Pourquoi lire quand on est chrétien?

Le Père Vincent Holzer, dans la préface à l’édition de la thèse de Jean-Baptiste Sèbe, résume ainsi le travail théologique de Hans Urs von Balthasar : « Voir le Christ dans le monde »[1]. Ces quelques mots sous-entendent la première raison pour laquelle un chrétien est conduit à lire.

  • Le chrétien lit parce qu’il croit en Dieu créateur

Vous comprenez en effet que c’est l’acte de foi qui permet d’affirmer que le Christ se donne à voir dans le monde. La Révélation biblique et chrétienne affirme que Dieu, l’auteur du monde, l’a créé à son image ; dès lors, contempler le monde, le scruter, et au cœur du monde, scruter le visage de l’homme, c’est y découvrir la trace de son créateur, même lorsque ce visage a été déformé par le péché. Le monde et l’homme se donnent à voir de multiples manières ; mais, si nous regardons, si nous écoutons, reconnaissons que nous peinons à voir et à entendre. Les lumières et les sons nous restent le plus souvent opaques, ou bien ne nous sont que des distractions ou des pièges. Les artistes sont alors ces passeurs, ces interprètes, ces herméneutes, qui voient et qui entendent au-delà, et, par leur art, nous indiquent ce qu’il y a à percevoir. C’est bien pour cette raison que les arts, et parmi ceux-ci la littérature, sont un « lieu théologique », selon l’expression de Melchior Cano. La littérature est en capacité d’être une parole sur Dieu, comme elle est bien sûr une parole sur le monde et sur l’homme en tant que ceux-ci sont habités par Dieu.

La lecture qu’opère Hans Urs von Balthasar des œuvres littéraires est proprement théologique, Jean-Baptiste Sèbe le précise : « Nous garderons sans cesse à l’esprit la triple dimension de ce recours [que fait Balthasar] à l’œuvre littéraire : biographique, esthético-théologique, et christologique. Biographique, pour rappeler que la relation de Balthasar à la littérature n’est pas la relation à un concept qui s’appelerait la littérature mais à une œuvre et à son auteur. Esthético-théologique, pour signifier la mise en œuvre du projet théologique de Balthasar : faire de la théologie avec les moyens de l’esthétique. Christologique enfin, pour vérifier la pertinence de notre hypothèse et mesurer l’apport singulier de l’œuvre littéraire à la démarche théologique de l’auteur et à la compréhension du mystère. »[2]

Vous connaissez cette affirmation de Martin Heidegger, « les mots sont la maison de l’être » ; autrement dit, l’être ne peut être atteint en lui-même, il ne le peut que par ses médiations ; les mots sont de celles-ci. Bien mieux que Heidegger, il y a la Bible. Faite de mots, de phrases, de sons, la Bible est par eux une maison de Dieu, une maison de la Parole. Même s’il est vrai que, lisant ou écoutant la Bible, nous avons toujours à opérer un passage, un passage qui conduit des mots à la Parole, ce n’est que par eux, les mots, et par leur matérialité que nous avons accès à la Parole.

Le chrétien, s’il veut voir Dieu, l’écouter, l’entendre, l’apercevoir, ne peut le faire qu’en passant par les médiations par lesquelles Dieu se donne à lui. Même si mon propos plaide pour la lecture, et l’écriture, tout lecteur, tout écrivain, sait que le moment le plus important dans son acte de lecture, c’est celui où il détache son regard des lettres, des mots et des lignes parce que ceux-ci continuent à lui parler plus fort alors même qu’il ne les suit plus des yeux. Il y a quelques jours à Stuttgart, j’ai découvert dans un de ses musées une œuvre de Rembrandt, Saint Paul dans sa prison. Regardez comment Rembrandt a rendu ce moment, c’est le moment le plus important de la lecture ou de l’écriture, celui où l’on ne lit ni n’écrit.

