Un pari plus sérieux que l’on ne croit: le fragment « Infini, rien » dans les Pensées de Pascal

pari_de_pascal« Par l’argument du pari, Pascal s’efforce de démontrer, pour ainsi dire mathématiquement, que, dans l’ignorance, l’homme a tout intérêt à « parier » pour l’existence de Dieu. » Ce résumé assez caricatural, qui figure dans le manuel de littérature Lagarde et Michard (XVIIème siècle, p. 162), correspond à ce qu’on retient le plus souvent de ce texte fameux. On a alors beau jeu de refuser toute pertinence à la démonstration et de conclure, avec Voltaire dans la Vingt-cinquième Lettre philosophique : « D’ailleurs cet article paraît un peu indécent et puéril ; cette idée de jeu, de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. » Il me semble pourtant que l’enjeu du texte dépasse – et de beaucoup ! –  le simple argument du pari. Je voudrais donc proposer ici de relire à nouveaux frais ce célèbre fragment pour en discerner la démarche et en découvrir la profondeur. Dans cette relecture, je suivrai de près les judicieuses remarques de Per Lønning dans Cet effrayant Pari, Vrin, 1980.

Remarquons d’abord que le fragment[1] n’est pas intitulé « le pari » mais « infini rien », deux notions qu’on retrouve dans la dernière phrase du texte : « Vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné », mais avec un sens différent : on est passé de l’énoncé d’une disproportion mathématique à des valeurs existentielles : ce qu’on peut gagner ou perdre au grand jeu de la vie. Ce qui est au centre du texte, ce n’est pas l’artifice argumentatif du pari – un artifice que Pascal emploie à destination des « libertins[2] » qu’il cherche à convaincre en employant une métaphore issue d’une activité dont ils sont férus – mais bel et bien la question du sens que chacun peut donner ou non à sa propre vie.

Mais revenons au début du texte. D’emblée la disproportion entre l’infini et le rien renvoie, pour Pascal, à la disproportion qui existe entre Dieu, infini, et l’être humain, qui n’est rien, entre la justice humaine et la justice divine : « Le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu. Ainsi notre justice devant la justice divine. » Une telle disproportion n’interdit-elle pas purement et simplement, non seulement de connaître Dieu, mais encore d’en postuler l’existence ? Non,  car la raison nous fait connaître l’existence de l’infini mathématique sans nous en faire connaître la nature: il n’est donc pas absurde de postuler l’existence d’un Dieu dont nous ignorons la nature : « Nous connaissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature, comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu’il y a un infini en nombre, mais nous ne savons ce qu’il est.(…) Ainsi on peut bien connaître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est. »

Mais peut-on alors, comme Descartes a prétendu le faire, énoncer des preuves rationnelles de l’existence de Dieu ? Non, car toute connaissance suppose une conformité avec ce qu’on connaît, or la disproportion entre l’ordre du créateur et l’ordre de la création est totale : « Nous connaissons donc l’existence et la nature du fini parce que nous sommes finis et étendus[3] comme lui. Nous connaissons l’existence de l’infini, et ignorons sa nature, parce qu’il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connaissons ni l’existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni étendue, ni bornes. » Ce qu’énonce ici Pascal c’est l’impossibilité du déisme, qui prétend déduire l’existence de Dieu au moyen de la raison. En fait la foi seule peut nous donner la connaissance de Dieu : « Mais par la foi nous connaissons son existence, par la gloire[4] nous connaîtrons sa nature. »

Si donc Dieu est incompréhensible par la raison, il est inutile de demander aux chrétiens des preuves de leur foi et parfaitement injuste de leur reprocher de ne pas en donner puisque c’est en refusant de donner des preuves qu’ils sont cohérents avec ce qu’ils professent : « S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n’ayant ni parties ni bornes il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. (…) Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent en l’exposant au monde que c’est une sottise, stultitiam[5]: et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas. S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole. C’est en manquant de preuve qu’ils ne manquent pas de sens. »

