Isabelle Cohen, Un monde à réparer, (suite)

Un monde à réparerJe dédie cette suite[1] à Agnès Varda, qui vient de disparaître. 

Le livre de Job, poème narratif, conte biblique en résonance avec d’autres mythes antiques traite de l’injustice (ou du scandale ?) que constitue, pour tout un chacun, le bonheur de l’homme destructeur opposé à la souffrance de l’homme juste, identifié à la figure de Job. La question est désormais : quel est le « manque » de Job, ou son « manquement » ? Pourquoi souffre-t-il ? Le poème incarne à travers les amis de Job différentes réponses à cette question essentielle et universelle.

Eliphaz représente l’opinion que ce qui arrive à Job est mérité. Job paye pour une faute, une attitude injuste. Il a fait son propre malheur. En somme Dieu rétribue sur cette terre en fonction du bien et du mal accompli.

Bildad soutient l’idée que si on souffre ici-bas, on en sera d’autant plus récompensé dans l’au-delà. Il s’agit encore d’une forme de rétribution.

Tsophar, quant à lui, incarne la croyance en une providence certaine mais inconnaissable. Rien ne sert d’essayer de comprendre la sagesse de Dieu. Encore un avatar de la doctrine de la rétribution, qui voudrait que chacun soit comblé ou accablé selon une logique inconnaissable.

Ses amis qui, loin de consoler Job, l’accablent, ne le convainquent pas. Le poème en réalité permet une interprétation plus riche. La doctrine de la rétribution est pulvérisée.

Job en effet est dans l’erreur quand il pense que les récompenses sont matérielles et physiques et que sa prospérité est justement sa récompense. En réalité ce qui lui manque, sa fêlure intérieure c’est son manque de savoir sur lui-même et sur les interactions de l’homme avec Dieu. D’où ses interrogations : « Fais-moi savoir …. » Notons cette progression : d’abord relativement indifférent à la perte de ses richesses, son deuil est éclatant à la mort de ses enfants, enfin quand il est lui-même atteint physiquement il demande à comprendre. Cela prouve bien qu’il pensait que sa prospérité méritée découlait du culte rendu à Dieu et par exemple des sacrifices qu’il faisait en purification lorsque ses fils banquetaient.

Nous découvrons, en même temps que Job lui-même, qu’il ne manque pas de la crainte de Dieu, du respect de Dieu mais d’amour de Dieu. Il prend conscience de la gratuité de l’amour divin et il accède à ce niveau de conscience en plusieurs étapes. Le Livre de Job indique donc plusieurs niveaux d’être :

– L’homme intermédiaire est celui qui altère ou détruit, faute d’être un sujet libéré de ses déterminismes ;

– Le juste non achevé est celui qui ne détruit pas car il s’est libéré. Il sait. Mais il reste idolâtre, met une chose plus haut que les autres, comme l’observance de la Loi ;

– Le juste terminé est celui qui fait circuler énergie humaine et énergie divine.

La peur et l’amour dans la pensée juive sont les deux grandes émotions qui régissent notre comportement. Il importe de connaître la nature de la peur et de l’amour que nous éprouvons et de savoir quelle émotion nous domine. Il y a plusieurs sortes de peur et d’amour, d’inégale valeur. La peur et l’amour de nature inférieure sont liés à la satisfaction. Ainsi une peur répandue est la peur de souffrir. Dieu dans la prière de supplication du malade est alors instrumentalisé. C’est une peur de nature inférieure. En revanche la peur de nature supérieure est celle qui découle d’une reconnaissance par l’homme de l’existence d’un Dieu créateur et de son propre rang de créature.

Job manquait-il de crainte de Dieu ou d’amour ?

Dans le premier verset du livre de Job, traduit par Isabelle Cohen :  » Il était un homme en terre de Outs. Job était son nom. Cet homme-là était simple et droit ; il craignait Elohim et était un s’éloignant du mal » (p.29), il n’est pas dit qu’il fasse le bien. Il évite le mal, le comportement destructeur. Serait-il juste à l’égard des hommes, pas à l’égard de Dieu ? Chef de clan, de type patriarcal, protecteur comblé de sa famille, sa richesse semble devoir le protéger lui-même. Job prie et sacrifie pour les siens. Une ombre donc atténue dès le début du conte le portrait brillant de Job, une ombre sur ses pensées. Pourquoi ne s’inquiète-t-il que de SA descendance ?