Voici quelques mots issus du travail de Jean-Baptiste Sèbe : « Nous tenons pour acquis que la littérature offre cet espace d’audace et de liberté pour les questionnements parfois irrespectueux, la quête personnelle, le contestation de l’ordre établi et aussi l’exaltation mystique. La littérature ne souffre aucune inféodation de quelque ordre que ce soit. Elle n’est pas asservie à une cause. Elle possède pourtant une puissance que nous qualifierons d »’anthropophanique ». Ce néologisme précise la capacité de la littérature à renvoyer à l’existence de l’homme, à sa signification, à sa confrontation à l’absolu, à la souffrance, à Dieu et au monde. »[3]

  • Le chrétien lit parce qu’il croit en l’incarnation du Verbe

Vous percevez qu’à travers le recours à la littérature, aux livres tout simplement, s’exprime un des donnés fondamentaux du christianisme : l’incarnation. Le livre, l’image, l’art, sont la chair en laquelle s’incarne Dieu et par laquelle il vient à notre rencontre. Aimer les livres, c’est suivre la direction que Dieu désigne à l’homme pour le rencontrer : la chair, le monde, la vie. « L’Indicible a accepté d’être dit. – écrit encore Jean-Baptiste Sèbe – Le Verbe s’est fait chair dans la crèche de nos pauvres mots humains et s’est donné à goûter. Pas d’autre choix donc que de se confronter aux mots et à leur jeu. »[4]

Cette introduction souligne avant tout que les mots, loin d’emprisonner les idées, en sont les meilleurs véhicules. Faire de la théologie, comme faire de la philosophie, ne consiste donc aucunement à supprimer les mots pour parvenir à l’idée pure. Cette logique est bien celle de l’incarnation : l’humanité assumée par le Verbe ne cache pas la divinité, mais la révèle. De même, les mots ne sont pas une prison dont il faudrait extraire l’idée, tel un gemme précieux que l’on dégagerait de sa gangue ; sans les mots pas d’idée ; sans la parole, pas d’accès à Dieu. Les mots n’emprisonnent pas, tout au contraire, ils libèrent ; je laisse quelques grands écrivains le dire. Vous savez qu’il existe une veine parmi les plus belles de toute la littérature, ce sont les écrits de captivité.

Les régimes concentrationnaires ont produit des poètes, et souvent parmi les plus grands. En effet, incapables de jouir de la liberté de leurs mouvements, c’est par la pensée et par l’écriture qu’ils ont exprimé leur liberté. Même si l’expression surprend, la Russie, puis l’URSS, portent la trace de cette grande « poésie du bagne », puis du goulag. Dostoïevski et De la maison des morts, ainsi que Soljenitsyne sont les plus exceptionnels de ces écrivains qui sont aussi des combattants pour l’homme et pour sa dignité. Je voudrais également mentionner un autre grand auteur de l’enfermement : Varlam Chalamov. C’est dans les Récits de la Kolima qu’il raconte son expérience du régime soviétique et du Goulag. Dans un autre de ses livres, publié par les éditions Verdier, il fait le récit de son enfance et de sa jeunesse : ce livre s’intitule La quatrième Vologda. C’est le nom de la ville – une ville du nord de la Russie – où il a passé ses premières années.

Pourquoi ce titre ? Voici comment il s’en explique au tout début de son livre :

« Il y a trois Vologda : la Vologda historique, celle de la géographie, et celle de la relégation. La mienne, c’est la quatrième. J’écris cette Quatrième Vologda à l’âge de soixante-quatre ans… Je m’efforce de réunir dans ce livre trois temps, le passé, le présent et le futur, au nom d’un quatrième, celui de l’art […] Je me considère comme un prosateur depuis l’âge de dix ans, et comme un poète depuis l’âge de quarante ans. La prose, c’est une restitution instantanée, une réponse instantanée à des événements extérieurs, l’assimilation et le traitement instantanés de ce que l’on a vu, une formulation, un besoin quotidien de formuler quelque chose d’une façon nouvelle, que personne ne connaît encore. La prose, c’est une formule de chair, et en même temps une formule de l’esprit. » (p. 9)