C’est seulement à ce point du raisonnement, après avoir démontré l’impuissance de la raison à prouver l’existence de Dieu, que Pascal introduit la métaphore du jeu : « Dieu est ou il n’est pas. Mais de quel côté pencherons‑nous ? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile[6]. Que gagerez‑vous ? Par raison vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre. Par raison vous ne pouvez défendre nul des deux. » Mais pourquoi faudrait-il entrer dans ce jeu ? La seule position raisonnable n’est-elle pas celle de l’agnosticisme : « Le juste est de ne point parier ». Mais Pascal réplique que cette position de prudente abstention est intenable : « Il se joue un jeu », un jeu qui est déjà là, image de la vie qui nous est donnée comme de quelque chose d’injustifiable et de gratuit. « Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. ». On ne peut pas ne pas parier, et refuser de parier c’est encore parier et parier contre Dieu, puisque ce pari est la loi même de nos vies et que le simple fait de vivre implique la nécessité de prendre un parti : « il faut nécessairement choisir ».

Pascal consacre alors tout un développement assez embrouillé à déterminer ce qu’on a intérêt à parier, ce qu’on peut perdre et ce qu’on peut gagner. Allons assez vite sur ce point qui n’est pas, je crois, le plus intéressant de son argumentation, même si c’est le plus connu. La raison est disqualifiée, Pascal l’a démontré, elle ne peut absolument pas nous aider à décider. Il faut donc passer au plan de la volonté : que voulons-nous faire pour être heureux (Pascal parle de « béatitude ») et éviter la « misère » de notre condition? La question n’est plus une question de connaissance, c’est une question existentielle qui concerne notre bonheur. Parier pour Dieu c’est parier pour l’infini de bonheur (tout) en mettant en jeu sa vie, qui n’est rien, en particulier sous l’angle du bonheur puisque le seul bonheur accessible est illusoire, et relève, comme Pascal le montre dans d’autres pages, du « divertissement » c’est à dire de la fuite devant la réalité misérable et mortelle de notre condition terrestre. Cela étant, il faut encore répondre à une objection du joueur, qui craint de trop engager en engageant sa vie : « Oui, il faut gager. Mais je gage peut‑être trop. » Pascal, qui se souvient alors de ses recherches sur les probabilités, répond en énonçant une règle mathématique : quand on est forcé de jouer, quand l’objet du pari est l’infini et qu’il n’y a pas infinité de risques de perte, il est raisonnable de tout engager : « Partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. »

En outre, et c’est plus intéressant, Pascal constate que « tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude » : cette règle du jeu est aussi une règle de la vie, dont le jeu est la métaphore. Dans la vie en effet nous nous comportons tous ainsi, nous engageons sans cesse notre vie présente pour un avenir incertain et limité : nous faisons des projets sans savoir si nous aurons le temps de les réaliser, nous sacrifions constamment le présent au profit d’un futur qui reste très hypothétique. A plus forte raison faut-il engager notre vie pour un avenir incertain mais illimité : l’infini de Dieu et un infini de béatitude.

L’interlocuteur est alors supposé totalement convaincu mais cette acceptation théorique de l’argument du pari n’apporte pas à l’incroyant la possibilité de croire. La raison ne peut que démontrer qu’il n’est pas absurde de croire ni d’engager sa vie dans une démarche de foi et il ne faut pas lui en demander davantage. En fait, l’obstacle à la foi, ce n’est pas la raison, ce sont les passions : « Mais apprenez au moins que votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte et que néanmoins vous ne le pouvez, vient de vos passions. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. ». Ce sont les passions en effet qui nous aveuglent et nous empêchent de voir les vraies proportions de l’enjeu (rien) par rapport au gain (tout). Il faut donc amener l’homme à considérer sa nature animale pour y vaincre sa résistance à la foi, utiliser la « machine[7] », le corps, pour lui donner  de bonnes habitudes, à savoir les habitudes et les gestes de la foi. On peut en croire l’expérience de ceux qui ont accompli cette démarche et ont trouvé la foi, à commencer par  Pascal lui-même : « Suivez la manière par où ils ont commencé. C’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. (…). Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre. »

