Le prêtre et son image

Toute personne a en charge, depuis l’enfance, la gestion de sa propre image. Nous devons tous gérer cette représentation de nous-mêmes dont nous connaissons une partie des paramètres, mais non pas tout : notre image nous échappe toujours un peu. Les personnes avec lesquelles nous vivons se chargent de nous renvoyer cette image de nous-mêmes, en nous informant sur son statut, plus ou moins favorable pour nous, plus ou moins appréciée par les autres. Nous-mêmes avons évidemment la possibilité de « jouer » avec elle, en renforçant certains de ses traits, ou bien en décidant de ne pas en tenir compte, tout en sachant parfaitement que ce refus de la gérer revient à une potentielle détérioration de notre image. Nous sommes obligés de la prendre en charge peu ou prou. Lorsque le corps change, par exemple à l’adolescence mais aussi pendant des périodes de maladie ou de grossesse, cette gestion devient périlleuse car il faut accompagner la modification de notre image à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Nous connaissons tous cette dimension sociale mais aussi intime de notre personnalité, qui se construit à la jonction de ces interactions entre notre propre perception de nous-mêmes et de notre histoire, et de notre identité telle que renvoyée par ceux qui nous entourent, et qui se servent de modèles sociaux pour nous classer dans ce qu’ils (re)connaissent chez nous.

Pour les prêtres de l’Eglise catholique, en France, en 2018[1], il n’en va pas autrement. Eux aussi ils ont à gérer cette double dimension de leur identité, à la fois sociale et intime, en ajoutant que la part sociale se double (comme pour tous les professionnels qui visibilisent leur profession) d’une dimension ecclésiale qui s’ajoute entre les deux. Cette présence de l’Eglise dans la construction de leur image pèse évidemment de plus en plus lourd au fur et à mesure que le nombre de prêtres diminue, et que, comme c’est le cas en cette période, le projecteur des média est braqué sur une institution en crise. Le présent article, dans ce numéro spécial du Bulletin Théologique, ne saurait dire quoi que ce soit de ce qui pouvait être l’image qu’avait de lui-même le père Sèbe ; il se contente d’essayer de cerner quelque peu cette question de l’image des prêtres en général, car de cette image et des conditions qui la valorisent ou au contraire la dévalorisent, découle un certain nombre de conséquences dont le lecteur décidera si elles ont pu avoir, ou non, un rôle dans l’événement de sa mort.

Le père Philippe Poirson disait[2] peu de temps après cette mort : « Nous [les prêtres] sommes assez seuls, parce que nous sommes presque tout le temps en représentation, nous faisons danser l’ours savant, parce que nous sommes prêtres. Il est très difficile d’être un homme comme les autres, au milieu des autres. Il y a très peu de personnes avec qui nous pouvons l’être, en vérité. Parce que malgré nous, d’une certaine façon, le fait que nous sommes prêtres implique que notre raison d’être, d’exister, est d’être au service des autres, de leur remonter le moral, de les aider à vivre, même quand soi-même on se sent en détresse. » Ce qui est dit là donne la clef d’une particularité que nous connaissons tous bien, pour la vivre dès que nous sentons que notre image sociale ou professionnelle doit prendre le pas sur notre identité intime. Nous bridons nos émotions, réactions ou opinions personnelles pour coller au mieux avec ce que nous savons être les réquisits de l’institution que nous représentons. Et le soir, de retour en famille, nous pouvons nous lâcher, et faire s’exprimer l’identité intime devant son conjoint ou ses enfants… Mais pour le prêtre, en principe, cette soupape est sinon impossible, du moins exceptionnelle, comme le dit Ph. Poirson. Le poids de l’obligation « professionnelle » est d’autant plus lourd qu’elle dure plus longtemps (toute la vie), et qu’elle est de droit même vis-à-vis de soi-même.

« Nous sommes en représentation », dit-il aussi ; « nous faisons danser l’ours savant. » Qu’est-ce à dire ? Il faut comprendre que les prêtres sont eux-mêmes cet « ours savant » devant leurs paroissiens, devant les hommes et les femmes qui les regardent vivre, ces « bêtes curieuses ». Car même s’il explicite le rôle fondamental du prêtre d’être au service des autres, de leur venir en aide, etc., le père Poirson dit bien qu’il y a une part de mise en scène, de représentation, de masque qui vient de ce à quoi ces paroissiens, cette Église et cette société s’attendent. On a besoin de ce rôle, de cette image que le prêtre va composer de lui-même pour répondre à ces attentes. Ce composé est aussi construit intérieurement : le prêtre s’efforce de se donner une ressemblance avec le Christ son maître, à laquelle même ses meilleurs efforts ne le font jamais tout à fait coïncider. Et rentré chez lui le soir, il ne peut guère quitter son masque devant un public qui le connaîtrait et aurait affaire à lui en dehors de cette mission universelle de bon Samaritain dont il sait qu’elle constitue sa vocation. D’où la solitude de cet acteur[3] qui même le soir (réunions, formations, rencontres…) ne peut complètement retirer son masque pour souffler et se laisser un peu aller.