« J’écris depuis l’enfance. De la poésie ? De la prose ? Il m’est difficile de répondre à cette question. La prose aussi exige d’être rythmée et n’existe pas sans le rythme. Mais l’écriture en tant que mode particulier d’une restitution immédiate pour laquelle j’ai trouvé une façon personnelle, qui n’appartient qu’à moi, de bloquer, de fixer (le blocage du monde extérieur, c’est cela, le processus de l’écriture), je la fais remonter à l’âge de dix ans, à l’époque où est apparu mon jeu des petits papiers, des ‘’réussites’’ littéraires qui alarmaient ma famille » (p. 10).

Si nous ne possédons pas le talent littéraire de Chalamov, je crois que nous pouvons tous regarder notre quatrième Vologda, ou bien notre quatrième Poitiers, notre quatrième Rouen, et pourquoi pas la dire et l’écrire. Tous, nous pouvons, et même nous devons, chercher à conjuguer nos vies aux trois temps du passé, du présent et du futur, mais en sachant leur adjoindre ce quatrième temps, celui de l’art, celui de la poésie. C’est lui qui donne le relief et le sens. Lui qui donne du prix à nos vies et au monde. Même si les écrivains des régimes concentrationnaires dénoncent des systèmes, ils ont su parler au-delà de ces régimes. Ils sont comme une parabole qui rend compte pour chacun du sentiment que nous sommes prisonniers en ce monde, ou du sentiment de l’impuissance à agir tant pour soi que pour la société. La poésie permet la révolte, l’ouverture, la découverte de ce qui est au-delà.

  • Le chrétien lit parce que la foi est l’inspiratrice de grands écrivains

Il faut ici souligner que l’approche de la littérature par Balthasar lui fait privilégier les auteurs classiques pour lesquels la foi est une source première d’inspiration. Jean-Baptiste Sèbe, dans son travail, a retenu quatre auteurs : Péguy, Dante, Calderon et Hopkins. Sans doute que la plupart des auteurs contemporains ignorent largement la foi chrétienne comme source principale d’inspiration. Tout au moins peut-on chercher des « traces de Dieu », chez certains des grands écrivains d’aujourd’hui. Apportant un développement à la recherche de Balthasar, Jean-Baptiste Sèbe incite à ne pas se détourner des auteurs d’aujourd’hui, de ce qu’ils expriment d’un monde où l’harmonie est devenue une nostalgie ou une illusion ; je cite le Père Sèbe : « En introduisant une brisure irréparable entre le monde et sa représentation, la modernité élabore une esthétique du fragment et du fragmentaire, de l’instant et de l’instantané, qui prolonge et explicite la définition baudelairienne de la beauté moderne, éphémère et transitoire. Balthasar ne refuse pas une esthétique du fragment, pas plus qu’il n’oppose une fin de non-recevoir à la modernité. Il réclame seulement la possibilité d’y voir au-dedans du Tout. C’est là sa grâce propre. Cette capacité de voir le Tout dans le fragment lui vient de cette contemplation constante de la totalité. Il s’applique à comprendre les choses d’un point de vue unifiant et organique, en évitant l’impasse d’une construction systématique :  »En tous les fragments, la foi saisit absolument le Tout parce qu’elle est déjà saisie par le Tout organique et incorporée à lui. » De l’intégration, DDB, p. 334 »[5]

