Jean-Baptiste et le succès

Quand j’ai fait la connaissance de Jean-Baptiste la première fois, c’était sur les bancs de la Catho à Paris, vers 2003 ou 2004, dans une salle de cours sous les combles. Nous faisions partie d’un groupe de travail qui nous avait temporairement réunis, je pense, à la suite d’une conférence. Je me souviens avoir remarqué (peut-être parce que nous avions fait un rapide tour de table) qu’il était de Rouen, et que, après une sortie que j’avais fait sur la rhétorique jugée par moi insupportable d’un des professeurs, il avait au contraire studieusement pris la peine de s’approprier le contenu critiqué, ce qui m’avait fait m’interroger sur son intelligence : profondeur ou soumission au maître ? C’était cela qui impressionnait, cette vivacité, cette intelligence. Sans peut-être être exceptionnelle, elle s’imposait facilement, doucement, mais d’autant plus impérieusement. Elle avait été à bonne école : Urs von Balthasar apprend penser bien et profond. Elle le conduira à produire une « recherche doctorale brillamment conduite à la faculté de théologie de l’Institut Catholique de Paris », selon les mots de son directeur de thèse, le père Vincent Holzer.

Lorsqu’ensuite il a été nommé directeur de la Formation diocésaine, c’est la même aisance qui dominait et qui plaisait. On sentait son écoute, sa disponibilité, sa flexibilité, et que ces fonctions ne constituaient qu’une partie seulement du beau mécanisme humain à notre service ; c’était bien huilé, ça tournait sans mal, les problèmes étaient examinés et recevaient leur solution rapidement. Il y avait largement encore de quoi l’employer. A l’image du vélo électrique qu’il possédait, les rouages tournaient sans difficulté, les pentes étaient gravies sans forcer. L’inconvénient de ce système intellectuel, c’était peut-être justement son sytématisme (modéré, quand même) car de fait il hésitait à « penser hors de la boite » comme on le dit en management English ; les méthodes « farfelues » ou inhabituelles le gênaient. Dans sa tête bien faite, les choses devaient quand même aller dans la direction rationnelle, efficace, et si on les faisait aller dans une autre, certes il laissait faire, mais il semblait se mettre à l’écart, et ironisait gentiment. Cela allait même jusqu’à une méfiance des nouvelles technologies et je me souviens qu’à ses débuts, dès que je lui parlais d’informatisation de la Formation, de site Web ou de Forum, il était très réservé !

La tonalité principale de nos rapports était celle d’un professionnalisme cordial. On le savait très occupé, et donc on ne lui en voulait pas d’expédier les choses quand (nous disions-nous) on ne pouvait pas faire autrement. C’était ainsi, nous avions un directeur jeune, brillant, avec une puissance de travail hors norme, on ne pouvait pas ne pas accepter de le partager ! D’ailleurs il était parfaitement modeste et simple malgré cette demande impressionnante qui était faite de ses compétences. Jamais il ne faisait étalage d’une quelconque supériorité intellectuelle. On la sentait, évidemment, toute sa personne la manifestait, mais elle ne s’imposait pas du tout. La façon dont il s’en sortait était l’humour et la bonne humeur, car dans son genre intello grande classe, la plaisanterie était fréquente. Son sens de l’humour était une chose que je n’étais pas le seul à apprécier, et quand il évoquait Astérix ou Tintin et Milou dans ses homélies, il pleuvait sur nous une ondée rafraîchissante faite de liberté et de complicité…

Alors… tout cela faisait un tableau fort enviable ; on peut dire que tout lui avait réussi. Y compris ce truc le plus dur de tous, la prêtrise dans l’Eglise catholique. La réussite, c’est quoi ? C’est quand on s’affronte aux difficultés et qu’on les vainc, oui, mais aussi quand elles semblent ne plus exister, quand on surfe sur elles, qu’on les laisse derrière soi. Je ne sais pas, d’ailleurs, s’il a réellement « échoué » en se suicidant. Ce geste n’a peut-être pas de rapport avec cette magnifique aisance avec laquelle il cumulait sans peine les différentes tâches qu’on lui confiait, et peut-être est-il parti, en réalité, en plein succès. Je parle du succès intime, personnel, profond, d’avoir donné sa vie, d’avoir risqué gros, d’avoir renoncé pour recevoir au centuple. Et donc d’être compté au nombre des « bénis de mon père » (Mat 25,34). Mais ce succès invisible, tout homme peut en bénéficier, dans le secret de sa relation à Dieu. Le problème est donc sa face visible, publique, entretenue comme réussite personnelle et collective, réalité qui déborde largement la seule personne et touche à son groupe, à ses chefs, bref à l’Eglise. Le succès d’un prêtre se monnaie en succès pour l’institution, et ses échecs en échecs pour elle de même, à des degrés divers. Il semble tellement insensé d’être prêtre célibataire dans la société dite post-moderne de nos pays développés que tout candidat à cette vocation qui relève le défi et accomplit l’exploit de cette mission crédibilise le discours de l’Institution et des fidèles qui y participent. A contrario la remise en cause du modèle fragilise l’Eglise et fait peser d’autant plus lourdement sur les épaules des autres la responsabilité de démontrer la validité de cette prêtrise si critiquée.

Et c’est bien sûr ce succès-là qui a un revers, celui de la pression ecclésiale qui s’exerce sur celui qui réussit et qui peut s’en griser. Forcément, Jean-Baptiste se savait envié, admiré, jalousé peut-être. Il connaissait tout le poids de son succès en termes d’image de l’Eglise que ce succès véhiculait. Il lui fallait, en tant que jeune prêtre (grand et bien de sa personne qui plus est), éviter à la fois les pièges de la séduction et ceux de l’éloignement (« je suis dans le monde, et je ne suis pas du monde »). Il y avait aussi forcément les enjeux de rivalité avec les autres prêtres, qui avaient fait comme lui le pari du don total, mais qui réussissaient moins visiblement, moins brillamment… Ayant pu l’observer souvent (nous avions des réunions au moins deux fois par mois), je trouvais qu’il se débrouillait plutôt bien dans ce parcours risqué.

Il n’est donc pas impossible que ce succès lui soit revenu en boomerang (ainsi qu’à nous, communauté chrétienne), car quand quelqu’un réussit très ou trop bien, on s’aperçoit moins qu’il a atteint sa limite, et lui-même a pu vouloir ne pas décevoir, donner à son Eglise tout ce qu’il avait, ne rien lui refuser et s’identifier au personnage public brillant et modeste qu’on admirait. Le succès de Jean-Baptiste qu’il a volontairement interrompu (sans que nous puissions nous prononcer sur les motivations réelles de son suicide), c’est bien ce succès partagé, collectif, et c’est ce succès-là qu’il faut questionner. Si l’Eglise doit réussir, c’est, à l’image du Christ, un succès à l’ombre de la Croix, échec et mystère du péché. On est d’accord que la victoire du Christ est sans égale, mais il a quand même voulu passer par l’échec, alors que rien ne l’y forçait. L’image d’une Eglise pécheresse, faible, en échec, est-elle préférable à celle d’une Eglise triomphante, à qui tout réussit ? Le souhaitable se trouve sans doute quelque part entre les deux, mais au moins avec cet échec et ce péché est-elle du côté de l’à-sauver.

Yves MILLOU

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