Norman C. Tobias, La conscience juive de l’Eglise, Jules Isaac et le concile Vatican II

Norman Tobias(traduit de l’américain par John E. Jackson)  Biographie  2018  Ed. Salvator

Nous avons tous (ou presque…) entendu parler du manuel d’histoire pour les lycées, « le Malet-Isaac » et donc le nom de Jules Isaac nous est familier même si nous ignorions la personne qui se cachait derrière ce nom. Cependant, le livre de Norman C. Tobias : La conscience juive de l’Eglise, Jules Isaac et le Concile Vatican II (en anglais : Jewish Conscience of the Church, Jules Isaac and the second Vatican council) n’est pas centré sur cette notoriété d’historien scolaire, mais sur le rôle qu’il a joué dans la réforme de l’enseignement de l’Eglise catholique concernant les juifs et je judaïsme. Il est à présent reconnu que Jules Isaac fut l’influence déterminante derrière le quatrième paragraphe de la déclaration conciliaire Nostra Aetate de 1965[1] qui présente la position officielle de l’Eglise catholique concernant ses rapports avec les grandes religions du monde. Ce quatrième paragraphe concerne « La religion juive », et n’est pas si long que nous ne puissions le reproduire ici :

  1. La religion juive

Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham.

L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d’Abraham selon la foi (Gal 3,7), sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l’Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C’est pourquoi l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils (Rom 11, 17-24). L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même, des deux, a fait un seul (Eph 2,14-16).

L’Église a toujours devant les yeux les paroles de l’apôtre Paul sur ceux de sa race « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » (Rom 9, 4-5), le Fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi que les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ.

Selon le témoignage de l’Écriture Sainte, Jérusalem n’a pas reconnu le temps où elle fut visitée (Luc 19,44) ; les Juifs, en grande partie, n’acceptèrent pas l’Évangile, et même nombreux furent ceux qui s’opposèrent à sa diffusion (Rom 11,28). Néanmoins, selon l’Apôtre, les Juifs restent encore, à cause de leurs pères, très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance (Rom 11, 28-29 et Lumen Gentium 16).  Avec les prophètes et le même Apôtre, l’Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et « le serviront sous un même joug » (So 3, 9) (Is 66, 23 ; Ps 65, 4 ; Rom 11, 11-32).

Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ (Jn 19,6), ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ.

En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs.

D’ailleurs, comme l’Église l’a toujours tenu et comme elle le tient encore, le Christ, en vertu de son immense amour, s’est soumis volontairement à la Passion et à la mort à cause des péchés de tous les hommes et pour que tous les hommes obtiennent le salut. Le devoir de l’Église, dans sa prédication, est donc d’annoncer la croix du Christ comme signe de l’amour universel de Dieu et comme source de toute grâce.

On ne se rend sans doute plus compte de ce que ce texte a de révolutionnaire ; c’était la première fois dans l’histoire de la chrétienté que l’on se tournait officiellement vers le judaïsme de manière positive et historiquement exacte. Auparavant, aussi étonnant que cela ait pu être, le consensus chrétien[2] concernant Israël était composé au mieux d’un espoir de conversion, et l’on l’on priait pour celle-ci, au pire d’une certitude que Dieu avait maudit le peuple jadis élu et que sa dispersion était la sanction de son crime de refus du Sauveur. Le vendredi saint, une prière particulière mentionnait le peuple déicide, mais les fidèles pouvaient, contrairement aux autres prières de la séquence, rester debout, et cela sans la pause de silence prévue pour les autres prières. Dans son souci d’illustrer l’attitude chrétienne vis-à-vis du peuple juif, le livre de Tobias mentionne plusieurs réactions typiques de la condamnation à la fois théologique et historique qui frappait les juifs : « Ce n’est pas seulement aujourd’hui, mais depuis le début de leur existence que les juifs sont considérés comme un corps étranger dans la chair de l’humanité »[3], ou bien : « Il n’y a aucune possibilité de contact ou de négociation avec les tueurs de Dieu »[4].