Cependant, Jean-Baptiste Sèbe cite aussi les propos que tient Christof Theobald au sujet de Balthasar : « Balthasar tire la conclusion que l’on ne peut plus rien attendre de l’art contemporain, figuratif ou abstrait, car il est désormais détaché des grandes synthèses philosophiques et théologiques qui assumaient sans encombre la circumincession des transcendantaux » (p. 415). Les arts interdisent que le monde soit réduit à sa pure matérialité ; le mystère est ce qui exprime la réalité dans sa richesse et dans sa diversité. Encore faut-il que l’on ne se contente pas de comprendre les œuvres en fonction de leur seule matérialité : les formes, les couleurs, l’art pour l’art autrement dit, interdisant ou ignorant que, les œuvres religieuses en particulier, disent quelque chose de Dieu et de l’homme. « Les défenseurs du lien entre révélation et beauté sont (pour Balthasar) trop rares et oubliés. Le matérialisme et la psychanalyse achèvent selon lui l’ouvrage entrepris à l’époque des Lumières :  »L’art est devenu une exploration de rapports purement matériels d’espace, de surface et de volume, et – ce qui revient au même finalement – une représentation des structures élémentaires inconscientes du psychisme spirituel »  Révélation et beauté, Mélanges de sciences religieuses, 1998, p. 6 »[6]

  • Le chrétien lit parce qu’il trouve dans les livres un chemin d’intériorité

La lecture est un chemin de silence et d’intériorité ; en lisant, on se tait, on se trouve face à un autre que l’on est contraint de laisser parler. La lecture est ainsi une école de respect, d’amour, elle établit le silence ni nécessaire dans la société bruyante qui est la nôtre. Cioran va jusqu’à écrire avec l’acuité qui le caractérise : « La disparition du silence doit être comptée parmi les indices annonciateurs de la fin. » Le plus grand des courages n’est-il pas de développer la capacité à se trouver face à soi-même, et n’est-ce pas ce que permettent les livres ? Catherine Millot, dans le beau livre qu’elle publia en 2011, aux éditions Gallimard, O Solitude, dit combien les livres sont à la fois ce qui soutient sa solitude et lui donnent de multiples compagnies :

« L’amour est une ascèse, il détruit tout ce qui n’est pas lui, il élague, il dépouille de l’accessoire. Comme le disait Bossuet, c’est  »un dépouillement intérieur qui, par une sainte circoncision, opère au-dehors un retranchement de toutes les superfluités » » (p. 27). « Je crois que j’ai fait de la capacité d’être seule mon ambition. C’était comme une exigence morale, et même la condition pour être digne d’aimer. Sans doute, aussi, avais-je l’idée que la solitude, à travers l’angoisse même qu’elle suscitait, était la porte étroite qui ouvrait sur une autre dimension de l’existence : un bonheur inédit, peut-être, que certains instants de vie me laissaient entrevoir. Que la vie puisse être parfaite en soi, sans l’adjuvant, si j’ose dire, d’un autre à aimer et qui vous aime, tel fut mon pari obscur. La solitude était, pensais-je, la voie royale pour accéder à la vie à l’état nu, pour dégager de sa gangue son essence, son infracassable noyau de lumière » (p. 66).

« Je mis tout en œuvre pour conserver ce rythme, cette part de loisir, cette liberté, c’est-à-dire aussi cette solitude devenue vitale. A quoi l’employais-je ? A lire dès que je sus lire, à lire encore et toujours. Lire resta ma passion prédominante. Lire est une vie surnuméraire pour ceux à qui vivre ne suffit pas. Lire me tenait lieu de tous les liens qui me manquaient. Les personnages de romans, et les auteurs qui devinrent bientôt mes personnages de prédilection, étaient mes amis, mes compagnons de vie. Companion-books. Dans les heures d’esseulement et d’abandon, comme dans les heures de solitude épanouie et dans celles où je jouissais d’une présence à mes côtés, lire fut toujours l’accompagnement – comme on dit en musique – indispensable. Lire est comme une rencontre amoureuse qui n’aurait pas de fin »  p. 79-80.