Les commentateurs qui font un parallèle entre Job et Abraham montrent la générosité supérieure d’Abraham. En Job, la Loi est respectée mais non inscrite dans sa chair, elle lui reste extérieure. Il manque (il manquerait, c’est une interprétation) de compassion, d’empathie, de bienveillance, pour employer des termes contemporains. Allons plus loin : il a même installé tous ces cercles protecteurs autour de lui, ses nombreux enfants, sa fortune… parce qu’il est incapable de contact direct, de cœur à cœur avec l’autre. Dans le poème c’est Elihou qui formule la dialectique de la crainte et de l’amour. Job « reste en arrière de ses pensées, le cœur à l’abri. » (p.501)

La transfiguration de Job

A la fin du conte, Job n’est pas restauré dans son bonheur antérieur, il est transfiguré. La tradition juive considère que ses malheurs n’ont pas eu de fin (à la différence de ce qui se passe dans le Livre de Ruth). Il a d’autres enfants, ses premiers ne lui sont pas rendus. Mais il a pris conscience de la souffrance de l’humanité et du mépris qui l’habitait. Les noms qu’il donne à ses filles (ce raisonnement s’appuie sur la puissance protectrice attribuée au nom propre) indiquent sa nouvelle capacité à aimer, dans la mesure où ils désignent des réalités impalpables, indestructibles. D’autre part il va intercéder auprès de Dieu pour ses amis. Il a donc appris à prier pour autrui, à être compatissant à ses souffrances. « Prier pour autrui signale la capacité de participer à sa peine, celle de se mettre à sa place, de se faire réceptacle de sa souffrance et de concentrer son énergie sur la dissipation de celle-ci (…) nulle crainte n’est plus associée à son geste » (p.502). Son geste de prière n’est pas entaché de crainte inférieure, il est gratuit, contredisant les accusations du Satan contre Job dans le prologue « puisqu’il s’agit de provoquer l’épanchement de l’abondance pour autrui, sans souci de soi. Tel est l’idéal vers lequel doit tendre l’homme de bonne volonté, le Juste étant défini comme celui qui a résolu la relation de fraternité » (p.503).

Job incarne à la fin du conte la relation de fraternité :

1- Il croyait que son opulence était la récompense de ses mérites.

2- Privé de cette abondance, il découvre que ce n’est pas parce qu’il a commis des erreurs qu’il est dans le malheur total.

3- Il comprend le pur amour gratuit de Dieu.

« En accédant à l’amour, enfin combiné à son expérience de la rigueur, Job bascule dans le monde venant. Il fait l’expérience de l’éternité: « Tout sera uni à l’unique attribut du chérissement (rahamim) de Dieu, préalable à l’avènement des temps messianiques, qui, dans la tradition juive, sont caractérisés par l’absence de rivalité, la paix et l’abondance. En un mot par la résolution de la relation de fraternité (p.500). »

Conclusion

L’amour est une possibilité inscrite au cœur de l’homme, déposé dans le cœur de l’homme par son créateur par amour. Reste à l’homme à effectuer une démarche (qu’Isabelle Cohen qualifie d’intellectuelle, ce que conteste le grand rabbin Haïm Korsia, qui pense que les hommes sans éducation peuvent accéder à l’amour), une démarche pour se garder d’aller vers ce qui détruit et libérer son élan d’amour pour la Vie. L’amour est un gisement enfoui. Les souffrances du juste (« souffrances d’amour » selon le Talmud) seraient un accouchement de l’amour. Pour le juste (celui du premier niveau, qui ne fait pas le mal ni ce qui est défendu) il est malaisé de se libérer de soi et d’accéder à l’amour des autres.

 » Job n’est pas un homme intermédiaire, frappé en retour par la violence qu’il a infligée à l’univers, mais un Juste éprouvé pour son caractère incomplet (p.506) ».

 » Le monde, tissé de la parole de vie divine, voyage vers sa réparation, dont l’homme a pour charge d’être l’artisan. Pour ce faire, l’homme ordinaire doit se réparer lui-même (p.468) ».

Se contenter de ne pas altérer le monde serait un comportement insuffisant.

Michèle Beauxis-Aussalet.

[1] Voir la première partie ici : https://bulletintheologique.wordpress.com/2018/12/23/isabelle-cohen-un-monde-a-reparer/

2 réflexions sur « Isabelle Cohen, Un monde à réparer, (suite) »

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