Marek Halter, Je rêvais de changer le monde, Mémoires

Marek-Halter-je-revais-de-changer-le-monde« Pourquoi ce livre ? La question m’obsède. En évoquant le passé, ne suis-je pas en train de me ranger aux côtés de tous ceux qui, comme des brocanteurs, traînent leur charrette de souvenirs ? J’essaie de me placer en dehors de moi. Hors de ma personne. (…) je suis le mémorialiste d’un homme qui s’appelle Marek Halter. »[1] Pourquoi ce livre? La réponse est pourtant simple : cet écrivain-là aime écrire. Oui, il confronte les questions de tous les mémorialistes, il s’interroge sur la substance de ce temps que d’autres avant lui ont tenté d’emprisonner dans leurs phrases. Mais le plaisir principal de cette lecture vient de ce que nous sommes en compagnie d’un conteur qui raconte bien. D’ailleurs c’est comme ça qu’il a commencé. Après la guerre, où, ayant fui le ghetto de Varsovie avec ses parents, il débarque en URSS, en Ouzbékistan, il se débrouille pour s’imposer auprès des gamins de la rue qui veulent le brimer en tant que juif, en racontant des histoires, en utilisant sa langue bien pendue. Le succès arrive vite, il devient « Marek-tcho-khorocho-balakaiet » (Marek qui raconte bien), et c’est toujours lui qui, à près de 84 ans (il est né en 1936), a enchanté des millions de lecteurs de par le monde avec des livres comme La mémoire d’Abraham, Les fous de la paix, Les mystères de Jérusalem, et sa série des femmes dans la Bible et des femmes de l’Islam.

C’est donc la saga de cet homme de parole, homme des langues (il en parle je ne sais combien), qui fut d’abord peintre puis écrivain en 2e partie de vie, que l’on suit, mais aussi et surtout l’homme de combat, l’homme des engagements pour la paix. Il se trouve que ce juif, français d’adoption, mais en fait étranger partout en même temps que citoyen du monde, a voulu changer le monde, il a rêvé d’une utopie pacifiste et s’est démené pendant plus de 60 ans pour… ne pas y arriver. Alors, si, il a quand même eu des succès, la libération de prisonniers soviétiques, de dissidents argentins, l’amitié franco-russe… Mais ses grands combats, pour la paix au Moyen-Orient notamment, ou l’antisémitisme… qui peut dire qu’ils ont été remportés ? Et pourtant, ce rôle de « parlementaire » entre les belligérants, inlassablement reconduit, a-t-il porté ses fruits, quand on voit combien le conflit israélo-palestinien est à ce point embourbé, quand on observe que l’extrémisme et le nationalisme, sont, comme des hydres, toujours plus en train de relever et de darder leurs multiples têtes… Fascinant pourtant de suivre Marek Halter, accompagné le plus souvent de Clara sa femme, montant dans les avions, descendant dans les hôtels, repartant en quête de fonds aux USA, revenant pour assister aux cérémonies en faveur d’associations pour la paix, pour le dialogue entre les peuples, contre la faim dans le monde, pour la culture et la paix entre les hommes, sans relâche, sans hésitation, avec la foi du charbonnier et cette faconde inusable, au risque de se faire bouffer tout cru par les ogres qu’il ose approcher…

Marek Halter croit à la puissance de la parole. Il pense que la parole est l’arme suprême, qu’il faut toujours négocier, même en position de faiblesse, même si l’on s’attire les foudres des amis et la perplexité des ennemis. Il faut franchir les lignes, aller dans la gueule du loup. Le livre démontre cette méthode, et suscite l’admiration : petit à petit, il devient incontournable, et même s’il a probablement servi de caution à bien des hommes politiques, il sait comment se défendre, et inventer les moyens d’expression et de communication pour que ses idéaux soient respectés et acceptés. Longue marche. Etonnant que cet « intellectuel » comme il aime à se définir, n’ait pas fait d’études, n’ait pas suivi les cursus classiques. Son expérience, son sens de l’entregent, et son charme indéniable lui auront servi bien davantage. Halter est un bateleur dans la foire aux intérêts et aux influences ; il use de ses contacts pour en créer de nouveaux, il profite de ses livres pour avoir du poids et de son statut de rescapé juif pour forcer à l’action ceux qui ont le pouvoir. En fait, ces mémoires racontent l’entrelacement du rêve et du pouvoir, de l’idéal et de la nécessité, du verbe et de la force. Tantôt la balance penche vers un côté, tantôt vers l’autre, mais les liens tissés lors des échecs ou des essais qui n’ont pas réussi servent pour les deuxièmes, ou troisièmes tentatives. Marek Halter croit à « La force du Bien », titre d’un de ses livres publié en 1995. Il démontre combien un homme peut faire bouger les choses, quand il y croit, et on a la surprise d’observer qu’il en suffit d’un, pour que les autres jouent le jeu eux aussi.

Autre élément fascinant du livre : les petites histoires de la grande Histoire. On est emmené à sa suite dans les tractations, les négociations, les interventions où il fut impliqué au fil des décennies, avec leurs galeries de noms et de visages connus par les livres d’histoire ou les nouvelles à la télé : depuis les pourparlers de paix en Israël et Palestine (Golda Meir, Shimon Peres, Itzhak Rabin, Ariel Sharon, et en face, Yasser Arafat, Khaled Mechaal…), les contacts variés avec les présidents, premiers ministres et personnages influents de la République française (à peu près tout le monde depuis Giscard et Rocard : Mitterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy, Hollande et Macron) ; la nomenklatura éclairée de l’après Glasnost (beaucoup, beaucoup de noms, dont émergent Gorbatchev, Eltsine, et Poutine), les intellectuels français avec lesquels sans a priori politique (même s’il était foncièrement de gauche), Marek Halter se lia ; et jusqu’aux grandes figures de la diaspora juive : Rostropovitch, Simone Veil, Jankélévitch, Lévinas, Bernard Henry-Lévy, Elie Wiesel, Jacques Derrida… Il était familier de figures chrétiennes célèbres, notamment Jean-Marie Lustiger, Jean-Paul II (avec qui il échangeait en polonais) et l’abbé Pierre. Du fait de ses luttes politiques et humanitaires, mais aussi sa fréquentation du monde des médias, de la culture et des arts, il en vient à croiser tous les grands noms de la deuxième moitié du XXème siècle. Et c’est à chaque fois un plaisir de redécouvrir ces personnages vus depuis son regard et bercé par l’optimisme de ses actions. Comme Voltaire, comme Sartre, Marek Halter bénéficia de l’immunité intellectuelle qu’octroient le renom et la reconnaissance due à l’engagement. Devant lui, les portes s’ouvraient et les autorisations étaient signées parce que c’était Marek Halter, juif rescapé de Varsovie, travailleur de la Paix, conscience laïque des Lumières. Il offre le visage de ce que la France fait de mieux, l’accueil de l’étranger et l’intégration par l’intelligence. Et la foi que vivre et agir ne sont pas des vains mots.

Yves MILLOU

[1] Je rêvais de changer le monde, Robert Laffon/XO, 2019 p. 498.

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