Sous l’avalanche

Avalanche ou Déluge ?

Ne pas dévaler les pentes de l’édifice bi-millénaire sous l’avalanche de boues saumâtres, trouver quelques pitons auxquels se cramponner, par pitié, pour ne pas étouffer dans une pollution fétide ! Ne pas se laisser engloutir par le déluge de mauvaises nouvelles déferlant sur la Bonne au risque de l’engloutir : comment construire l’Arche-refuge ? Se tenir debout, entre déni et reniement.  Questionner, se questionner : pourquoi l’Église catholique intéresse-t-elle tant les media ? Si cette institution perdure, croulante et pourrie, au service d’un Dieu mort, pourquoi ne pas la laisser crever incognito ?

N’y a-t-il pas, dans cette attention surdimensionnée, quelque chose de l’acharnement des adolescents à l’encontre de leurs parents, dont ils voudraient se sentir affranchis tout en sentant qu’ils ne peuvent se passer d’eux ? N’y a-t-il pas une part de déception dans ce triste constat d’une Église faite d’hommes, pécheurs, minables, hypocrites, comme lorsque l’on découvre chez nos parents qui nous semblaient détenir les clés de la vie, la même impuissance, le même désarroi que celui qui nous saisit au sortir de l’enfance ? Et, s’il y a déception, c’est qu’il y avait une attente sourde, même sous les proclamations libertaires les plus assurées, peut-être ? Notre société d’adolescents, d’enfants gâtés qui pensaient trouver le bonheur dans l’éclatement des carcans traditionnels, se sent confusément à la dérive, ses membres réduits à leur individu perdu dans l’océan… Les gilets jaunes ressemblent à des gilets de sauvetage dans ce déluge, les manifs ritualisées du samedi à des messes spontanées au cours desquelles on célèbre le sacrifice des veaux d’or que sont les vitrines de luxe aux promesses fallacieuses ; les violences sont des fusées de détresse lancées dans l’inconnu ; les dieux de la consommation nous sommant d’être cons, gavés et démunis devant les questions essentielles de l’existence, nous donnant l’injonction du bien-être et de la cool attitude, nous font couler à pic quand il s’agit d’envisager les questions de fond que sont la souffrance, la mort, l’échec, le mal…

Qui jettera la bouée du Salut aux écœurés de l’abondance ? Certains, sans se l’avouer, espérait peut-être que l’Église avec sa croix serait un mât auquel s’accrocher, mais non, la voilà elle aussi en plein naufrage : Celui qui marchait sur les eaux se trouve otage d’une clique comme les autres ! Le clergé lui-même a peur d’aborder la question de la transcendance et de la folie divine pour se ranger du côté du rationnel et du raisonnable qui dessèchent… Alors, alors, à quels saints se vouer quand les seins épanouis, siliconés, charcutés dans un sens ou dans l’autre par la chirurgie pour ressembler à une pseudo-perfection au relent d’insatisfaction, ont montré leurs limites ? Quand le sexe, dont la libération auto-proclamée devait étancher tous les désirs, se retrouve source de frustrations sans fin, puisque, lorsque tous les coups sont permis, on s’en croit maître et l’on s’en retrouve esclave, selon la dialectique bien connue ?

Mais, comme on ne veut tout de même pas se reculotter complètement et reconnaître que le sexe n’est pas tout bon, on ne pointe comme intrinsèquement mauvaise que l’une des formes de sa présence, désignée d’abord comme pédophilie, puis comme pédocriminalité. Le glissement de langage est significatif : dans le premier terme, on reconnaît implicitement que, au départ des abus, il y a tout de même l’amour, et que l’amour est bien ambivalent. Qui veut faire l’ange fait la bête… Combien de fois, des prêtres ou autres adultes poursuivis pour ces agissements se sont trouvés être, en même temps, des pédagogues et des animateurs de qualité, appréciés ? En jetant l’anathème sur le terme de pédophilie pour stigmatiser la pédocriminalité, on entre dans un manichéisme propre à diaboliser la personne entière, dans un élan émotionnel orchestré et alimenté par notre information aussi partielle et partiale que continuelle. On éteint toutes les lumières internes à la personne incriminée pour mieux éclairer les victimes bientôt hissées à la dimension de héros. C’est le tour de passe-passe du film : Grâce à Dieu. Je confesse ne pas l’avoir vu, bien que j’apprécie en général Francois Ozon : le coup médiatique de sa sortie en plein procès Barbarin, le non-respect de la présomption d’innocence de l’accusé, la décision de conserver les vrais noms de personnes qui demandaient à apparaître sous un pseudonyme, m’avaient déjà indisposée ; hésitant encore à y aller, j’ai regardé la bande-annonce qui m’a définitivement dissuadée de cautionner cette entreprise contraire à toute déontologie démocratique ; la proclamation grandiloquente  d’un des personnages : « Je me bats pour que plus jamais une telle chose ne se produise ! », est d’un tel ridicule, presque pathétique… Des images d’enfants migrants entassés sur des barcasses, arrachés à leurs familles souvent décimées sous leurs yeux, destinés à se noyer ou à tomber aux mains de trafiquants en tout genre, sont montées à mon esprit comme une grande déferlante, et j’ai eu honte que notre société monte en épingle de petits drames individuels comme chaque existence en comporte.

