Véronique Margron, Un moment de Vérité

Un moment de véritéSœur Véronique Margron (VM, dans la suite) a voulu « prendre la parole, non pour ajouter une colère à une autre… ni enfoncer le glaive plus avant dans l’Eglise » ; elle « écrit pour réfléchir, mettre des mots, proposer des voies pour sortir de ce scandale, de ce désastre …car au scandale de l’abus commis par un clerc s’en ajoute un second… ces abus relèvent d’une dimension collective », qui ébranle l’institution et jusqu’à sa théologie « pour la façon dont est organisée, pensée l’Eglise catholique ».

La dénonciation de ces crimes – plutôt que de parler  pédophilie, car philia en grec signifie amitié, parlons de pédocriminalité – l’action en justice, la réforme des habitudes en Eglise, la guérison des victimes se heurtent à la maladie du secret. Un double secret, l’omerta de l’institution qui a voulu protéger « la maison commune », d’autant plus que la révélation des faits passe par, et se heurte à, un double échelon, le Vatican et l’autorité de l’évêque en son diocèse ; celui des victimes aussi, soit qu’elles aient enterré le choc traumatique pour survivre à l’agression, soit qu’elles gardent un sentiment de honte, de n’avoir pas pu crier, appeler au secours ; liées aussi par le discours du prédateur qui leur faisait croire à une sorte de relation privilégiée, et devant comme telle rester cachée aux autres, en somme la double contrainte. La honte, dit VM « qui est au cœur du lien social », nombre de prédateurs n’en éprouvent pas ; mais elle peut devenir pour ceux qui sont les témoins de ces crimes « le lieu d’une transformation quand elle se change en indignation et pousse à l’engagement en faveur de l’autre ».

Pourquoi l’Église a-t-elle « failli » – VM parle de « forfaiture » –  dans ces affaires d’agressions sexuelles sur mineurs ? Elle n’a fini par bouger que sous la pression des victimes et des médias, les enquêtes du Boston Globe aux USA, la condamnation en 2001 de Mgr Pican, le procès de Mgr Fort, l’ancien évêque d’Orléans, le procès pour non-dénonciation du Cardinal Barbarin en janvier 2019. Ce n’est pas faute de prescriptions juridiques, car il y a de longue date des lois sur ce sujet dans l’Église [1];  en effet, le Code de droit canonique de 1917 déclare que les clercs ayant commis ces abus sexuels « doivent être suspendus, privés de tout office ou charge… et dans les cas les plus graves être déposés ». L’infâme est déclaré « vitandus », à éviter. Un texte Crimen sollicitationis de 1922 est très clair pour condamner les confesseurs qui se livreraient à des avances sexuelles au confessionnal et invite tout catholique à écrire à Rome pour dénoncer ces faits. Cependant, le procès, et le jugement, s’ils ont lieu, restent enfermés sous le serment du silence « à jamais ». Les réformes de 2001 et 2010 obligent certes les évêques à les dénoncer, toutefois le secret de la procédure relève du secret de la confession. Ainsi, malheureusement, « cet arsenal est dans les faits de faible portée ». Car tout reste en circuit fermé : chaque lettre est conservée en archives secrètes à la Curie, les évêques peuvent ignorer jusqu’au signalement des faits et à la Congrégation pour la doctrine de la foi est réservé le traitement de ces affaires ; pendant cette période elle recevra trois mille accusations en particulier des Etats-Unis. Quant à Jean-Paul II, a-t-il jamais eu un regard, ou peut-être « simplement » fermé les yeux sur les scandales de la vie du fondateur des Légionnaires du Christ, le sulfureux Marcial Maciel [2]?

Alors que le droit canonique prévoit de révoquer évêques ou supérieurs majeurs coupables de fautes graves, le motu proprio du pape François y fait entrer les négligences de ces responsables dans la gestion des cas d’abus sexuels par des clercs sur mineurs ou personnes vulnérables. En 2013, la Conférence des évêques de France se fait plus exigeante pour la dénonciation des abus sexuels, elle oblige à enquêter, à éloigner le clerc suspect de tout contact avec les mineurs, demande enfin, si après enquête les faits sont avérés, qu’ils soient portés devant la justice étatique. Si d’après le Concile Vatican II l’Eglise est le peuple de Dieu, on en infère qu’elle est une communauté parmi d’autres – non pas une « société parfaite » – donc soumise aux lois, et à la justice de la nation.

