Aux âmes, citoyens!

Du danger de commémorer

11 novembre 2018 : Dans toute la France, le président Macron en tête, élus et responsables d’associations se sont mobilisés pour célébrer le centenaire  de l’Armistice, provoquant des rassemblements empreints d’émotions.  Plongée dans les souvenirs des tranchées, vieux papiers exhumés, reliques exposées. Devoir de mémoire, dit-on…

17 novembre 2018 : Aux quatre coins de la sous-France, des citoyens sortent de chez eux, se vêtent de gilets jaunes, révélateurs d’un mal-être croissant. Question de pouvoir d’achat, dit-on…

Quel lien établir entre ces deux circonstances, au-delà du degré 0 des commentaires  populaires: « Ils ont dépensé tant de milliers d’euros pour les commémorations pendant que nous, on paie l’essence dix centimes de plus… » ?

Pantalons rouges et gilets jaunes

En effet, les causes les plus tangibles du mécontentement populaire – salaires qui patinent, charges fiscales de plus en plus lourdes pour une population active de moins en moins nombreuse – ne sont pas neuves. La jacquerie aurait pu éclater à n’importe quel moment, depuis des mois, voire des années – J’avance l’hypothèse que l’exaltation du sacrifice des combattants d’hier a peut-être provoqué le vague sentiment, chez leurs descendants, de l’enlisement de leur existence dans une vie sans espérance, coincée dans les tranchées du consumérisme ordinaire, maintenant menacé  d’épuisement ?  Les grandes gueules en gilets jaunes attribuent le malheur des temps aux « riches », comme les poilus pouvaient se plaindre du haut commandement faisant bon marché de leurs vies. Derrière ces données d’évidence, ne sont-ce pas des âmes en peine qui cherchent à se faire entendre ?

N’y a-t-il pas, bien enfoui sous les slogans ineptes, un sentiment de culpabilité sous-jacent, au souvenir des souffrances endurées par les poilus ? Quand on lit dans l’une de leurs lettres : Comme vous avez de la chance  d’être là-bas, chez vous ! Vous ne savez même pas à quel point vous avez de la chance… Ces paroles semblent s’adresser à nous. Les pantalons rouges d’hier ont-ils crié vengeance, suscitant, dans les générations actuelles, l’émergence d’un uniforme moins seyant, certes, mais encore plus voyant, manifestant leur  intuition diffuse d’être sacrifiés, eux aussi, non pas sur l’autel de la Patrie, mais sur celui du Veau d’or moderne qu’est l’automobile, au sommet d’une pyramide d’autres idoles destinées à améliorer la destinée des pauvres mortels : machines à tout faire, écrans à tout montrer…

Homotomobiles

L’automobile, dévoreuse de vies, insatiable brûleuse de pétrole, émettrice de gaz toxiques, matrice trompeuse aux lignes lisses, est celle par qui la révolte arrive. Ses zélotes sont attachés à faire reluire sa carrosserie au cours d’une cérémonie hebdomadaire de lavage consciencieux comme des ablutions rituelles – au risque de gaspiller des quantités d’eau et de rejeter des mousses détergentes dans les nappes phréatiques ; leur dévotion va jusqu’à faire construire des pavillons où la place qui leur est faite est égale ou supérieure à celle des humains ! Il suffit de se promener dans nos campagnes banlieusifées pour se convaincre de l’importance du phénomène… Pendant ce temps-là, à Paris et dans les métropoles de la France d’en-haut, des tranchées déchirent les grandes artères pour permettre la construction de lignes de tramways, prélude à l’expulsion des automobiles de leurs périmètres. Le spectacle de ces grands chantiers générateurs d’embouteillages épuisants, ruineux en temps et en énergie, n’a-t-il pas fait écho aux témoignages de poilus embourbés et menacés – les cauchemars des uns se reflétant dans ceux des autres ?

Ceux qui ont sacrifié un an de salaire ou plus pour l’achat du carrosse par lequel ils pensaient gagner l’estime de leurs concitoyens, se voient tout-à-coup vilipendés comme de méchants pollueurs ! Eux qui contribuent au-delà de leurs moyens à maintenir les chiffres du marché de l’automobile dans une bonne moyenne, brimés par la réduction à 80 kms/h de leur vitesse de croisière, punis de sévères amendes  en cas de dépassement, devraient encore subir une hausse des taxes ? L’homotomobile, comme le soldat d’hier, finit par se révolter !  Je pense au poème de Karol Wojtyla (futur Jean-Paul II), sur l’ouvrier d’une usine d’automobiles :