Comment Jules Isaac, l’historien connu pour son travail de pédagogue scolaire dans le cadre des manuels destinés aux élèves du secondaire, en vint-il à se faire le défenseur de la cause juive jusque dans le discours de l’antijudaïsme chrétien millénaire ? Comment cet homme, de descendance juive et portant ce nom si connoté, réussit-il à passer à travers le XXième siècle pour devenir l’artisan passionné de la Déclaration catholique de reconnaissance des « frères aînés »[5] des chrétiens, et du rejet de toute forme d’antisémitisme catholique ? Comment a-t-il pu faire de ce combat le sien, alors même que sa famille fut décimée par les nazis et périt dans les chambres à gaz, et que cette horreur a pu être alléguée par certains penseurs chrétiens comme le châtiment voulu par Dieu envers le peuple déicide ?[6] Ces questions trouvent leurs réponses dans le livre de Norman C. Tobias, et soulignent tout l’intérêt de la lecture de l’ouvrage. Il se lit comme un roman d’aventures, truffé qu’il est de moments dramatiques et palpitants, tant sur le plan de l’histoire nationale que de la vie privée de son héros, et de ses démêlés avec l’Eglise catholique. Ajoutons, avant d’y revenir plus bas, la dimension d’histoire de l’exégèse biblique qui y est contenue, et qui donne au livre une valeur tout à fait spéciale.

On commence par « Les années de formation » : Jules Isaac naît en 1877 et grandit dans une famille installée en Alsace ; il perd ses parents à 14 ans et devient interne, mais cet exil lui permet de faire une rencontre qui sera déterminante pour toute son évolution postérieure, celle de Charles Péguy avec lequel il va lier une amitié indéfectible, longtemps après la disparition en 1914 du poète de Jeanne d’Arc. Les pages du livre dédiées à cette amitié, et notamment celles consacrées à l’affaire Dreyfus, se lisent avidement. Jules Isaac apparaît avant tout comme un républicain, un socialiste, un passionné de la France libérée des superstitions du passé, que manifeste l’enseignement public pour tous. Il passe l’agrégation en 1902, devient professeur dans divers lycées de province (Nice, Sens, Saint-Etienne, Lyon) mais déjà son républicanisme et son nom le mettent en butte à certains préjugés bourgeois et antisémites profondément ancrés, qui malgré (ou à cause de ?) la réhabilitation de Dreyfus, le visent lui et sa famille comme juifs. Il est mobilisé en 1914, et passe trois ans dans les tranchées, avant d’être blessé en 1917 et rapatrié. Il peut reprendre sa carrière dès la fin de la guerre. C’est alors que Jules Isaac travaille d’arrache-pied pour les tomes de son manuel d’histoire, d’autant que son collaborateur Malet a été tué au combat. Sept longues années de labeur (bien sûr en même temps que son professorat) furent nécessaires pour mener à bien cette tâche. Côté réflexion, il s’attelle aussi à un travail sur les causes de la Grande Guerre, mettant en place une méthode positiviste et documentaire expérimentée dans ses fiches pédagogiques[7]. Il milite dans des associations pour promouvoir l’amitié franco-allemande en liaison avec des universitaires d’outre-Rhin et entame un projet de thèse qui ne verra pas le jour. En 1936 il devient Inspecteur général de l’Instruction publique : il a 59 ans.

C’est pendant la guerre de 1939-45 que tout se précise pour lui concernant sa mission de réforme du discours antijudaïque qui aboutira à Nostra Ætate. Ce n’est pas que rien ne l’y préparait, on l’a vu, mais malgré tout, il aura fallu la guerre et le déchainement antisémite qui le frappa au cœur, dans sa famille et dans sa vie, pour qu’un tournant décisif soit pris le concernant. Le chapitre IV du livre qui s’intitule « De citoyen à lépreux » indique combien la guerre l’atteint : elle lui prend tout, les siens, son travail, ses ressources, sa respectabilité. Le manuel d’histoire Malet-Isaac fut interdit en 1942, car « il n’était pas admissible que l’histoire de France soit enseignée aux jeunes français par un Isaac »[8]. Dès avant le drame de 1943 où trois membres de sa famille sont capturés et emmenés par la Gestapo, il travaille sur un livre qui critique le régime de Vichy, Les oligarques, et en même temps il se plonge dans l’étude du Nouveau Testament, qu’il lit en grec, pour mieux comprendre les racines de l’antisémitisme. Il pense à un livre qui s’appellerait Jésus et Israël, où il montrerait que c’est à tort que la tradition chrétienne anti-juive trouve ses origines dans le Nouveau Testament, et qu’en fait elle provient d’écrivains chrétiens de l’ère postérieure et jusqu’à l’époque contemporaine.