Un peu dans la même ligne, comment ces hommes réussissent-ils à gérer non seulement l’image délicate et complexe de leur personne sociale et ecclésiale, mais aussi de sa surévaluation ou de sa sous-évaluation, et cela probablement de front et en même temps ? Le matin ils ouvrent le journal et lisent telle ou telle attaque contre les prêtres ou les évêques, contre une église dont l’image est dite incompréhensible, décalée, rétrograde, par une société où les valeurs égalitaristes nivellent les choix individuels, mais dont ils voient bien qu’elle est aveugle quant au besoin profond de sens et de distinction des cas que leur ministère leur révèle ; toute la journée ils sont sous le regard de cette même société, et le soir ils conduisent une rencontre paroissiale ou de mouvement, où ils doivent affronter des paroles de surestimation d’eux-mêmes dont ils savent pertinemment qu’elles correspondent bien davantage au besoin de croyants qui, souvent en toute bonne foi, veulent les assurer de leur loyauté ou de leur confiance. Qui les voit en vérité ? Qui les regarde comme des hommes ordinaires, qui, en contradiction avec les règles humaines ordinaires, ont accepté de donner leur vie au Christ, selon une modalité que l’Église catholique propose à ceux qui, appelés par la Vocation, referont comme les disciples d’Emmaüs le chemin qui relie ce village à Jérusalem pour aller « dire aux hommes que le Seigneur est ressuscité » ?

Une part du problème de cette image du prêtre vient de ce qu’il revêt un « uniforme » particulier, un « costume » par lequel il sera identifié et reconnu – et là aussi nous pouvons remarquer combien cette nécessité le met en représentation. Aujourd’hui, les prêtres diocésains disposent d’une variété d’options pour signaler leur identité, et chacune témoigne de leur manière de gérer leur image et de projeter celle de l’Eglise en laquelle ils croient. Ils se doivent de témoigner de leur état d’une manière ou d’une autre, mais selon la façon dont ils le font, une théologie différente est actée. Il y a d’abord la seule petite croix portée sur le revers de la veste ou du pullover dont les couleurs seront plutôt sombres (marron, gris ou bleu foncé): discrète et légère, elle signale une option proche de la théologie de « l’enfouissement », selon laquelle certains prêtres se fondaient dans la masse du peuple de Dieu et y œuvraient « comme le levain dans la pâte ». Les quelques prêtres encore en vie qui ont vécu le temps de la Mission Ouvrière optent souvent pour cette image. Mais cet habit est en déclin par rapport à celle du col romain, souvent associé à la chemise noire ou grise, choisie notamment par les prêtres d’âge intermédiaire. Là le message se fait plus insistant : le prêtre se situe comme attaché par ce joug que représente le col, à une Eglise dont il se veut le représentant fidèle et soumis. Il affiche clairement qu’il a donné sa vie pour le Christ et que cela doit se voir par le contraste du blanc sur le sombre. Enfin, choisie notamment par certains jeunes prêtres, la soutane noire qui couvre tout le corps indique un choix plus radical : le prêtre renoue avec une vision traditionnelle de l’Église, et son appartenance au clergé séculier se double d’une semi-affiliation (au moins vestimentaire) à la dimension régulière de la robe du moine. Une dimension d’oblation est clairement affichée, où la chasteté du prêtre est comme rendue visible par cet ample vêtement sobre et sombre.

Il semble évident qu’en fonction du degré d’engagement visible, mis en avant par le vêtement choisi, la barre s’élève de degré en degré vers un idéal clérical plus affirmé, et une séparation d’avec les laïcs que le sacrement de l’ordre entérine de toute façon. Et assez naturellement, la pression de l’accord de la vie intérieure avec le signe extérieur devient plus grande si le signe est plus parlant. Symboliquement, le vêtement ecclésialement plus marqué assure à celui qui le porte une forme de protection et de solidité face aux difficultés et aux ambiguïtés de la vie dans le monde, mais en même temps, si une quelconque perte de correspondance entre la probité intérieure, et l’extérieur ainsi manifesté, a lieu, cela peut représenter pour le prêtre et ceux qui le connaissent une déchéance d’autant plus grande. Donc que l’intéressé le saisisse clairement ou non, le symbolisme de l’image ecclésiale manifestée par l’habit agit plus fortement s’il est plus affirmatif, et potentiellement l’isole davantage du reste de ses semblables (prêtres ou pas), et serait même capable de le dissocier de lui-même plus fortement. Cette distance constitue une des sources concrètes du cléricalisme que dénonce le pape François.