Comme c’est commode de faire du bruit autour de nos nombrils et de nos zizis plutôt que de se tourner vers ceux qui, ayant tout perdu, nous tendent des bras amaigris ! Comme c’est commode de croire que l’on va faire régner la justice et éradiquer le mal ! D’oublier que la vie est tragique et nous échappe… Confortable, l’habit de victime qui excuse nos échecs et nos frustrations ! Nous voilà automatiquement rangés du côté du Bien, que c’est bon ! Et puis, cela procure du travail aux journalistes et aux avocats ; les juges peuvent s’en délecter tandis que des dossiers autrement plus épineux s’empilent sur leurs bureaux surchargés. Dans ce domaine de la pédo- ? – auquel n’échappe certainement aucun milieu où se trouvent des enfants – l’Église catholique remporte visiblement la palme d’or. Son insistance à dénoncer le sexe comme la source de tout mal lui retombe justement sur la tête, et l’on peut espérer la voir retrouver une relation plus saine avec cette part de nous-mêmes qui nous relie le plus directement à l’Origine. Il n’empêche que l’enseignement catholique ne cesse de prospérer et de refuser du monde, que les mouvements scouts attirent de plus en plus de jeunes…

Ne serait-ce pas l’une des raisons de la surmédiatisation des méfaits commis par des prêtres, que je ne cherche nullement à nier ? N’y aurait-il pas une certaine rage de notre laïcité devant la Bérézina de Notre Sainte Mère l’Éducation Nationale qui produit par millions des illettrés bacheliers, privés de bases intellectuelles et morales solides, ignorants des grands textes fondateurs de notre culture nationale ? Qui fabrique des dyspaxiques, des dyslexiques, des dysorthographiques dans un dysfonctionnement où s’engloutissent des milliards d’euros et des milliards de neurones qui demanderaient à être nourris ? Une omerta couvrant par ailleurs les mauvaises pratiques qui peuvent se développer dans les établissements publics… Et personne ne se demande si cette pédophilie ou pédocriminalité ne devrait pas plutôt s’appeler pédocratie ? En effet, les abus sont dommageables, graves, infâmes, mais ils sont limités : sur le nombre de prêtres et de dignitaires de l’Église, combien sont concernés ? En revanche, c’est toute une génération d’enfants que l’on dresse à se méfier des adultes : qui peut calculer le coût moral et social de ce fait ? La stigmatisation du risque d’attouchement fausse les relations : un prof de gym ne peut plus montrer un mouvement à un ou une élève sans se demander s’il va se retrouver soupçonné d’arrière-pensées ; les adultes n’ont plus le droit d’entrer dans les salles de douches ou dans les chambres des internats ou pendant les voyages scolaires : les enfants ou les jeunes peuvent donc se livrer entre eux à toutes les incongruités ; les distributeurs de préservatifs dans les lycées incitent à la pratique sexuelle précoce entre élèves, hors contrôle, comme si c’était en soi une bonne chose …N’y a-t-il pas, sous tout cela, une profonde mauvaise conscience à l’œuvre, dont on se décharge sur un bouc émissaire, l’Église, qui n’a pas su tenir la barre : au fond des consciences, et sous la vague qui proclame l’individu roi, n’y a-t-il pas un remords innommé à savoir les enfants ballottés, parfois dès leur plus jeune âge, entre des parents séparés, eux-mêmes souvent « adulescents » cherchant le plein épanouissement dans la coolitude et le grand amour sur les réseaux sociaux, ayant oublié le sentiment tragique de la vie, pour reprendre le titre de l’essai de Miguel de Unamuno, paru en 1912 ?