Lui-même doit sa vie sauve à la chance et à la protection de plusieurs personnes en France libre qui le cacheront à divers occasions, et c’est dans ces différentes retraites qu’il lira les travaux d’histoire du christianisme, d’exégèse (le père Lagrange, notamment) et de théologie qui formeront la base de son livre. De manière concomitante (mais pas du tout concertée), Pie XII sortira en 1943 l’encyclique Divino afflante spiritu, qui renouvelle en grande partie l’étude de l’Écriture selon les méthodes pratiquées en milieu protestant. Jules Isaac, lui, comprendra qu’il faut absolument se centrer sur le Jésus prépascal, en excluant tant que faire se peut les élaborations théologiques découlant de la Résurrection, si l’on veut essayer de reconstituer l’historique de ses relations avec ses contemporains, les pharisiens, les chefs juifs et le peuple qui l’entourait. L’enjeu était de montrer que les juifs, dont Jésus n’a jamais été dissocié, dont il pratiquait la religion, qu’il avait conscience d’avoir une mission de salut les concernant, ne sauraient être accusés de la condamnation et de la mise à mort de Jésus. Seuls le sont les responsables juifs de Jérusalem, qui formaient une caste urbaine très limitée, et qui ont réussi à faire avaliser le crime par les autorités romaines.

Pourquoi a-t-on cru si longtemps en milieu chrétien la version de la culpabilité du peuple juif dans la crucifixion de Jésus ? La vulgate de l’attitude chrétienne consistait à dire que « les juifs » (l’évangile de Jean, notamment, utilise ce qualificatif de manière polémique) avaient endossé la culpabilité de la mort de Jésus (voir le verset de Mat 27,25 « que son sang retombe sur nos têtes et celle de nos enfants »), que la religion juive du premier siècle était formaliste et extérieure (la description du pharisaïsme dans les évangiles), que le peuple avait été réprouvé par Dieu, qualifié de déicide, et que sa faute pour ce crime insigne était sa dispersion (voir par exemple Saint Augustin : « Les juifs, ces meurtriers qui n’ont pas voulu croire en lui, parce qu’il fallait qu’il mourût et qu’il ressuscitât … ont été arrachés de leur pays … et dispersés dans l’univers »[9]). Dans l’esprit de beaucoup, enfin, les pogroms que les juifs continuaient à subir faisaient partie de leur destin historique[10]. En lisant attentivement le Nouveau Testament, Jules Isaac constata que tous ces éléments étaient à la fois scripturairement mais aussi historiquement faux et dangereux. Il appela cette collection de préjugés « l’enseignement du mépris »[11]. Et tout son énorme travail subséquent sera de fonder les raisons d’une version authentique, qui tient compte de l’histoire et de l’Écriture soigneusement débarrassée de ces scories.

Un des apports assez extraordinaires pour l’époque que l’on relève sous la plume de Jules Isaac est cette idée que non seulement la tradition antijudaïque s’est propagée dans les ouvrages des pères, et plus tard, des prédicateurs chrétiens zélés, prêts à trouver chez « les juifs » pris collectivement des responsables commodes et que c’est en retournant à l’Écriture attentivement remis en contexte que l’on se rend compte de ces dérives, mais que cette Écriture contient elle aussi des passages contaminés, déjà, par cette attitude ! Autrement dit, l’Écriture est à même de dénoncer des traditions dévoyées de certaines lectures chrétiennes anti-juives, mais elle oblige également de critiquer certains de ses propres passages comme contaminés par un antijudaïsme ancien :

« Même les évangiles eux-mêmes, « témoignages inspirés pour l’homme de foi, mais aussi témoignage à charge », selon Isaac, ne sont pas à l’abri de la corruption. Le défi consistait à séparer l’essentiel de l’Évangile de ce qu’Isaac considérait être son expression humaine accidentelle, comme il l’explique dans son livre encore inédit à l’époque :

« Les Évangiles sont au regard du chrétien, des textes inspirés. Ils n’en sont pas moins des textes établis de main d’homme, et par là, nécessairement soumis aux lois de la critique textuelle, littéraire, historique que nulle exégèse, fût-elle la plus orthodoxe, ne saurait éluder (…) Ces trois critiques visent au même but : atteindre la vérité évangélique, la dégager de toutes scories, de toutes impuretés humaines… »[12]