Comme tous les professionnels recherchés et compétents, les évêques et prêtres catholiques les plus expérimentés savent qu’en plus d’être une monnaie rare et estimée, ils accumulent sur leur personne un immense capital ecclésial, dont l’Eglise déclare qu’elle ne peut pas se passer, celui d’être les ministres du culte et des sacrements constitutifs de cette Église, et les représentants de son autorité. S’ils réussissent à dépasser les difficultés liées à leur célibat, à leur solitude et à leur raréfaction, s’ils louvoient entre les écueils de la lourdeur croissante des obligations, de la faible reconnaissance qu’ils reçoivent, et du regard indifférent, voire pire, de la société les concernant, ils bénéficient d’une aura largement méritée, vu la tâche imposante qu’ils assument. Leur auto-satisfaction serait absolument naturelle ! Et donc ils projettent forcément en avant d’eux-mêmes une vision extrêmement puissante dans son ordre, celle de prouver que la fonction est compatible avec le « fonctionnaire », pour reprendre le titre du livre d’Eugen Drewermann (1993). Mais loin qu’ils se réduisent à des simples fonctionnaires, les hommes d’Église célibataires ayant ainsi réussi possèdent une image extrêmement flatteuse dont là aussi ils doivent gérer le poids et l’équilibre. Le regard de foi dira qu’ils sont aidés par l’Esprit qui ne leur fera pas défaut, mais humainement, quand même, quelle gageure. Que ces hommes connaissent en plus de tout cela les affres de l’incertitude de leur promotion pourtant légitime, et celle d’une ambition naturelle peu assurée, on voit que le métier n’est guère enviable. Et si, dans le cas d’un représentant du clergé particulièrement « prometteur », pour une raison ou une autre la machine se grippe, tout cette superstructure ne risque-t-elle pas de se fissurer très vite et d’entrainer dans sa chute le frêle être à deux jambes sur qui elle reposait ?

Dernière composante que j’examinerai de cette image à la fois riche et si facilement volatile qui se forme autour du prêtre catholique : celle qui se rattache à sa masculinité. En tant que « pêcheur d’hommes », il sait qu’il doit tâcher d’attirer au Christ les hommes et femmes, les jeunes, qu’il rencontre. Dans les circonstances où cela se fait par son intermédiaire (il n’est pas le seul à  « aller pêcher », tous les baptisés le font également), le prêtre pour œuvrer doit se faire le plus transparent possible. Mais comment peut-il éviter d’être homme, avec ce que cela suppose de virilité, de séduction, de prestance, etc. ? Pour être efficace, il doit absolument être naturel. Comment limiter, alors, l’attrait qu’il peut exercer sur d’autres personnes ? Il doit savoir que son image d’homme d’abord, mais ensuite d’ami de Dieu, d’athlète de la foi, avec toutes les dérives mimétiques que cela peut entraîner, fonctionne justement à plein quand il est le plus à son aise. Bien sûr, ces réalités sont le quotidien de l’attention des prêtres en contact avec des jeunes et des femmes, mais aussi avec d’autres hommes. Ils les connaissent et les gèrent au mieux de leur inspiration. Cette dimension physique incarnée possède une grande importance pour sa mission. Le prêtre ne peut pas trop jouer avec cette dimension de son image, et en même temps, il s’agit bien de la modifier profondément, car cet homme-là n’est pas à prendre ; il est déjà pris…Il doit rester l’homme accessible et moderne, et en même temps l’homme de la prière et l’homme de sa promesse. Autrement dit, le grand écart. Là aussi, qui ne pressent que certains déséquilibres peuvent facilement faire chambouler une organisation vitale déjà chahutée par les rythmes lancinants de l’emploi du temps, les charges pesantes du fait de la difficulté à déléguer, la fatigue du chemin, la retraite repoussée à très tard…

Les prêtres ont une image à la fois forte et fragile. Leur engagement à la suite du Christ leur confère une aura tout à fait spéciale pour qui connaît les difficultés de cette voie raboteuse, par contraste au large chemin emprunté par la majorité des chrétiens. Ils doivent en être conscients pour la mesurer à sa juste valeur et ne pas trop en tenir compte. On sait combien cette image est fragilisée aujourd’hui par les événements récents révélés dans l’Eglise, et ils doivent continuer à se battre pour défendre ce en quoi ils croient. Ils méritent tous nos encouragements et toute notre solidarité. Mais il est clair aussi que cette image les dépasse, les hissant souvent trop haut ou les rabaissant si vite, si bien qu’un rien peut éventuellement les déstabiliser. Naturellement avec l’expérience et l’esprit d’équipe, beaucoup d’obstacles peuvent être évités, mais le risque demeure même lorsqu’en apparence tout semble bien aller.

Yves MILLOU

 

[1] Cette précision est méthodologique ; je n’ai pas fait d’enquête particulière qui aurait servi de support à ces remarques, je me base sur mon expérience actuelle de cette catégorie de personnes.

[2] Sur RCF le 19/9/2018.

[3] J’espère ne faire sentir ici que ces propos ne visent à aucun mépris pour le prêtre : même si son « rôle » est intériorisé sacramentellement, il y a bien dans son ministère un travail d’image

 

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