Dans le chapitre « Nommer nos maux », pour aborder la « culture du silence » dans l’Église, VM éclaire les questions du secret, du scandale, de la transparence. Elle commence par un détour subtil sur l’expérience de Job quand il questionne Dieu sur le pourquoi du mal : on y lit la « pudeur », la parole qui laisse entendre, le « mi-dit » qui n’a rien d’une évidence, car la vérité se trouve dans la relation, et avec le temps. Par contre la parole de Dieu est tranchante quand il s’agit de nommer les crimes et les  injustices, « tout ce qui contrevient au droit et à la dignité des plus vulnérables ». Nous sommes là face au scandale, devant ces terribles secrets : alors « le secret n’est pas le fait qu’un événement ne soit pas raconté, il est qu’il doit être tu, interdit de parole ». Elle invite donc à trouver les mots justes : on devrait parler de « pédoclastie » et non pédophilie, car c’est l’enfance qui est « brisée » ; « crime » est plus juste qu’« abus sexuel », car le terme « abus » laisserait croire à un simple excès aux marges de la loi.

La seconde partie veut aider à un « Renouveau spirituel ». Il importe d’instaurer en Église une juste vision de la sexualité. Le terme est  un concept que la Bible ignore, car elle parle d’actes, de « situations toujours concrètes, l’amour, le plaisir, l’érotisme, la crainte que peut susciter la chair, le mensonge qui s’y cache parfois, la violence qui la dévoie ». La condition sexuée de l’humain, homme et femme, fait partie du plan créateur. « Pour être bonne et juste, la sexualité doit être accompagnée par la parole, celle du partenaire qui donne sens, écoute, refuse la confusion et rend possible alors la relation ». Dans le récit de la « chute », « autrement dit de l’advenue du péché (Genèse, III), c’est avant tout par la faiblesse de leur écoute, par le peu de soutien entre l’homme et la femme, qu’advient la transgression », induite par le mensonge du serpent « qui séduit la femme tout autant que le fruit défendu l’a attirée ». L’homme et la femme ne voient que l’interdit dans l’arbre de la connaissance, « au lieu de reconnaître que la condition finie et limitée est une condition bénie puisque c’est Dieu lui-même qui l’a créée ». Ils font alors l’expérience de la nudité, « par un vêtement, mais aussi en se cachant de Dieu et en rejetant la faute sur l’autre. Désormais, la crainte de l’autre l’emporte sur la confiance. Là est la pointe du texte, et non une honte de la sexualité ».

Mais la sexualité est « une réalité ambivalente par excellence, porteuse d’ambiguïté, d’inquiétude autant que de beauté, d’ouverture, de fécondité », cette réalité réclame de l’attention, « autrement dit de la vie soucieuse, appliquée à ce qu’elle est et ce qu’elle fait » ; c’est là que le vieux concept de « vertu » prend tout son sens, elle est « ce qui rend possible de s’orienter vers le juste, vers le bon, vers le meilleur, sans avoir systématiquement besoin de recourir à des lois contraignantes… il faut une visée à l’existence, un orient, une inclination, une direction ». Pourquoi, alors, l’Église a-t-elle construit un « discours aussi sombre sur la chair » ? Sur ce point, elle renvoie aux travaux bien connus de l’historien Peter Brown, Le renoncement à la chair : Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif [3]. Dans les régions où l’on ne connaît plus de persécutions, « la continence va devenir le signe d’un corps libéré de la servitude humaine ». Quand en 303, le concile d’Elvire décrète pour tous les clercs « qu’ils doivent s’abstenir de leur épouse et ne pas engendrer d’enfants », il y a désormais, écrit VM, contradiction entre le sexe et l’autel. Mais c’est Ambroise de Milan, et après lui Augustin son disciple, qui vont diffuser « la peur de la chair ». On voudra alors y voir, on y trouvera, une convergence avec les règles de pureté dans la Bible, le livre du Lévitique. L’auteure a écrit des pages claires et fortes sur la vertu de chasteté pour tout chrétien ; pour les clercs et les religieux, « ce n’est pas un état sacré, juste une manière d’aimer à travers le célibat » ; « le célibat des prêtres n’a pas de raison théologique déterminante » ; « il fait peu à peu des prêtres des hommes à part »… « mais il peut y avoir là un choix qui rend profondément heureux car il peut être une réelle façon d’aimer ». Et elle donne ici son témoignage de religieuse, vivre une forme de liberté, d’attention, de disponibilité. Elle refuse de faire un lien direct entre célibat et abus sexuel ; on sait bien par ailleurs que la majorité des agressions sexuelles sont commises en famille.

