Christus vivit

Une Église ouverte aux jeunes et à leurs questions

Christus vivit, tel est le titre – « Christ est vivant[1] », en latin – de l’exhortation apostolique, datée du 25 mars 2019, publiée par le pape François à la suite du synode qui s’est déroulé à Rome du 3 au 28 octobre 2018 : « Les jeunes, la foi et le discernement des vocations ». La présence récurrente dans le texte des mots « vie », « vivant », « vivre » témoigne qu’il s’agit là avant tout d’une exhortation à une vie en plénitude, menée à la suite du Christ.

Le sous-titre, « Aux jeunes et à tout le peuple de Dieu », indique que nous sommes tous concernés. C’est que les jeunes sont « l’avenir du monde (64[2]) », mais aussi son présent, et « L’aujourd’hui de Dieu » (titre du chap. 3). Si l’Église, en la personne du pape, s’adresse aux jeunes, elle doit également se mettre à leur écoute, s’ouvrir à eux et à leurs questions : « Une Église sur la défensive, qui n’a plus l’humilité, qui cesse d’écouter, qui ne permet pas qu’on l’interpelle, perd la jeunesse et devient un musée. » (41) « Au contraire, quand l’Église abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites. » (65)

Une Église ouverte et vivante se doit ainsi d’accueillir les interrogations des jeunes qui expriment « un désir explicite de dialogue sur les questions relatives à la différence entre l’identité masculine et féminine, à la réciprocité entre les hommes et les femmes et à l’homosexualité. » (81) Elle doit répondre « aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice et d’égalité.  Elle peut se rappeler l’histoire et reconnaître une large trame d’autoritarisme de la part des hommes, de soumission, de diverses formes d’esclavage, d’abus et de violence machiste. Grâce à ce regard, elle sera capable de faire siennes ces revendications de droits, et elle donnera sa contribution avec conviction pour une plus grande réciprocité entre hommes et femmes, bien qu’elle ne soit pas d’accord avec tout ce que proposent certains groupes féministes. (42)» On notera avec intérêt que le pape n’utilise plus ici le vocabulaire traditionnel de la complémentarité, mais de la réciprocité entre hommes et femmes, progrès important dans le discours de l’Église.

L’Écriture parle elle aussi des jeunes

La préoccupation pour la jeunesse n’est pas une nouveauté : la Bible, déjà, met en scène un grand nombre de jeunes. Le pape recense rapidement quelques-unes de ces figures présentes dans l’Écriture, en retenant à chaque fois un trait significatif. Mais le jeune par excellence, c’est Jésus lui-même[3], auquel tout le chapitre 2 est consacré. « Jésus, l’éternel jeune, veut nous faire don d’un cœur toujours jeune. La Parole de Dieu nous demande : « Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle » (1 Co 5, 7). Elle nous invite en même temps à nous dépouiller du “vieil homme” pour revêtir l’homme “nouveau” (cf. Col 3, 9.10) (13) ». De même Marie, « la jeune femme de Nazareth (43-48) », qui prononce un Oui qui l’engage totalement, sans aucune garantie concrète, est le modèle d’une Église jeune.

Les jeunes d’aujourd’hui dans un monde en crise

Mais quels sont ces jeunes d’aujourd’hui, dont il est question ? Le pape a bien conscience que la jeunesse ne constitue pas un tout uniforme et qu’il y a au contraire une pluralité de jeunes, avec toute leur diversité : « ‘La jeunesse’ n’existe pas ; il y a des jeunes avec leurs vies concrètes (71) ». Et ces vies se déroulent dans un monde en crise, parfois dans des conditions tragiques, de guerre et de violence, il faut en avoir conscience. De ce monde en crise, le synode (et le pape à sa suite) a retenu trois grands thèmes caractéristiques :

  1. Le monde numérique avec ses avantages et ses risques. Offrant une « extraordinaire opportunité de dialogue, de rencontre et d’échange entre les personnes », il permet également l’« accès à l’information et à la connaissance » ; il constitue en outre « un contexte de participation sociopolitique et de citoyenneté active et il peut faciliter la circulation d’une information indépendante capable de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables en révélant au grand jour les violations de leurs droits. (87) » Mais « le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et de violence (…) Les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles (88). »

2 « Les migrants, paradigme de notre temps ». De nombreux jeunes sont touchés par le déracinement lié aux migrations. En matière de migrants, l’Église doit jouer « un rôle prophétique (94) » : rappeler la nécessité de l’accueil et le pratiquer, réagir face à la xénophobie. Fondamentalement « Les migrants nous rappellent la condition primitive de la foi, celle d’‘étrangers et voyageurs sur la terre’ (He 11, 13). (91) »

  1. Les abus en tout genre et en particulier les abus sexuels commis par des membres de l’Église sur les jeunes. « Ces péchés provoquent chez leurs victimes des souffrances qui peuvent durer toute la vie et auxquelles aucun repentir ne peut porter remède. Ce phénomène est très répandu dans la société, et il touche aussi l’Église et représente un sérieux obstacle à sa mission (95) ». Mais il y a aussi d’autres abus, en particulier des abus de pouvoir : dans l’Église, c’est le cléricalisme, « une tentation permanente des prêtres, qui interprètent le ministère reçu comme un pouvoir à exercer plutôt que comme un service gratuit et généreux à offrir. (98) »