Cependant, la solitude est un combat. Dans un premier temps, ce peut être un combat contre le divertissement ; mais, le vrai combat, il est contre soi-même, contre toutes les formes de satisfaction et de vanité. Ecoutons Charles Juliet, quelques extraits d’Accueils, Journal IV, 1982-1988, P.O.L, 2011 :

« Vivre seul est assurément difficile, douloureux. Mais à cette solitude peut s’en ajouter une autre : celle qu’on connaît quand on est coupé de sa propre intériorité, qu’on se trouve dans l’impossibilité de dialoguer avec soi. Une souffrance lucide, qui détache du moi, aide à grandir, à mieux aimer. Et à l’inverse, une souffrance qu’étouffe l’ignorance, et où rien de bon ne peut germer »  13 février 1982, p. 18.

Un peu plus loin, il ajoute :

« Cet homme est préoccupé de spiritualité, mais a-t-il une vie intérieure ? Est-il parvenu à éroder son moi ? A un soupçon de condescendance dans ses propos, j’ai deviné ce qu’il pensait. Il pensait que lui détenait la vérité, et que moi, j’en étais encore à errer dans la ténèbre. Mais lorsqu’on éprouve le besoin de s’assurer une domination sur autrui, a-t-on parcouru un bien long chemin ? »  2 mars 1982, p. 19.

  • Le chrétien lit parce qu’il entend dans les livres battre le cœur du monde

Si les écrivains d’aujourd’hui parlent peu de Dieu, ils attendent souvent, mais leur attente n’est plus celle, philosophique, apaisée, de Samuel Beckett, ils attendant avec rage, ils attendent quelque chose qui va détruire ce monde qui les insatisfait. Parmi ces écrivains de l’insatisfaction, un des plus fameux, dans les différents sens de ce mot, c’est Michel Houellebecq. Derrière son désespoir, il y beaucoup de désabusement, une espérance peut-être, une toute petite fille espérance. Nous, normands, ne pouvons qu’être touchés par Houellebecq, le livre qui l’a fait connaître, Extension du domaine de la lutte, se déroule à Rouen de laquelle il dresse un portrait peu flatteur. Plus profondément que le lieu d’action de ce livre, c’est l’esprit normand qui peut se retrouver chez Houellebecq. Flaubert n’est-il pas de nos illustres compatriotes ? Et qui est Flaubert, sinon un insatisfait ? Ses écrits sont imprégnés de l’humeur normande qui voisine souvent avec la mélancolie. Chez Flaubert, la mélancolie s’exprime par un village, Yonville, condensé de ces bourgs ruraux qui voient paysans enrichis, commerçants et notables locaux, composer une petite société où l’argent, l’envie, la jalousie forment un précipité qui ne trompe en rien l’ennui distillé par une vie campagnarde, loin de ces centres urbains, qui, à la mi-temps du XIXe siècle, voient l’abondance et le loisir commencer à devenir les attraits principaux d’une société en pleine évolution.

Chez Flaubert, la mélancolie prend ainsi le nom de Yonville mais aussi, et surtout, celui d’Emma Bovary. Je laisse ici la parole à Olivier Frébourg, à ce qu’il écrit dans le livre intitulé Gaston et Gustave, publié aux éditions Mercure de France, en 2011 :

« Sans la province de l’ennui, il n’y aurait pas eu Madame Bovary. Et le bovarysme est la condition universelle de notre existence. Nous voulons toujours vivre ailleurs, être un autre, nous extirper de la décevante réalité […]. Le bovarysme est le père de l’illusion sur soi qui précède et accompagne l’illusion sur autrui et sur le monde ; il est l’évocateur de paysages psychologiques par lesquels l’homme est induit en erreur et en tentation pour sa joie et son malheur.’’ Voilà le poison que procure la littérature. Et Flaubert écrivit Madame Bovary parce qu’il avait compris que ce rêve de se vouloir autre est le propre de notre condition. Il n’y a pas d’autre sens à donner à sa fameuse phrase ‘’Madame Bovary, c’est moi’’ » (p. 226).