Ce que touchait ici Isaac, c’est le paradoxe fécond de la Parole dans la Parole, l’Esprit dans la lettre, l’Évangile dans les évangiles, que mettra en lumière notamment Henri de Lubac [13], mais il le faisait selon une audace rarement si perspicace, car même si l’encyclique de 1943 permettait dorénavant aux catholiques de lire la lettre de l’Écriture de manière critique, la doctrine d’alors considérait que cette Écriture, puisqu’inspirée, non seulement ne contient pas d’erreurs spirituelles patentes, mais véhicule elle-même la Parole de Dieu, le Verbe fait chair. C’est ce que rappelle Dei Verbum, la déclaration concernant la Parole de Dieu promulguée à Vatican II :

 « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles. Toujours elle eut et elle a pour règle suprême de sa foi les Écritures, conjointement avec la sainte Tradition, puisque, inspirées par Dieu et consignées une fois pour toutes par écrit, elles communiquent immuablement la Parole de Dieu lui-même et font résonner dans les paroles des prophètes et des Apôtres la voix de l’Esprit Saint. »[14]

Le livre de Norman Tobias lui-même met en évidence cette difficulté à travers son préfacier, Gregory Baum[15], qui a joué un rôle dans l’élaboration de Nostra Aetate, et à qui Tobias fait souvent référence[16]. Il se trouve que Gregory Baum (ainsi qu’il l’explique dans la préface p.16) avait répondu, sitôt la publication du livre d’Isaac, Jésus et Israël, par son propre livre The Jews and the Gospel (traduit par Les Juifs et l’Évangile, 1965) et tout en se déclarant son disciple, critiquait le livre d’Isaac sur un seul point, précisément la possibilité pour des versets bibliques de comporter un sens antisémite. Voici comment s’exprime Baum : « Dix ans plus tard (…), je changeai d’avis : à regret, je reconnus avec Jules Isaac et Rosemary Ruether qu’il existait bel et bien dans le Nouveau Testament des versets qui reflétaient le conflit entre l’Église et la Synagogue et faisaient preuve d’hostilité envers les juifs. » Cet aveu constitue le signe de la difficulté idéologique de dépasser le caractère littéral (car inspiré, donc dépendant d’une affirmation de foi) de passages bibliques antijudaïques au nom d’une inspiration plus grande, que Jules Isaac n’avait cessé de mettre en avant, à savoir la miséricorde infinie de Dieu qui, malgré les fautes et les manquements de ses enfants, jusqu’à ceux qui s’en sont pris au Christ, leur pardonne, car « ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 24,34). Fidèle à Charles Péguy, Isaac redisait aussi incessamment la phrase de son mentor selon laquelle « ce ne sont pas les juifs qui ont crucifié Jésus-Christ, mais nos péchés à tous. »[17]

Ce qui est intéressant, et qui se rajoute au combat contre l’antijudaïsme chrétien initié par Jules Isaac, c’est l’attitude intellectuelle, démontrée par lui, qui sous-tend ce combat. Il s’agit, dans cette attitude, de se rapporter à la vérité, de se battre pour elle, et ce jusqu’à pouvoir distinguer dans les énoncés sacralisés de celle-ci des imperfections contre lesquels on luttera également, au risque de scandaliser les défenseurs de la vérité ainsi énoncée. La vérité en effet est sacrée, mais la difficulté est de repérer où se situe cette sacralité, et d’opérer un partage nouveau au cœur d’un territoire jusqu’alors entièrement consacré. Dans le cas de la Parole inspirée, il n’est pas facile de savoir quelle critériologie choisir et dans quel cas ; la vénération qui l’entoure la rend presque intouchable. Par ailleurs, le phénomène de sacralisation, totalitaire en son essence, fait que si l’on déclare impure une partie de la réalité sacrée, cette impureté déteint sur le tout. Normalement, la Bible possède des protections internes contre ce risque[18], mais le livre lui-même n’est pas en cause. Par contre la manière dont, à certaines époques et dans certains lieux, certains littéralistes ou certains fondamentalistes ont pu le sacraliser tout ou partie, même (et surtout) de bonne foi, contient ce risque[19]. A contrario, il vaut la peine d’écouter Isaac recentrer son inspiration (dans son Jésus et Israël) sur les textes eux-mêmes : « C’est par eux [les Évangiles], par eux surtout que vaut mon livre, d’eux qu’il tire ce qu’on veut bien lui reconnaître de vertu éclairante. S’il y a une lumière qui brille dans ce livre, c’est la Parole. »[20]