Il faut donc partout et toujours « Agir face au crime ». L’Église a trop longtemps confondu péché et crime. Péché est une notion théologique, « alors que l’Église doit dire, comme toute la société, que ces actes sont des crimes ». Parler de crime, « c’est dire aussi que la victime est au bord de la mort » ; ce n’est pas parce que les abuseurs seraient les sujets d’une « maladie » que ce ne sont pas des crimes « qui balaient inexorablement le meilleur de ce que la vie humaine réserve à un innocent, en causant des dégâts irréparables pour le reste de l’existence »[4]. Il importe aussi de ne pas se retrancher derrière une trop superficielle « théologie du pardon », de la miséricorde divine, qui est un contresens quand elle est plaquée sans distance, sans nuance, et peut « devenir alors un blanc-seing pour l’agresseur ». Faisant référence à Hannah Arendt et au concept de « banalité du mal », VM tient à préciser : « Si le mal est radical par la violence qu’il impose, il est banal quant à son auteur sans profondeur, et il peut alors  être combattu ». Il faut donc agir, et en conclusion VM décline les « Douze travaux de l’Eglise » à l’image des douze travaux d’Hercule. Agir d’abord au niveau des trois pôles impliqués dans tous ces fait : mettre les victimes au centre ; désacraliser la figure du prêtre considéré comme ayant pouvoir sur la sphère privée en particulier par la confession « qui au nom du sacré » permet de « contrôler le corps des femmes, dont l’idéal-type est désormais la Sainte Famille » ; et sur le plan ecclésiologique « déconstruire le système clérical ». Les autres « travaux » devront promouvoir la place des femmes, changer le style de l’Église, ne pas la situer en surplomb de la société « comme si, dans la conduite du monde nous prétendions ne pas être citoyens comme tout un chacun » et cela doit se manifester, entre autres, par la reconnaissance de la justice civile et l’écoute des associations de victimes. 

Écrire ce « Moment de vérité » était pour Véronique Margron une nécessité vitale, la cristallisation de plusieurs expériences, son travail de théologie morale dans la suite de Xavier Thévenot, sa lecture des Écritures, la connaissance intime de la vie des communautés religieuses et des abus qui y ont été commis (si souvent sous le couvert de « l’autorité », l’écoute de nombreuses victimes. Ou pour mieux dire avec ses propres mots, c’est le « témoignage d’une croyante bouleversée… d’une religieuse engagée et accablée par la faillite d’une institution à laquelle elle a donné sa vie… d’une écoutante qui fait corps avec les douleurs des victimes qu’elle écoute depuis tant d’années ». Une expérience qui remonte à ces années où elle travaillait à la Protection judiciaire de la jeunesse avec la passion de « combattre la fatalité de l’histoire ». Il y a dans ce livre un souci de la parole et des mots justes, une force de conviction, une vigueur de formules qui pourraient en heurter plus d’un surtout quand elle parle de la figure d’Église qui a pu ignorer, couvrir tant de crimes. Il faut donc « changer le style de l’Église ».

On fera bien de relire « Mon Credo », les dix première pages du livre qui sont accessibles en totalité en ligne, en dessous des dates Agenda, sous le titre : EXTRAIT : https://www.albin-michel.fr/ouvrages/un-moment-de-verite-9782226441577

Henri COUTURIER

A NOTER : Véronique Margron est l’invitée de l’association Chrétiens dans l’enseignement public  le 14 juin prochain au Centre diocésain :

Conférence de V. Margron

 

[1] Voir  le livre de Marie-Jo Thiel, qui paraît simultanément L’Eglise catholique face aux abus sexuels sur mineurs, avec un long développement sur l’histoire, lointaine et proche, de ces abus et la législation canonique de l’Eglise.

[2] Voir par exemple : http://www.lavie.fr/hebdo/2010/3376/l-incroyable-saga-de-marcial-maciel-le-padre-qui-bernait-les-papes-11-05-2010-6304_127.php

[3] Voir cette recension : https://next.liberation.fr/livres/1995/04/06/la-chair-est-christ-helas-le-renoncement-a-la-chair-virginite-celibat-et-continence-dans-le-christia_130975

[4] Discours du pape François au corps diplomatique, janvier 2019 http://www.respe.com/index.php/2019/01/08/info-vatican-voeux-au-corps-diplomatique-le-pape-definit-les-priorites-du-saint-siege-pour-2019/

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