                                   On m’a volé ma voix

                                   Ce sont les autos qui parlent…

 Héraldique en sous-France

À mes voisins de sous-France, l’automobile a volé non seulement la voix, mais le corps : dans nos campagnes désertes où chacun ne sort de sa maison qu’en voiture, on ne se croise que sur la route, derrière son pare-brise, et l’on se reconnaît à sa Renault Mégane dont on fait un prénom, à son Audi chic, oh, dis, t’as vu  sa caisse ? – ou à sa vieille poubelle qui attire le mépris… Chacun identifié à cet objet roulant, comme le soldat en uniforme, privé de sa personnalité pour devenir un quelconque fantassin ou artilleur reconnaissable à son armement et à son paquetage. Nous sommes les combattants d’une chevalerie d’acier aux armes de Renault : Aux losanges redoublés, de Citroën : Aux doubles chevrons de sable, de Peugeot : Du lion furieux aux pattes antérieures dressées… Vassaux dont le serment se prête en quatre chiffres tapés sur un terminal de carte bancaire, et dont l’adoubement ne demande pas de veillée d’armes.

Les âmes, prisonnières par essence de l’enveloppe corporelle, sont ainsi enchâssées dans un véhicule bruyant censé circuler vite, mais entravé de diverses manières. Rien d’étonnant à ce que, un jour ou l’autre, cette part niée finisse par ronger la force d’inertie des humains qu’elle habite, et que cette explosion se fasse de la manière la plus désordonnée, la plus vulgaire, puisque l’âme n’a reçu aucune éducation. Le permis de conduire est désormais à points, mais de permis de se bien conduire, point. Ainsi, les punitions infligées pour les excès de vitesse, par exemple, sont révélatrices du divorce entre légalité et moralité – bien propre à heurter le sens de la justice dont on peut espérer qu’il sommeille en chacun : avec les radars les plus courants, en effet, ceux qui se font flasher peuvent être de braves automobilistes prudents qui roulent à une vitesse moyenne et ne sont pas obsédés par l’idée de se faire pincer à 60 à l’heure pour 50, alors que le panneau de sortie d’agglomération n’en finit pas d’apparaître, longtemps après la dernière maison du village ; au contraire, le chauffeur ou chauffard habile, constamment en dépassement, se concentre sur le passage dit dangereux et pile révérencieusement devant le mouchard avant d’accélérer de plus belle lorsqu’il est hors de sa portée. Voilà la belle morale républicaine en vigueur au temps de l’individualisme-roi… Le consciencieux besogneux se fait doubler par le roublard pas vu-pas pris.

Qu’en disent les ombres sacrifiées à la Patrie, il y a un siècle ? Celles dont on se demande pourquoi elles avaient suivi si docilement leurs chefs au nom d’une grandeur illusoire, certes, mais qui se prétendait au moins animée d’idéaux. Remplacée par une course au jouet le plus tape-à-l’œil qui a fait plus de victimes que les deux guerres mondiales réunies, sans que cela n’émeuve durablement personne – où est le Progrès promis ? Plusieurs milliers de morts sur les routes de France, chaque année, font moins de bruit que trois victimes d’attentats. La route,  champ d’une bataille sournoise et quotidienne, devient soudain théâtre d’un conflit ouvert, comme s’il s’agissait d’un glissement inéluctable, longtemps retardé.

Fluo contre fluets

Gilets jaunes, symboles de sécurité, s’enfilent pour devenir menace, par un curieux retournement, comme les pantalons rouges ayant perdu leur rôle prestigieux pour devenir des cibles. Les ronds-points construits à grands frais, et avec une certaine efficacité, pour diminuer les accidents – non sans profits considérables pour Bouygues – se voient investis par les corps alourdis de nos concitoyens chez qui la pauvreté s’exprime par le surpoids, au contraire de ce qui s’est toujours produit par le passé, où « gras » était synonyme de « riche ». Le gilet jaune habille tous les corps de façon lâche, informe, criarde, fluorescente, laide. La laideur qui s’insinue partout depuis des décennies, au nom de ces déesses du monde moderne,  l’Hygiène et de la Sécurité, s’affiche soudain à tous les carrefours. Je pense au poème de Marie Noël, intitulé : Chandeleur, dans lequel ce vers ;

                                   Les gens du genre humain

                                   – Où commence la route ?-

                                   S’en vont menant dehors                              

                                   La flamme dans la cire

                                   S’en vont menant dehors

                                   Leur âme dans leur corps…

 Chez nous, aujourd’hui, les choses sont inversées : ce qui brille est à l’extérieur, ce gilet jaune synonyme de sécurité pour les corps exposés aux dangers de la route sauvage ne donne pas d’autre sens à la vie terrestre que sa propre sauvegarde, provisoire par essence. Ce semblant de sécurité ne fait qu’attiser l’angoisse de l’âme en quête de sens. Aucun de ces panneaux routiers indiquant des directions ne s’adresse à elle, et que dire des voix électroniques des  GPS ?