Or, en agissant ainsi, on devient un honnête homme, on évite les plaisirs délétères : on accède en fait à la charité, voie du véritable bonheur : « Or quel mal vous arrivera‑t‑il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami, sincère, véritable… » Dès cette vie on acquiert une certaine béatitude. On se rend compte qu’on gagne déjà et que, en définitive, on n’a rien donné, alors que la foi nous procure la certitude de l’infini divin : « Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et qu’à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné. »

Récapitulons rapidement, pour conclure, les acquis de ce texte qui excèdent de beaucoup, répétons-le, ce qu’on en dit d’ordinaire. S’il est impossible pour la raison de prouver que Dieu existe ou n’existe pas, cela signifie tout à la fois que l’athéisme ne doit revendiquer aucune prétention rationnelle et que le déisme est intenable. Les chrétiens, qui affirment que Dieu n’est accessible que par la foi et non par la raison sont en fait les seuls à tenir une position conséquente. Dans le grand jeu de la vie où nous sommes embarqués, aucune neutralité n’est possible : l’agnosticisme est donc réfuté lui aussi. Il n’est pas déraisonnable d’engager sa vie en faveur de l’existence de Dieu : cette folie est sagesse, pour reprendre le paradoxe paulinien, et nous engageons d’ailleurs notre vie tous les jours pour des gains beaucoup plus limités. Certes seul Dieu peut donner la foi, mais en se mettant dans les dispositions nécessaires pour croire, on accède déjà à une certaine forme de bonheur, plus authentique que les faux biens qui nous encombrent.

On peut cependant objecter que l’argument s’applique à un Dieu qui n’a rien de spécifiquement chrétien. Il faut toutefois nuancer en faisant remarquer que, pour Pascal, seul le mode de vie chrétienne, qu’il évoque à la fin du fragment,  permet d’accéder au bonheur et à la foi. Ce texte est ainsi une propédeutique destinée à disposer favorablement l’homme à recevoir les vérités chrétiennes. Où pouvait-il donc trouver sa place dans l’économie de cette Apologie de la religion chrétienne ? En ouverture, selon Philippe Sellier (édition Pocket, 2003) ? Ou plutôt à la charnière des deux parties, pour terminer de disposer l’incrédule à accepter la foi avant de lui démontrer la vérité de la religion chrétienne, seule capable de rendre compte des contradictions de notre nature et de procurer une certaine forme de bonheur dès cette vie-ci? En tout cas à un endroit stratégique, témoin de son importance majeure.

Jean-Louis Gourdain

[1]     Faut-il rappeler que les Pensées de Pascal sont constituées de fragments plus ou moins développés que leur auteur destinait à une Apologie de la religion chrétienne, que la mort l’empêcha d’achever ? Le fragment en question est numéroté 233 dans l’édition Brunschvicg, 418 dans l’édition Lafuma et 680 dans l’édition Sellier.

[2]     A l’époque les « libertins » sont avant tout des  libres penseurs.

[3]     L’étendue désigne la propriété des corps consistant à occuper de l’espace

[4]     C’est à dire « la béatitude des élus », selon le Petit Robert.

[5]     Cf. 1 Co  1, 18s.  (en particulier 1, 21 : « C’est par la folie (per stultitiam) du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants »

[6]     On dirait aujourd’hui « pile ou face ».

[7]     Philippe Sellier, dans son édition des Pensées (Pocket 2003) insère le fragment Infini rien dans un chapitre intitulé « Lettre d’ôter les obstacles ou discours de la machine » (titre emprunté au fragment « Ordre » : Brunschvicg 246 ; Lafuma 11)

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