Donner la vie

L’Église n’a pas su nous protéger de nous-mêmes, semblons-nous dire à travers les dénonciations de toutes ses turpitudes ! Elle a failli à sa mission ! Haro ! Pour ma part, c’est au milieu du désastre actuel que je comprends son point de vue sur la contraception, qui me paraissait totalement absurde et obsolète il y a peu. En s’arrogeant la mainmise sur la procréation, l’homme contemporain doit tordre la vie dans le sens qui l’arrange : si nous choisissons de mettre au monde nos enfants, de leur donner la vie, c’est que nous la considérons comme un bien pur ; or, elle est un curieux composite de bien et de mal : comment comprendre que l’on veuille consciemment plonger de nouveaux êtres dans ce bain acide ? Comment éviter qu’ils nous en fassent le reproche un jour ou l’autre ? En bonne logique, on en arrive au procès qu’un Indien de New Delhi, âgé de 27 ans, cherche actuellement à intenter à ses parents pour lui avoir donné la vie sans son consentement ! En ayant voulu jouer à l’apprenti sorcier, il est inévitable que l’on finisse par se noyer dans l’infini des questions existentielles.

Du haut de ces pyramides…

L’idée de l’avalanche permet de prendre un peu de hauteur, tâchons de nous y attacher : il est bien connu des montagnards que le premier réflexe du passant emporté par la neige fondante est de mettre le dos de sa main sur son nez, s’assurant ainsi, avec une protection contre l’étouffement, la possibilité de s’en faire une pelle pour se dégager de la couche friable. Tentons d’imiter le randonneur expérimenté qui ne cède pas à la panique et se protège du flot de scories qui déferle, avant de s’en dégager. Une avalanche se précipite de haut en bas, en période de réchauffement. On peut donc imaginer que celle-ci est déclenchée par le sommet de la hiérarchie de notre pyramide catholique éclairée par la lumière divine : François, inspiré par Dieu, laissant le journaliste Frédéric Martel enquêter en toute liberté dans les couloirs de la Sodome contemporaine… Comment ne pas penser, en effet, que la convergence de toutes ces révélations sordides n’est pas le fruit d’une volonté de débarrasser l’édifice des strates de roches pourries sédimentées sur son socle ? Le pape écologiste sait que la terre en perpétuel mouvement se régénère depuis des millions d’années à coups de tsunamis, de transgressions marines, d’explosions volcaniques et autres séismes auprès desquels l’action des hommes est celle des fourmis dans une forêt.

Le Saint-Père donne donc, à mon avis, un grand coup de pied dans la fourmilière en commandant, tout d’abord, à Wim Wenders, un film  qu’on pourrait dire de propagande : François. Il en est l’infatigable héros allant en héraut au-devant des foules déboussolées et affligées, porteur d’espérance. La caméra a bien soin de le montrer, en une scène comique, discourant devant de gros cardinaux somnolents. Par ailleurs, de maladroites et naïves séquences de pseudo-reconstitution historique montrent un St François d’Assise tâtonnant, entouré de quelques disciples prêts à s’aventurer avec lui sur de périlleux chemins malgré les oukases du souverain pontife de l’époque… La dernière phrase du film est celle que le pape  adresse à des enfants : « N’oubliez jamais que le plus important, dans la vie, c’est l’humour. Ne perdez jamais le sens de l’humour… » Autant dire que le message du film est que les manques d’Humour, d’Humilité et d’Amour étant à la racine du mal qui ronge l’Église catholique, c’est en cultivant cette Trinité fondée sur l’amour de la Terre, humus de l’humain, qu’elle peut espérer s’en guérir. Ce pape sait utiliser les moyens de communication modernes pour exhumer les ferments de renaissance : décapons avec lui ce que cache le mot Amour, à la lumière de notre expérience parentale qui nous montre que rien n’est simple dans les liens affectifs les plus profonds. La haine dont l’Église semble actuellement victime n’est peut-être que la révélation d’un grand amour déçu.

                                                           Adeline GOUARNE

 

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