À revoir les soldats au coude-à-coude dans les tranchées, le chauffeur-chauffard-réchauffeur de planète,  privé de ses jambes et de la saine fatigue de la marche, privé de pluie sur le visage et de vent dans les bronches, trouve l’élan nécessaire pour redécouvrir soudain le plaisir du plein-air, du campement partagé… Évadé du pavillon propret,  il goûte un moment d’aventure dont il est co-acteur.

Les âmes des victimes de la guerre ou de la violence routière, ont-elles soufflé, à l’oreille des produits de la médiocratie ambiante, des idées d’audace ?… Lancé un appel à sortir des tranchées de la peur qui enferme chacun chez soi, enchaîné devant son écran, prisonnier d’une caverne platonicienne au énième degré ?… Réveillé des sentiments profonds exprimés dans les lettres des poilus à leurs familles, étouffés aujourd’hui par l’individualisme matérialiste et le texto pré-écrit,  pré-pensé, que l’on expédie d’un clic à un millier d’inconnus ? Le gilet laid appelle à l’aide, avec des mots moches et des pensées de plancher, le plus souvent, mais sans doute insufflés du plus profond. Les gros corps vêtus de fluo vilipendent les fluets en costume parisien dont ils se sentent si éloignés. Cacophonie, chaos. K.O. ?

Du haut de cette pyramide…

Derrière ces haines et ces incompréhensions, peut-être cette sourde culpabilité cachée, celle d’avoir bâti, au bout d’un siècle qui s’était ouvert sur une hécatombe de jeunes hommes, une Industrie du Vieux, la seule à prospérer actuellement. Personne n’ose affronter franchement la question. On proteste contre les mesures de réduction des retraites tout en constatant le départ à l’étranger d’une partie des jeunes les plus capables de produire de la richesse ; dans le même temps prolifèrent les beaux jeunes vieillards de quatre-vingt-dix ans et plus, tandis que leurs congénères moins chanceux finissent à l’état d’épaves en EHPAD aseptisés, ineptes, et ruineux… Ceux qui ont soin de leurs sous vont vieillir au Portugal ou au Maroc, au soleil et sans impôts. Ces vies qui s’effilochent sont à la fois un luxe et un sujet d’épouvante. Chut !

 Du haut de cette pyramide obèse, les âmes nous contemplent, nous plaignent, ou sourient peut-être devant le triste spectacle de marionnettes gesticulant en gilets jaunes, ne sachant plus que jeter les dirigeants élus comme on jette des kleenex, courant les échanger comme on le fait maintenant systématiquement des cadeaux de Noël à peine déballés.

Peut-être murmurent-elles, mais tout bas – si bas qu’il faut faire un effort pour percevoir leur chant : Aux âmes, Citoyens ! –  ? Les entendrons-nous, dans nos campagnes de sous-France, avant qu’un sang impur n’abreuve nos pavillons ?

La solution ne se trouve pas dans les replâtrages, mais dans l’acceptation de l’essence tragique de la vie. La justice demande la révolte, mais la révolte contre Qui ? – interroge encore Karol Wojtyla. On cultive aujourd’hui la nostalgie des beaux temps de la prospérité industrielle, oubliant que les ouvriers d’alors se considéraient comme les exploités du Grand Capital, défendus ou entretenus dans leur sentiment d’injustice avec une gouaille brillante par Jacques Duclos ou Georges Marchais…

La faucille et le marteau ont cédé la place aux gilets  jaunes : le travailleur s’est mué en chômeur ou intérimaire  assis dans sa voiture-cage et plus ou moins bien assisté, borné par les normes de sécurité dans une morne existence.

Il fut pourtant un temps, dans notre histoire, où le gilet, uniforme des Saint-Simoniens, symbolisait la foi dans la solidarité humaine, puisque, boutonné dans le dos, on ne pouvait le revêtir qu’avec l’aide d’un compagnon. Tandis que ces ingénieurs croyaient au Progrès technique et humain, les canuts, en proie à la peur du chômage sans filet de l’époque, jetaient les métiers à tisser Jacquard, qui les privaient de travail, dans le Rhône ou la Saône. La guerre des pessimistes et des optimistes a lieu à chaque époque charnière.

Si les gilets pouvaient redevenir symboles d’entraide, les âmes des poilus n’auraient pas été évoquées en vain.

Que les gouvernants sachent que commémorer est un acte d’essence religieuse, et que, en éveillant les esprits, on prend le risque de faire naître une étincelle – susceptible de mettre le feu aux poudres.

                                                                       Adeline Gouarné

 

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