Quel est cet abîme entre la personne consacrée et le simple laïc?

L’Église catholique glisse, glisse… vers l’abîme : jusqu’où cela va-t-il s’arrêter ? Pédophilie à grande échelle[1], réseaux homosexuels au plus haut niveau[2], révélations sur des pratiques de prostitution impliquant prêtres et religieuses, pratiques d’avortements pour éviter le scandale[3], et par-dessus tout cela, couverture avec non-dénonciation des coupables[4] et désintérêt pour les victimes. Il y a un facteur commun à tout cela : une sexualité réprimée et frustrée, et donc probablement une chasteté mal assumée, associée à un pouvoir presque exclusivement masculin. Tout cela n’est guère nouveau…ni guère réjouissant ! Peut-on cependant en analyser certains aspects ?

Il semble qu’il faille à nouveau insister sur le piège de la sacralisation aujourd’hui dans notre Église. Dans un article récent de Prions en Eglise intitulé « Comment protéger l’Église du cléricalisme ? », l’auteur rapporte des propos qu’il a entendus selon lesquels : « on peut refuser de recevoir la communion des mains de laïcs parce qu’il y a un « abîme » entre une personne consacrée et un simple laïc. »[5] Un abîme, rien que cela…Même si ce mot a sans doute été utilisé exagérément, il fait frémir… Et il est significatif que ce même mot, abîme, apparaisse ici pour décrire presque l’inverse de ce que l’on a décrit en commençant. L’abîme correspond maintenant non plus à ce qui distingue tragiquement certains clercs de la masse des fidèles, mais au contraire ce qui séparerait par nature les fidèles des clercs. Quel peut bien être cet abîme au fond duquel se trouverait le laïc ? Est-ce sa « simplicité » qui aurait ouvert cet abîme entre lui et le consacré ? Et en quoi ce laïc est-il « simple » ? Ou bien n’est-ce pas plutôt la consécration du clerc qui l’éloigne ainsi à une hauteur infinie de son frère laïc ? Comment quelqu’un en vient-il à estimer abyssal la distance entre deux homme, deux frères en Christ, et cela à cause d’un sacrement (ici l’ordre) qui, je suppose dans l’esprit de cette personne, manifeste la présence de Dieu comme touchable seulement par le consacré et intouchable dans celle du « simple laïc » ? Le consacré pourrait ainsi, du fait de sa consécration, toucher Dieu, alors que l’autre, sans doute, ne saurait entrer en contact avec l’hostie du fait de son indignité ?…

Je pense que les personnes qui s’expriment comme cela le font par ignorance, et dans une intention de révérence ou d’adoration vis-à-vis de la sainteté de la communion et de son ministre. Elles ne pensent pas nécessairement rabaisser les laïcs à une position inférieure, mais attestent par la maladresse de leur phrase de leur besoin de transcendance et d’absolu. Le malheur veut que la conjoncture situerait plutôt la « personne consacrée », en tous cas certaines d’entre elles en ce moment, dans l’abîme, alors que le laïc, malgré sa supposée indignité, se trouve dans la position moyenne que ces consacrés auraient été bien inspirés de ne pas quitter. Qui veut faire l’ange fait la bête… Mais qu’est-ce le sacré ? Rappelons[6] qu’il a (entre autres) pour fonction de mettre à distance les agents, les lieux, les objets qui ont trait au divin, et ainsi, de les garder purs de tout contact avec le non-divin, donc a priori l’humain, le terrestre, le banal. Pour les personnes qui ont besoin de cette sacralisation de la communion, sans doute la consécration sépare-t-elle le prêtre du commun de l’humanité, et le hisse infiniment au-dessus de l’abîme où évoluent les non-consacrés, eux qui n’ont pas reçu la marque de leur séparation d’avec les autres hommes. Et naturellement l’objet qu’ils manipulent les oblige à cette séparation abyssale, puisque l’hostie, divinement transformée entre leurs mains, se situe comme Dieu dans une transcendance infinie par rapport à nous.

