Naissance de l’antisémitisme dans l’Antiquité gréco-romaine

Premiers contacts

C’est en 332 av. J-C, lorsqu’Alexandre envahit l’Égypte et la Palestine, que se produisent les premiers contacts entre Juifs et Grecs. Très vite après la fondation de la ville, en 331, la diaspora juive se développe à Alexandrie de manière considérable. Ces Juifs parlent grec et sont parfaitement hellénisés ; c’est de leur communauté qu’émane la traduction de la Bible hébraïque en grec, traduction connue sous le nom de Septante et entreprise, dès le 3ème siècle, selon la tradition, à la demande du roi Ptolémée II; au 1er siècle, le juif Philon d’Alexandrie interprète la Bible à la lumière de la philosophie grecque. Quant aux Juifs restés en Palestine, ils doivent également connaître un peu de grec, ne serait-ce que pour leurs contacts avec l’occupant.

Premières persécutions

Malgré ces débuts prometteurs, on ne va pas tarder à voir apparaître conflits, révoltes et persécutions, en Palestine tout d’abord. Le roi Antiochus IV Épiphane, qui règne de 175 à 164,  se livre à une politique d’hellénisation forcée. Le Temple est transformé en temple de Zeus : c’est « l’abomination de la désolation » dont parle le prophète Daniel (cf. Dn 11, 31) ; la circoncision et l’observance du sabbat sont interdites. Cette tentative d’abolir la religion juive provoque le mouvement de révolte des Maccabées et suscite, dans les communautés juives, un fort climat anti-grec qui ne fera que se développer.

Dans la diaspora, c’est à Alexandrie, malgré l’hellénisation des Juifs qui y résident, que vont apparaître les premières persécutions. Dès la fin du 2ème siècle, la communauté juive ayant imprudemment pris parti dans les querelles dynastiques qui opposent Ptolémée VIII et sa sœur Cléopâtre II, se produisent les premiers troubles anti-juifs. Les Juifs, qui se sentent désormais en situation d’insécurité, accueillent plutôt favorablement la domination des Romains, après la victoire de ces derniers à Actium, en 31 av. J-C. Ils comptent en effet sur le pouvoir romain pour les protéger, d’autant que, dans l’Empire Romain, le judaïsme, religio licita, bénéficie d’un statut officiel assurant aux Juifs la liberté de pratiquer leur culte et de vivre selon leurs coutumes.

D’autre part, l’occupation romaine permet l’émergence d’une classe de riches commerçants et financiers juifs. Mais un courant nationaliste se répand dans la communauté grecque, qui se juge négligée par les Romains et reproche aux Juifs de soutenir ceux-ci. Le conflit éclate en 38 ap. J-C : on assiste à des scènes de violence collective lors desquelles de nombreux Juifs sont massacrés par la population gréco-égyptienne. Sur ordre du préfet romain, tous les Juifs sont relégués dans le même quartier, qui leur est exclusivement réservé et dont ils n’ont pas le droit de sortir. C’est donc, et malgré l’anachronisme des termes, en  38 ap. J-C à Alexandrie, qu’a lieu le premier pogrom et qu’on invente le premier ghetto de l’histoire[1]. Philon est envoyé en ambassade à Rome auprès de l’empereur Caligula pour plaider la cause des Juifs mais sa mission se heurte à la folie de l’empereur et il faut attendre l’assassinat de celui-ci et l’avènement de Claude, en 41, pour que la crise se résolve : le nouvel empereur fait rouvrir les synagogues et juger les meneurs anti-juifs. Faut-il parler d’antisémitisme à propos de ces persécutions ? En tout cas il faut noter que, parallèlement à ces événements, se développe dans le monde gréco-romain, un climat de plus en plus hostile aux Juifs, qui transparaît dans un certain nombre de textes écrits.

