« Qu’aurait fait Jésus dans cette situation? »

C’est la question que semblait opposer une des auditrices à la conférencière lors de cette matinée de l’Ecole des Disciples Missionnaires, lorsque celle-ci eut fini de présenter le difficile cheminement moral de la prise de décision. L’auditrice se plaignait que lors de certaines décisions délicates, par exemple eu égard au prise en charge de personnes en fin de vie, l’intervenante n’ait pas suffisamment insisté sur la prière, et sur ce critère, résumé pour elle dans la question : « qu’est-ce que Jésus aurait fait s’il avait été à ma place ? ». L’ayant écoutée, la conférencière avait essayé de répondre de son mieux : « je ne sais pas ce qu’il aurait fait à ma place, mais je pense qu’il m’aurait dit : « je t’ai donné une intelligence : sers-t-en. » » Cette réponse m’était immédiatement apparue comme la meilleure possible, face à la critique sous-jacente typique d’un certain fidéisme selon lequel, quand la raison humaine est troublée, voire dépassée, on devrait s’en remettre humblement à « Jésus ».

Je n’aurais peut-être pas écrit ces quelques lignes si, lors du repas qui suivit ces échanges, et donc après que toute l’assemblée eut entendu la réponse, et ait pu apprécier sa pertinence, une autre personne n’avait repris à son compte la même question lors de l’échange informel qui était le nôtre à table, et l’avait répétée en la présentant comme critère infaillible, comme méthode essentielle de discernement. Comme si le « je ne sais pas ce qu’il aurait fait à ma place » n’avait pas été clairement et posément prononcé. Comme si, parmi les chrétiens adultes que nous étions, il n’était pas clair que le Saint-Esprit œuvre en nous et à travers nous, individuellement mais aussi collectivement. Je me trouvais presque désarmé face à la puérilité de l’acte de foi naïf m    ais en même temps puissant qui se trouvait, ainsi, exprimé devant nous. En effet, par nature, me disais-je, il exclut la raison ; il s’en remet complètement à la législation d’un « tout-puissant », ce qui non seulement exonère d’agir, mais aussi de réfléchir – la réflexion étant ici une forme d’action. Cette attitude apparemment croyante, apparemment obéissante n’équivaut-elle pas, peu ou prou, à de la superstition ? Et que peut-on dire, comment répondre raisonnablement à quelqu’un qui, dans le feu de sa conviction, déclare pouvoir consulter « Jésus » et par lui, trouver la solution ?

On pourrait me rétorquer : mais celui ou celle qui se pose cette question et qui sollicite ce recours,  au contraire ne témoigne-t-il pas qu’il explore un chemin de décision qui le décentre de son moi, et qui essaie de le baliser à l’aide de sa connaissance des faits et gestes de Jésus, de son attitude vis-à-vis des personnes dont les évangiles nous rapportent les demandes ou les réactions à son égard ? Cela n’est-il pas quand même une attitude responsable (en régime de foi), au sens où elle viendrait d’une attente et d’une dépendance volontaire vis-à-vis de l’inspiration croyante ? Ne dirait-on pas que Jésus faisait la même chose, qu’il priait et consultait son Père avant d’agir ? Doit-on critiquer la remise à Dieu de nos décisions sous prétexte qu’il faut d’abord s’aider avant que le Ciel nous aide ? Et ne serait-ce pas comme douter de la sollicitude et de la prévenance divine ?

D’abord, toutes les réponses à tous nos problèmes ne se trouvent pas dans l’Ecriture. Si se demander ce que Jésus aurait fait revient à consulter les textes pour trouver un passage avec la solution, même générale, à nos questionnements, il est clair que l’on va au-devant de désillusions, ou pire, d’instrumentalisations de ces textes. Ni Jésus ni ses disciples n’ont parlé de la question de la fin de vie, des soins palliatifs ou de l’acharnement thérapeutique. Ensuite, il y a la question de méthode. Normalement, les textes viennent avant l’action : on s’en sert comme inspiration quand vient le moment de la décision, et ils constituent pour le croyant un des critères de réflexion sur lequel il va construire cette décision. Mais en fait le recours à la littéralité (si c’est elle que vise le recours à Jésus) cache le fait que la personne est probablement mal à l’aise avec le questionnement éthique et le compromis qu’il requiert souvent. La « parole de Dieu » d’ailleurs, ne se confond pas avec les mots utilisés par les évangélistes pour faire parler Jésus.