Faut-il le répéter, cette compréhension sacralisante de l’objet-Dieu qu’est l’hostie, et cette hantise de l’impureté qui l’accompagne, n’appartiennent absolument pas à la foi chrétienne. Si l’on reprend les termes de la consécration eucharistique : « ceci est mon corps, ceci est mon sang », le sacrifice de l’hostie réactualise la présence du Seigneur, il rend présent à nouveau, dans la foi, Jésus-Christ au milieu de son peuple. Donc la sainteté que l’on associe au Corps du Christ partagé dans le sacrement n’est autre que celle de Jésus ressuscité. Il s’agit de ce même Jésus, Verbe de Dieu, qui de lui-même a voulu partager notre humanité déchue, la vivre et ressentir de l’intérieur. Il s’est incarné dans notre chair faible et malade ; il a lui-même été tenté par le mal ; il a montré l’exemple en touchant le lépreux, en accueillant la prostituée, en accompagnant le voleur, en mangeant et buvant avec les collaborateurs de l’oppresseur. Il a de lui-même accueilli les insultes, les crachats, les tortures ; il n’a pas résisté à une mort injuste et ignominieuse dont ce même corps était l’objet le plus lamentable. S’il y a une leçon à retenir de tout cela, c’est que Jésus n’a pas craint qu’on le touche, et que lui-même touche ses frères blessés et humiliés. On sait combien il se bat contre la lèpre de la pureté rituelle, de la pureté seulement extérieure : la seule pureté à préserver étant celle du cœur[7].

Déjà de son temps, on avait voulu l’empêcher d’entrer en contact avec ce (ou ceux) qui semblai(en)t, à ses amis ou à ses coreligionnaires, impur, indécent ou indigne :

– « Quoi, il mange avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs ? » (Marc 2,16)

– « Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche, mais les disciples les rabrouaient. » (Marc 10,13).

On oublie facilement que ce qui, en Jésus, touche tout un chacun, digne ou indigne, c’est ce même corps, offert pour nous qui le touchons à notre tour[8]. Les occasions où Jésus est montré en train de toucher les enfants, les femmes, les hommes, malades ou pas, sont très nombreuses. Marc en rajoute même, le montrant assailli par les foules désireuses en attente de guérison de se « jeter sur lui pour le toucher » (3,10) et Luc indique, non sans une forme ambigüe de superstition : « toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui » (6,19).

On voit souvent Jésus valoriser ce contact de sa personne, et notamment par des personnes réputées impures :

« Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. » (Luc 7, 37-39)

« Or, il y avait une femme atteinte d’une perte de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tout son bien pour les médecins, sans qu’aucun ait pu la guérir. Elle s’approcha par derrière, et toucha le bord du vêtement de Jésus. Au même instant la perte de sang s’arrêta. Et Jésus dit: Qui m’a touché? Comme tous s’en défendaient, Pierre et ceux qui étaient avec lui dirent: Maître, la foule t’entoure et te presse, et tu dis: Qui m’a touché?… Mais Jésus répondit: Quelqu’un m’a touché, car j’ai connu qu’une force était sortie de moi. La femme, se voyant découverte, vint toute tremblante se jeter à ses pieds, et déclara devant tout le peuple pourquoi elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant. Jésus lui dit: Ma fille, ta foi t’a sauvée; va en paix.… » (Luc 8, 43-48)

– Enfin, il faut citer aussi la perspective fondamentale de la passion, que Jésus accueille au grand dam de ses disciples et de Pierre en particulier. La passion et la croix veulent dire non seulement être torturé et humilié, mais rendu impur et maudit. C’est pourtant ce que Jésus revendique :

« Il commença de leur enseigner : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter ; et c’est ouvertement qu’il disait ces choses. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et dit : « Passe derrière moi, Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » » (Marc 8,31-33)

Tout cela pour dire qu’il agissait bien dès le Nouveau Testament, pour les communautés rédigeant l’histoire du Jésus pré-pascal, de faire de son corps une humanité à toucher, une réalité relationnelle, un sacrement de salut. Lorsque Paul écrit que le Christ a été fait péché pour nous (2Cor 5,21), il souligne combien la nouvelle création passe par la réconciliation opérée par ce corps offert jusqu’au fond de l’indignité assumée. Tout cela pour dire aussi qu’il ne s’agit pas de déprécier la sainteté du sacrement de l’Eucharistie, ni de se défaire de nos pratiques hygiéniques (qui évitent notamment la transmission de maladies). Ce n’est pas parce qu’il est inacceptable que l’on fasse une différence entre deux personnes qui distribuent la communion, que celle-ci en perde sa grandeur et sa sainteté. Elle demeure le sommet de la vie chrétienne, et ce qui l’entoure peut à bon droit être déclaré sacré : l’autel, le calice, les paroles de l’institution et naturellement les espèces du sacrement lui-même. Rien de tout cela n’est désacralisé. La catastrophe, c’est la sacralisation indue d’une fonction dans l’Eglise par opposition à une autre, comme si nous n’étions pas tous les membres du même corps et même, dit Paul, membres les uns des autres (Rom 12,5). L’abîme que certains veulent creuser entre des « consacrés » et des « simples laïcs » constitue une déchirure de ce corps, une désarticulation et une profanation de son unité sainte.

