celui du tableau. Pas de problème, il n’y avait plus qu’à attendre. Mais il restait encore un quart d’heure, et je décidai de rendre visite au supermarché qui se trouvait de l’autre côté de la rue, surtout qu’il ne faisait pas si chaud dehors. Je laissais passer un monsieur en fauteuil roulant qui avançait en se poussant d’un pied en même temps que, d’une main, il faisait tourner une des roues de son fauteuil.

Après un petit tour à l’intérieur, je ressortis, non sans avoir remarqué distraitement que le monsieur en fauteuil était lui aussi à l’intérieur à faire ses courses. Je me postais le long du mur contre lequel était placé le poteau indiquant l’arrêt du bus, et bientôt deux jeunes filles me rejoignirent, une grande et une petite. Les minutes passaient, on regardait vers la gauche la direction d’où le bus devait apparaître. Bientôt – il restait peut-être encore 7 ou 8 minutes avant l’horaire – le monsieur en fauteuil roulant apparut et entreprit de descendre du trottoir sur la chaussée, où il lui était plus facile de se faire rouler. N’ayant rien d’autre à faire, je l’observais plus attentivement : il avait des cheveux longs filasse, une attitude fixe et quelque peu renfrognée, et il faisait un effort pour repartir d’où il était arrivé, car en repartant, la rue montait légèrement, et il fallait sans doute pousser plus fort. Je me dis intérieurement qu’il allait avoir plus de mal, et notait qu’il ne poussait qu’avec une seule main la roue gauche de son fauteuil, cependant qu’il posait sa chaussure pour s’aider. Une voiture arriva derrière lui et le doubla. Hum, c’est un peu dangereux de devoir rouler ce fauteuil sur la route, me dis-je.

Tout à coup, quelque chose bougea dans mon angle de vision à gauche : la petite qui attendait le bus s’était avancée sur la rue, et appelait le monsieur : « vous avez besoin d’aide ? » Elle répéta « Vous avez besoin que je vous aide ? » car sans doute ne s’attendait-il pas à ce qu’on lui parlât, et il n’avait pas bien compris la première fois. Mais elle traversa vite la route (il avait sans doute fait un signe affirmatif que je ne vis pas, puisque je la regardais, elle) et vint derrière lui et, prestement, le poussa sur les cinquante ou soixante mètres de pente avant de le laisser poursuivre sa route et revenir auprès du poteau de l’arrêt de bus, comme si de rien n’était. Quelques minutes plus tard, nous montâmes tous les trois et quittions la scène.

Ces minutes n’avaient pas duré longtemps, mais suffisamment cependant pour me faire ressentir à la fois admiration pour ce geste si simple, cette attention à l’autre chez quelqu’un de si jeune et, plus douloureusement, mon attentisme et mon indifférence à moi. Pendant que je disséquais l’apparence et les efforts du monsieur, une petite de 11 ou 12 ans avait compris qu’il pourrait avoir besoin d’aide, s’était sentie libre de parler tout haut dans la rue pour lui demander s’il en avait besoin, dévoilant à tous son souci et son altruisme, et, sous les yeux des passants, avait joint le geste à la parole avant de revenir attendre son bus avec encore du temps à perdre. J’étais à la fois confus et honteux de cette dénonciation en acte de mon inaction. Combien de fois on manque l’appel silencieux à l’aide d’autrui parce que celui-ci n’est pas verbalement exprimé ! On se justifie facilement en se disant que la demande n’a pas été faite, et que peut-être si elle n’est pas faite, c’est que la personne veut conserver son estime d’elle-même et ne pas devoir dépendre de l’assistance extérieure, que l’on appellera assistanat selon les cas. On ne souhaite pas mettre une personne handicapée dans la gêne de ne pas, seule, pouvoir gérer son handicap publiquement. Et l’on est sensible à la critique implicite que l’on ferait aux autres personnes présentes si l’on se démarquait d’eux en agissant ainsi gratuitement, en dehors d’un cas de force majeure. L’interventionnisme altruiste comprend une part de critique obligatoire ; il semble dire : « puisque vous ne le faites pas, moi j’y vais ». Mais l’écolière de 11 ans n’a pas eu peur du qu’en dira-t-on, ou des critiques potentielles dirigées contre elle qui aurait pu souligner l’inadéquation des services sociaux ou de l’inadaptation de la voirie aux problèmes des handicapés. Elle a pressenti, a demandé, et a agi. Clairement, elle n’a pas beaucoup réfléchi. Son acte a eu lieu naturellement, spontanément.

Du coup, n’étais-je pas devenu, ipso facto, le handicapé moral de l’histoire ? N’avais-je pas été empêché d’aimer par dysfonctionnement du cœur ? Car ce que je constatais était moins une paralysie qu’une absence de réaction : celle-ci n’avait pas eu lieu du tout ! A quoi me servaient mes observations et mes précautions, si je n’étais pas capable d’agir vite et bien, et même d’agir, tout simplement, comme la jeune l’avait fait si instinctivement ? Puis-je me consoler en me disant que certaines décisions morales demandent du temps et de la réflexion, et que pour celles-là, sans doute, j’étais mieux armé ? Mais à quoi bon comparer ? Dans sa simplicité, l’exemple de la petite observatrice de l’arrêt de bus me plaçait devant ma propre manière d’agir, et me suggérait de la rendre plus sensible, plus immédiate, plus accueillante. Toute une (ré)éducation du regard, de l’attention, du cœur…Je ne me souviens plus où j’ai entendu et retenu l’expression « les initiatives de la charité » qui malgré son aspect suranné, m’instruit sur ce qu’est la charité, ou la générosité (autre manière de la nommer) : non pas une attitude passive, restrictive qui consiste à se tenir éloigné du mal, évidemment, et d’entrer dans les circuits de la bonté et de la miséricorde, mais une recherche, une imagination, une créativité en faveur de l’amour qui se tient en alerte des besoins exprimés, et surtout non exprimés, d’autrui. En somme, un amour de l’amour, une vie de la vie, une joie de la joie !

De plus, cette jeune m’enseignait que certaines familles n’insistent peut-être pas trop sur l’interdiction de parler à des étrangers ; la petite en effet se trouvait dans la configuration la moins favorable : celle d’une jeune naïve et croyant bien faire, et d’un monsieur un peu louche, silencieux et mal lavé… L’avait-on informée des « risques » qu’il y avait à s’approcher de personnes a priori si peu recommandables ? Au contraire, ses parents et éducateurs lui avaient-ils appris à faire la différence entre étranger et étranger ? Où avait-elle su qu’en la circonstance, elle ne « risquait » rien ? Et à l’inverse, combien de mouvements naturels de compassion ou de tendresse n’étouffe-t-on pas par excès de précaution ? On dira que la petite ne risquait pas grand-chose parce qu’elle a agi en plein jour, dans la rue passante face au supermarché. Mais on dit cela après coup, après qu’il ne s’est effectivement rien passé. J’imagine très facilement le dialogue qui aurait pu avoir lieu entre un parent quelque peu protecteur et son enfant devant la possibilité d’aide, si celui-ci lui avait demandé : « papa, est-ce que je peux aller demander au monsieur s’il veut de l’aide ? » J’aurais été bien étonné (autant que je l’ai été de voir la scène qui s’est effectivement déroulée) s’il lui avait dit : « bien sûr, quelle bonne idée ! Vas-y tout de suite ! » Se pourrait-il que chez les adultes, le cœur tombe plus souvent en panne que chez les jeunes ?

Yves MILLOU

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