Un climat hostile aux Juifs

Vers 315 av JC, Hécatée d’Abdère, auteur d’une histoire de l’Égypte, parle des Juifs comme d’un peuple d’une antiquité vénérable et reconnaît Moïse comme un sage. S’il regrette leur « genre de vie asocial et contraire à l’hospitalité », il attribue ce travers à la dureté de l’exil dont ils ont souffert. Il se fait l’écho d’une légende égyptienne selon laquelle les Juifs seraient des descendants de lépreux, mais il ne souscrit pas à cette légende. Cependant les choses vont vite changer. Manéthon, un prêtre égyptien qui écrit en grec, vers 270 av. J-C, une histoire de l’Égypte, accuse Moïse d’avoir abandonné le culte des dieux égyptiens et reprend à son compte l’histoire suivant laquelle les Juifs expulsés par Pharaon auraient été atteints de la lèpre: une malédiction d’ordre biologique pèserait ainsi sur leur peuple.

Nombre d’écrivains grecs et romains vont reprendre ces ragots, en y ajoutant d’autres griefs. Les Juifs sont accusés d’insociabilité et de xénophobie : s’ils refusent de se mêler au reste de l’humanité, c’est qu’ils ne sont pas vraiment humains. On les accuse d’athéisme parce qu’ils refusent d’adorer les dieux des autres peuples. Leurs coutumes religieuses sont inquiétantes : la pratique de la circoncision ; l’interdit, inexplicable pour des Grecs, de manger du porc. On prétend qu’ils adorent une tête d’âne, or, en Égypte, l’âne est consacré à Seth, qui a tué Osiris et est associé à la détestable dynastie des Hyksos[2] : l’âne c’est le diable ! On les accuse également de meurtre rituel, pratiqué tous les sept ans ou chaque année, sur la personne d’un étranger, grec si possible, préalablement engraissé[3]. Les Romains en rajoutent. Ammien Marcelin, historien du 4ème siècle, évoque le foetor iudaicus, la mauvaise odeur propre aux Juifs. On les dit à la fois « rusés et habiles, serviles et séditieux, lubriques et austères, accapareurs et mendiants ». Leur prosélytisme exaspère. Au 1er siècle, une lettre écrite en grec par un Égyptien rapporte qu’il y a, à Memphis, des gens à qui « les Juifs donnent la nausée » !

Le texte de Tacite, au livre V des Histoires

L’historien Tacite (Histoires V, 2-6) , au moment où il va raconter la prise de Jérusalem en 70 ap. J-C, reprend à son compte, sous prétexte de révéler les origines de cette ville, une bonne partie des ragots qui courent sur les Juifs à son époque, à commencer par l’histoire des lépreux expulsés par Pharaon dans le désert. Voici comment il présente Moïse et les rites que celui-ci a donnés aux Juifs.