Vous l’entendez ici, si je plaide pour ces livres qui ouvrent au-delà de soi, les livres peuvent tout autant nous entretenir dans l’illusion, tant sur soi-même que sur le réel. J’aime pourtant à tenir qu’un livre est toujours une apocalypse, une révélation ; il porte un autre monde que celui qui habite son lecteur ; ce peut être le monde des grandes fresques littéraires, mais c’est aussi le monde intime de l’autofiction ; en chacun de ces mondes, en chacun de ces livres, la richesse d’une vie. C’est la prise de conscience dont rend compte Emmanuel Carrère dans D’autres vies que la mienne.

  • Le chrétien lit parce que le livre dévoile le cœur humain

Le cardinal Newman, désormais bienheureux grâce à Benoît XVI, avançait cet aphorisme dans La Grammaire de l’assentiment : « L’égotisme est la vraie modestie, dans le domaine de l’investigation morale et religieuse. Dans la recherche religieuse chacun de nous ne peut parler que pour lui-même et ce n’est que pour lui-même qu’il a le droit de parler. » Stendhal, que l’on peut certainement qualifier de « roi de l’égotisme », a écrit dans son Journal : « Tout ce qui m’éloigne de la connaissance du cœur de l’homme est sans intérêt pour moi, je ne retiens que ce qui est peinture du cœur humain. » Et c’est encore Charles Juliet que je charge de conclure mon propos. Ces lignes sont extraites de Lumières d’automne, Journal VI, 1993-1996, P.O.L, 2010 :

« Les livres que j’ai aimés et qui ont laissé en moi leur empreinte, je les vois comme des concentrés de vie. Ils m’ont aidé à me construire, ils m’ont réconforté, épaulé, nourri, ils ne cessent d’attiser ce qui brasille au cœur de ma nuit, et il me plaît de savoir qu’ils sont là, près de moi, à portée de moi, que je peux me plonger en eux lorsque j’en ai le désir. Pour autant, je ne me prive pas d’acquérir les livres dont on me parle et que je repère dans une librairie. Qu’ils renforcent ma cohésion, ou qu’ils la battent en brèche, ils ne manquent jamais de m’embarquer dans de puissants voyages. Lire, c’est ce plaisir extrême de découvrir un univers différent du mien – autre sensibilité, autres conceptions, autre manière d’appréhender les êtres, la vie, le monde – et dans le même temps, de pénétrer en des régions de moi-même inconnues, de m’enrichir de ce que je possédais mais ignorais posséder, d’être poussé à mieux me connaître.

Inoubliables heures de lecture qui me tirent hors du temps et me donnent la sensation que l’essence de la vie coule dans mes veines. Poèmes, romans, essais, hymnes à la vie, témoignages de ceux qui ont connu les pires souffrances, tout ce clair et tout ce noir se mêlent à ma pulpe, apaisent et aiguisent ma soif, me rendent plus grave, plus intense, plus aimant » 10 mars 1993, p. 22-23.

« Ecrivains morts ou vivants, vous qui m’avez aidé à me construire, qui m’avez réconforté, épaulé, nourri, qui m’incitez à creuser davantage, je pense à vous avec ferveur, tendresse, reconnaissance. Pauvre et désolée aurait été ma vie si vous ne l’aviez généreusement fécondée »  10 décembre 1993, p. 87.

Pascal WINTZER

Archevêque de Poitiers

[1] Jean-Baptiste Sèbe, Le Christ, l’écrivain et le monde, Théologie des œuvres littéraires chez Hans Urs von Balthasar, Cerf, Coll. Cogitatio fidei n°284, 2012, p.20.

[2] Idem, p.173.

[3] Idem, p.33.

[4] Idem, p.40-41.

[5] Idem, p.46-47.

[6] Idem, p.100.

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