On peut aussi vouloir suggérer que le recours à l’exemple de Jésus repose sur une inspiration d’ordre priante, comme une consultation que l’on ferait dans un « cœur à cœur » avec son Esprit en nous, ou bien sur des expériences d’ordre intime et pourquoi pas mystique, qui nous permettraient d’opérer une décision basée sur des communications ineffables telles que certains saints en ont eues. Le « qu’aurait fait Jésus dans cette situation ? » revêt alors une dimension de privilège personnel, que l’on en fasse état en public ou pas. Certaines personnes ont probablement accès à des connaissances spirituelles venant de l’au-delà, ou de leur for intérieur, telles celles dont témoignent des êtres qui disent entretenir un échange avec leur ange gardien, ou bien dans certains cas avec le Seigneur lui-même ou bien la Sainte Vierge, car les mystiques nous font part de telles expériences. On aurait tort de congédier sans examen ces témoignages, toujours troublants quand ils proviennent de personnes reconnues par leur entourage équilibrées et sensées dans tous les autres aspects de leur vie.

Cependant il me semble que la forme de fidéisme fréquent que traduit l’attitude examinée ici ne relève pas nécessairement de ce genre de communication surnaturelle. Si je ne m’abuse, elle se rattache plus souvent à une forme d’évacuation de la complexité humaine et technique, à une ignorance qui refuse de dire son nom, ou à une incompétence qui ne serait pas si dommageable dès lors qu’elle serait avouée. Il est probable que le recours à l’exemplarité de Jésus dédouane la personne confrontée à la difficulté de l’analyse longue et circonstanciée du cas précis qui se pose, de l’effort d’examen frustrant parce que forcément incomplet par manque de temps ou de moyens, ou bien embarrassé par le nombre des intérêts conflictuels entrant en jeu, bref par la matérialité délicate ou exigeante en termes d’implication et de risque de se tromper. Se réfugier sous l’aile de « Jésus » dans ces cas-là accuse probablement un besoin infantile de remise de la responsabilité entre les mains d’un « parent » céleste dont on espère qu’il va venir nous aider eu égard à notre confiance que l’on met en lui.

En fait, il y a bien, dans le mécanisme de décision éthique chez le croyant, un moment de recours à la transcendance afin de guider le choix dans sa difficile exécution. Assez naturellement, dans la conscience raisonnable éclairée par le Seigneur (ou l’Esprit Saint), quelque chose comme une « petite lumière » s’allume, qui témoigne de la mise en activation d’une vigilance dont la nature est croyante et qui va venir éclairer le processus en première, seconde, ou même troisième instance, selon l’importance que l’on ressent qu’elle doit avoir. Et cette lumière s’appelle la foi, tout bonnement ; cette foi se « connecte » chez le sujet croyant quand il sait qu’elle a sa parole à donner dans telle ou telle question pratique. Elle livre sa suggestion, et il en dispose, en la mettant à sa place dans le processus décisionnaire, selon l’importance qu’elle doit avoir. La raison « éclairée » que met en œuvre le praticien (ou bien simplement le croyant chrétien) dans les questions délicates de la vie morale ressemble donc bien à une aide qui lui vient de sa foi et donc, ultimement, de l’exemple de Jésus-Christ et des choix existentiaux fondamentaux qu’il a posés.