  1. Moïse, pour s’assurer à jamais l’empire de cette nation, lui donna des rites nouveaux et un culte opposé à celui des autres mortels. Là est profane tout ce qui chez nous est sacré, légitime tout ce que nous tenons pour abominable. L’effigie de l’animal[4] qui leur montra la route et les sauva de la soif est consacrée dans le sanctuaire, et ils sacrifient le bélier comme pour insulter Hammon[5]. Ils immolent aussi le bœuf, que les Égyptiens adorent sous le nom d’Apis. Ils s’abstiennent de la chair du porc, en mémoire de la lèpre qui les avait jadis infectés, et à laquelle cet animal est sujet. Des jeûnes fréquents sont un aveu de la longue faim qu’ils souffrirent autrefois, et leur pain sans levain rappelle le blé qu’ils ravirent à la hâte. S’ils consacrent le septième jour au repos, c’est, dit-on, parce qu’il termina leurs misères ; séduits par l’attrait de la paresse, ils finirent par y donner aussi la septième année. Suivant d’autres, cet usage fut établi pour honorer Saturne, soit qu’ils aient reçu les principes de la religion de ces Idéens[6] qu’on nous montre chassés avec Saturne et fondant la nation des Juifs, soit parce que, des sept astres qui règlent la destinée des mortels, celui dont l’orbe est le plus élevé et la puissance la plus énergique est l’étoile de Saturne, et que la plupart des corps célestes exercent leur action et achèvent leur course par nombres septénaires.
  2. Ces rites, quelle qu’en soit l’origine, se défendent par leur antiquité : ils en ont de sinistres, d’infâmes, que la dépravation seule a fait prévaloir. Car tout pervers qui reniait le culte de sa patrie apportait à leur temple offrandes et tributs. La puissance des Juifs s’en accrut, fortifiée d’un esprit particulier : avec leurs frères, fidélité à toute épreuve, pitié toujours secourable ; contre le reste des hommes, haine et hostilité. Ne communiquant avec les autres ni à table, ni au lit, cette nation, d’une licence de mœurs effrénée, s’abstient pourtant des femmes étrangères ; entre eux, tout est permis. Ils ont institué la circoncision pour se reconnaître à ce signe. Leurs prosélytes la pratiquent comme eux, et les premiers principes qu’on leur inculque sont le mépris des dieux, le renoncement à sa patrie, l’oubli de ses parents, de ses enfants, de ses frères. Toutefois on veille à l’accroissement de la population : il est défendu de tuer aucun nouveau-né[7], et l’on croit immortelles les âmes de ceux qui périssent dans les combats ou les supplices. Il s’ensuit qu’on aime à procréer et qu’on s’inquiète peu de mourir.[8]

A travers ce texte, on touche à ce qui est au principe de tout racisme : la haine et le rejet total de l’autre, y compris de l’autre qui est en soi. Le Juif apparaît ainsi comme une figuration de l’altérité absolue, une créature purement fantasmatique, qui fait tout à l’envers, accomplit des rites monstrueux et est d’une perversité totale. Bref c’est le repoussoir parfait et rassurant, dont la différence permet d’attester qu’on appartient soi-même au monde civilisé. Le drame est bien entendu que ce fantasme engendre dans la réalité, aujourd’hui comme hier, des persécutions qui, elles, n’ont rien d’imaginaire !

Jean-Louis Gourdain

[1] J’emprunte cette remarque et bien d’autres éléments de cet article à Christian Delacampagne, Une histoire du racisme, Livre de poche « Références », 2000, p. 47. On lira avec profit, sur le présent sujet, le chap. II de cet ouvrage : « Les Hébreux à l’âge hellénistique », p. 39-56

[2] Les Hyksos : nom donné par Manéthon à des envahisseurs asiatiques qui dominèrent l’Egypte de 1785 à 1580. Leur civilisation heurta violemment les traditions égyptiennes. Ils adoraient le dieu Seth, qu’ils avaient assimilé à Baal.

[3] On peut remarquer que plusieurs de ces griefs ont été ensuite appliqués aux premiers chrétiens : misanthropie, onolâtrie, meurtres rituels de nourrissons etc. Voir la liste que Tertullien dresse, dans l’Apologétique, de toutes ces calomnies.

[4] Il s’agit de l’âne. Tacite a rapporté que les Hébreux ont été sauvés de la soif dans le désert en suivant des ânes sauvages qui leur ont permis de découvrir une source.

[5]  Hammon, ou Amon, est souvent représenté avec une tête de bélier.

[6] Ces Idéens (Idaei), habitants de l’Ida en Crète, auraient été bannis de l’île et seraient les ancêtres des Juifs (Iudaei) : voir Histoires V, 2

[7] Les Juifs faisaient en effet exception sur ce point alors que Grecs et Latins pratiquaient avortement et exposition (= abandon) des enfants nouveau-nés non reconnus par le père.

[8] Tacite, Histoires, V, 4-5 (traduction Burnouf, disponible sur le site de Philippe Remacle : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/tacite/histoires5.htm)

 

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