L’essentiel du message

 Que peut dire l’Église à ces jeunes ? Quel message leur délivrer? En tout cas il faut éviter à tout prix de les écraser sous un ensemble de contenus doctrinaux (212) dissuasifs ou de règles (233) qui dénaturent le christianisme en en faisant un moralisme. Au contraire, il faut aller à l’essentiel de la foi, aux trois grandes vérités qu’expose, au cœur du livre, le chapitre 4 : « La grande annonce » :

  1. « Dieu t’aime » : « N’en doute jamais, quoiqu’il arrive dans ta vie. Tu es aimé infiniment, en toutes circonstances. » (112) Et le pape d’aligner les textes bibliques qui présentent un Dieu amoureux de l’être humain, comme par exemple : « Les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas» (Is 54, 10). Ou « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 4).
  2. Le Christ te sauve: « Le Christ, par amour, s’est livré jusqu’au bout pour te sauver. Ses bras sur la croix sont le signe le plus beau d’un ami qui est capable d’aller jusqu’à l’extrême : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). (118) » Ainsi, le Christ nous pardonne, nous transforme et nous libère, et cela gratuitement, sans qu’il y ait mérite de notre part : « Son pardon et son salut ne sont pas une chose que nous avons achetée, ou que nous devons acquérir par nos œuvres et par nos efforts. Il nous pardonne et nous libère gratuitement. Le don de lui-même sur la croix est une chose si grande que nous ne pouvons ni ne devons payer, nous devons seulement le recevoir avec une immense gratitude et avec la joie d’être tant aimés, avant que nous puissions l’imaginer : « Il nous a aimés [le premier] » (1 Jn 4, 19). (121) »
  3. Christ est vivant. Jésus n’est pas seulement un grand homme du passé, il est vivant aujourd’hui et nous invite à partager sa vie, une vie en plénitude, dans laquelle le mal n’a pas le dernier mot. « S’il vit, alors il pourra être présent dans ta vie, à chaque moment, pour la remplir de lumière. Il n’y aura ainsi plus jamais de solitude ni d’abandon. Même si tous s’en vont, lui sera là, comme il l’a promis : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il remplit tout de sa présence invisible, où que tu ailles il t’attendra. Car il n’est pas seulement venu, mais il vient et continuera à venir chaque jour pour t’inviter à marcher vers un horizon toujours nouveau. (125) »

Cette Bonne Nouvelle, loin de contredire les aspirations profondes et les traits caractéristiques de la jeunesse, les pousse à s’épanouir (chap. 5). Les rêves s’ouvrent sur l’espérance ; le goût pour l’amitié s’accomplit dans l’amitié avec le Christ et dans l’amour fraternel, l’agapè.

 La vocation

Les derniers chapitres du livre sont consacrés à la vocation des jeunes (chap. 8) et au discernement (chap. 9) nécessaire pour la déterminer. La vocation, au sens large, c’est l’« appel de Dieu. La vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui, l’appel à la sainteté, etc. Cela est important, parce qu’elle place notre vie face à Dieu qui nous aime, et qu’elle nous permet de comprendre que rien n’est le fruit d’un chaos privé de sens, mais que tout peut être intégré sur un chemin de réponse au Seigneur qui a un plan magnifique pour nous. (248) » Cet appel de Dieu est fondamentalement un appel à « être pour les autres » : « Nous sommes appelés par le Seigneur à participer à son œuvre créatrice en apportant notre contribution au bien commun à partir des capacités que nous avons reçues. (253) » Le pape parle même d’une vocation laïque spécifique qui « consiste avant tout dans la charité en famille, la charité sociale et la charité politique : elle est un engagement concret, à partir de la foi, pour la construction d’une société nouvelle, elle consiste à vivre au milieu du monde et de la société pour évangéliser ses diverses instances, pour faire grandir la paix, la cohabitation, la justice, les droits humains, la miséricorde, et étendre ainsi le Règne de Dieu dans le monde. (168) »

La vocation chrétienne, la réponse à l’appel de Dieu dans nos vies, peut s’accomplir dans l’amour, le mariage et la fondation d’une famille, mais les célibataires n’en sont pas exclus et elle peut s’accomplir aussi dans le sacerdoce et la vie religieuse, qui ne sont évoqués qu’en dernier lieu (274-277). A travers ce que le pape dit des jeunes et aux jeunes, il fait entendre un vibrant appel pour une Église jeune, ouverte, qui ne soit pas figée sur ses positions. Les jeunes ne sont pas seulement un terrain à évangéliser, l’objet d’une pastorale, ils doivent nous évangéliser nous aussi, nous aider à nous ouvrir aux réalités de notre temps et à la jeunesse éternelle du Christ.

Jean-Louis GOURDAIN

 

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[1]      Plutôt que le peu élégant « Il vit, le Christ », titre sous lequel les éditeurs français ont cru bon de publier ce texte. On peut trouver cet ouvrage sur le site du Vatican (https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20190325_christus-vivit.html) ou dans de nombreuses éditions papier. A signaler l’excellente présentation, avec analyse chapitre par chapitre, par Antonio Spadjaro, sj dans l’édition Parole et Silence / La Civilta Cattolica.

[2]      Les chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes de l’exhortation.

[3]      N’oublions pas qu’il est mort à 33 ans seulement : sa prédication est le fait d’un homme jeune.

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