Quelle est la différence, alors, si ce que le moment éthique requiert fait que le croyant accepte que sa raison se laisse inspirer par la foi dans ses décisions ? La personne que nous pensions fidéiste auparavant dans son réflexe de déresponsabilisation face aux graves choix de l’existence, est-elle si différente de ce dernier ? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la manière de se référer à Dieu, et notamment dans le vocable utilisé, « Jésus », plutôt que « Jésus-Christ », ou bien tout simplement « Dieu » ? Qu’y a-t-il (ou que manque-t-il) dans « Jésus » qui serait déresponsabilisant, par opposition à « Jésus-Christ » ? On peut au moins dire que « Jésus » fait référence à une habitude de dénomination enfantine. Ce sont plutôt les enfants qui disent Jésus… même si certains adultes n’osent plus le dire, justement parce qu’ils auraient perdu l’immédiateté de cette relation familière avec lui.

« Jésus » fait aussi référence à une forme de piété, reconnaissable par exemple dans le courant charismatique, où le terme veut indiquer que le croyant est entré dans une communion intime avec Dieu, ce Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ. A noter que les femmes auraient, je pense, plus tendance que les hommes à utiliser ce terme-là, peut-être par adhésion à la personnalité séduisante de l’image qu’elles ont en tête. En tout cas, « Jésus » renvoie forcément à l’humanité tangible du Seigneur, celle par exemple des apparitions pascales, où l’émotionnalité est maximale entre le choc de la résurrection et la peur rétrospective de la mort. Et comme nombre de textes évangéliques se ressentent de cette phénoménalité pascale (qu’on songe à certains miracles, ou certaines postures de compassion et de compréhension chez Jésus), il n’est pas difficile d’étendre cette relation à tout son personnage.

Imaginons en effet la même question avec Jésus-Christ, ou le Saint-Esprit : « Qu’aurait fait Jésus-Christ / le Saint Esprit dans cette situation ? ». Il me semble que ce questionnement perd la dimension de relation interpersonnelle directe qui était celle de la question avec Jésus, ainsi qu’une factualité personnalisée, ce qui est normal puisque depuis l’Ascension Jésus-Christ est reparti au Ciel, et qu’il nous a envoyé son Esprit. Si l’on pose la question avec « Jésus-Christ », la médiation ecclésiale est davantage perceptible. Or l’Église ne dit pas, dans son credo, qu’elle croit en « Jésus », mais en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu. Et donc vouloir se servir du recours à Jésus, sans en passer par Jésus-Christ montre bien par où le bât blesse : on va pouvoir aller trouver la solution de personne à personne, sans passer par la médiation communautaire, autrement dit le dialogue et l’écoute, la tradition interprétative, le guidage magistériel, etc., toutes choses fastidieuses, n’est-ce pas. La question de savoir quelle est la figure du « Jésus » qui se révèle aux mystiques lorsque ceux-ci ont une révélation privée est complexe, mais en dehors de ces situations exceptionnelles, il faut bien avoir en tête que celui que nous appelons « Jésus » est une reconstruction, que nous pouvons faire… grâce à l’Église qui nous a transmis les textes de sa foi. Ce n’est que récemment (fin du XVIIIème siècle) que les historiens se sont tournés vers le « Jésus de l’histoire » justement contre un « Christ de la foi » en lequel ils ne retrouvaient plus le personnage historique, trop théologisé selon eux par la doctrine. Que cette opération (de « démythologisation ») ait été un bienfait, nul n’en doute, mais par contre en rester à ce Jésus, personnage en chair et en os (que l’histoire ne retrouve qu’en partie seulement), avec lequel on pense pouvoir communiquer directement est une illusion qui oublie que nous ne connaissons de Jésus que ce que la foi chrétienne nous en apprend. Or ce Jésus, c’est le Christ ressuscité qui échappe par définition à notre emprise (« noli me tangere », Jn 20,17[1]). Ce Christ-là se manifeste à son Église dans les sacrements, qui sont des dispositions semi-cachées, où l’on ne voit que le moyen de la grâce, et non pas la réalité elle-même, laquelle demande la foi. Et l’usage de la raison éclairée par elle et en dialogue avec elle.

Yves MILLOU

[1] La TOB propose de traduire « ne me retiens pas », ce qui est aussi pertinent pour notre propos.

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