Le reste de La conscience juive de l’Église retrace le chemin qui mena Isaac jusqu’à son entrevue avec Jean XXIII, où il put lui représenter l’importance, presque vingt ans après la Shoah, de mettre par écrit et de manière la plus officielle qui soit, la position réformée de L’Église concernant sa relation au judaïsme. On assiste aux soubresauts des préparatifs de la Conférence de Seelisberg en 1947 qui rassembla juifs et chrétiens et aboutit à un texte synthétisant en 10 points la position des deux religions, puis des controverses qui accueillirent la publication du livre Jésus et Israël. On assiste ensuite, après la mort d’Isaac et de Jean XXIII, à la poursuite de cette « mission sacrée », pendant le Concile lui-même, grâce notamment au cardinal Bea qui sut manœuvrer pour contrer les forces traditionalistes et faire passer le texte sur Israël. Et finalement on comprend l’un des ressorts les plus profonds du combat de Jules Isaac, celui qui peut-être explique pourquoi ce fut d’un juif réchappé de l’enfer nazi que procéda cette révision de la pensée chrétienne, après 19 siècles d’antijudaïsme : « Ce n’est pas parce qu’ils ont tué le Christ, c’est parce qu’ils ont donné le Christ au monde que la rage de l’antisémitisme hitlérienne a traîné les juifs sur les routes de l’Europe dans les ordures et le sang (…) Voilà donc que sans le savoir, Israël a été poursuivi par la même haine qui poursuivit aussi et d’abord Jésus-Christ (…) comme d’étranges compagnons, juifs et chrétiens ont fait route ensemble sur le chemin du Calvaire. »[21]

Yves MILLOU

[1] Voir la page Wikipedia sur le document, et le site du Vatican pour le texte lui-même.

[2] L’attitude protestante et orthodoxe partageait le même préjugé que l’attitude catholique.

[3] Déclaration de la Commission théologique de l’œuvre évangélique suisse en 1938. Norman C. Tobias, La conscience juive de l’Eglise, p. 236.

[4] Mgr Tardini, 1959, idem. p.252.

[5] Expression de Jean-Paul II, voir ici, la déclaration prononcée lors de sa visite à la Synagogue de Rome, le 13 avril 1986.

[6] Jules Isaac lui-même échappa par miracle à la rafle de la Gestapo en octobre 1943, et considéra sa survie comme un signe de sa mission sacrée. Cf. Tobias, p. 250. Pour le châtiment qu’Auschwitz a pu représenter dans l’esprit de certains chrétiens après guerre, cf. Tobias p. 39.

[7] Cela aboutira à l’ouvrage de 1933 : Un débat historique : 1914, le problème des origines de la guerre.

[8] Tobias, p. 108.

[9] La cité de Dieu, XVIII, 46 Seuil, Points Sagesse 1994, p. 74.

[10] Cf. Tobias p. 39 et 141-2, la controverse entre Isaac et Daniel-Rops.

[11] Cette expression deviendra le titre d’un ouvrage ultérieur : Jules Isaac, L’enseignement du mépris, vérité historique et mythe théologique, Paris, 1962.

[12] Tobias, p. 149-50

[13] Un de ses textes majeurs sur le sujet : Histoire et Esprit. L’intelligence de l’Écriture d’après Origène, Aubier-Montaigne, 1950.

[14] Dei Verbum 21. On pourrait aussi rappeler le §13, où un parallélisme explicite est fait entre l’Incarnation et l’entrée du Verbe dans le langage humain : « En effet, les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes. »

[15] https://fr.wikipedia.org/wiki/Gregory_Baum

[16] Voir Tobias, p. 276 et ss.

[17] Ibid., par exemple p. 169. Et Isaac de rajouter (même page) : « Voilà ce que pense, je le sais, une élite chrétienne, catholique et protestante. Mais une élite infiniment peu nombreuse, et peu écoutée. Tandis que la tradition meurtrière continue d’être propagée dans les âmes sans défense par des théologiens routiniers, des littérateurs étourdis, plus soucieux de succès mondain que de vérité pure. » Tobias indique à la suite que le Concile de Trente enseigne exactement la même chose.

[18] On pense à Deut 13,2-6; 2Tim 4,31; Jn 4,1-6. Mais ce discernement tient davantage d’un certain sensus fidei.

[19] Un exemple de blocage, puis d’évolution qui eut lieu à la fois à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, du christianisme (et dont il profita), est celui du changement de compréhension du statut de l’esclavage. Voir B. Sesboüé, L’Evangile et la Tradition, Bayard 2008 pp. 180-194.

[20] Tobias, p. 214.

[21] Tobias, p. 161. Une citation de Jacques Maritain.

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