Sur le plan des pratiques concrètes qui découlent de ces principes, voici ce qu’écrivait le père François Lapointe en 2017 :

« Un fidèle non ordonné, si des motifs y invitent, comme le trop grand nombre de communiants, peut en effet être député en qualité de « ministre extraordinaire » pour distribuer la Communion. L’autorisation peut venir de l’évêque ou du prêtre qui préside la célébration eucharistique. Certains disent qu’un laïc n’a pas les mains consacrées mais le diacre non plus. Et pourtant, on y va ! S’obstiner à recevoir l’Hostie consacrée de la main seule du prêtre en allant jusqu’à refuser de communier si tel n’est pas le cas reste une vision restrictive du Sacrement et une interprétation personnelle qui n’a rien à voir avec la vision et l’interprétation de l’Église. On a parfois des attitudes ou des raisonnements illogiques qui vont jusqu’à juger l’Église en dénigrant les prêtres qui demandent l’aide d’un laïc… »[9]

Le père utilise le  terme « illogique », mais c’est un euphémisme ; l’attitude de ces personnes n’est pas « illogique », elle est ségrégationniste. Elle procède d’un hygiénisme qui s’étend à la nature même des personnes et rappelle fâcheusement d’autres attitudes de classement ou de déclassement selon des critères inacceptables eu égard à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il y a peu de temps, lors d’une célébration eucharistique dans notre diocèse, je fus par exemple témoin d’un phénomène de changement de file de communion lorsqu’un prêtre, qui était noir, arriva avec le calice pour seconder son collègue blanc dans le chœur. Certains fidèles pensent-ils que là aussi, il y a un abîme ? Et l’empêchement qui, dans certaines paroisses, est encore fait aux femmes de donner la communion, est-ce aussi parce qu’il y a un abîme entre hommes et femmes, pourtant laïcs tous deux ? La meilleure manière d’éduquer le croyant à l’écclésialité de l’eucharistie demeure encore le retour aux sources de la foi : lecture de l’évangile et meilleure compréhension des enjeux du christianisme. Sans quoi l’on tombe facilement dans des pratiques mêlées de superstition et de paganisme que la religiosité universelle charrie presque obligatoirement, et que ce christianisme, précisément, était venu convertir.

Yves MILLOU

[1] https://www.lemonde.fr/religions/article/2018/11/07/pedophilie-dans-l-eglise-les-eveques-de-france-creent-une-commission-independante_5380320_1653130.html

[2] Malgré ses approximations, voir le livre Sodoma, de Frédéric Martel, Robert Laffon, 2019 (reportage ici).

[3] https://www.arte.tv/fr/videos/078749-000-A/religieuses-abusees-l-autre-scandale-de-l-eglise/?fbclid=IwAR2xMg2FOzQ1LqlpqbFK0WEn0usR7z1EHD-XmJJERLt2pCet68bmJ70ABT4

[4] Dernière affaire en date, celle qui touche le cardinal Barbarin (https://www.la-croix.com/religion/catholicisme/pape/le-vatican-lattente-venue-cardinal-barbarin-2019-03-08-1201007444).

[5] Prions en Eglise, n°386, Février 2019.

[6] Voici un site qui présente fameux livre de Mircea Eliade, Le sacré et le profane, qui date de 1965 (voir ici). Il y a aussi le classique ouvrage de Roger Caillois, L’homme et le sacré (voir ici). Plus récemment : Julien Ries, L’« homo religiosus » et son expérience du sacré (2009). (réf. ici).

[7] Voir par exemple Marc 7,18-23 ; Luc 11,39-41 ; Jean 15,3.

[8] L’Eglise préconise des règles d’hygiène eucharistique élémentaires, mais en elles-mêmes, elles sont dénuées de force théologique. Nulle part l’évangile ne met en avant que Jésus ait touché autrui seulement après s’être assuré que ses mains étaient propres, ou qu’on le touchât avec une nécessaire propreté…L’hygiène est un acquis culturel récent.

[9] https://www.france-catholique.fr/Communion-sur-la-langue-et-sur-la-main-Dispositions-requises-notion-de-choix.html

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