Quel est le Dieu d’Etty Hillesum?

Etty HillesumQuand la question me fut posée, elle me surprit tant il me semblait évident que, même s’il y a des religions, il n’y a qu’un Dieu. Dans cet esprit, on pouvait seulement s’interroger sur la démarche d’Etty : s’agissait-il d’une introspection, d’une analyse ou d’une conversion et une confession de foi ? Secondairement, il m’apparut qu’il pouvait être enrichissant, non pas de mettre un nom sur le Dieu d’Etty Hillesum mais de chercher comment elle parle de Dieu et le qualifie et, par là, se demander si Etty apporte un nouvel éclairage sur Dieu

Les écrits d’Etty Hillesum qui nous sont parvenus sont une partie des cahiers de son journal intime et des lettres qu’elle envoya du camp de transit de Westerbork. Il ne s’agit pas d’un traité de théologie. C’est donc indirectement, par sa façon de parler de Dieu, et surtout de parler à Dieu, que l’on peut esquisser un tableau du Dieu d’Etty. Pour ce faire, j’ai relevé les expressions qu’elle utilisait ainsi que  ses sources littéraires et scripturaires et ses pratiques spirituelles. Compte tenu des éditions disponibles[1], je donnerai la référence des citations des textes d’Etty entre parenthèses, non par la pagination qui diffère selon l’édition, mais par la date.

Etty confesse Dieu créateur: « j’ai accueilli dans la joie l’intuition de la beauté de la création divine (16/03/41) ce qui signifie que le monde et l’humanité sont des créatures et ce qui exprime sa transcendance. Elle dira souvent combien la vie est belle, en dépit de tout. Mais, bien qu’il soit tout-autre, Dieu et l’homme peuvent entrer en relation. En effet, Etty s’entretient avec Dieu

C’est un Dieu à qui l’on parle simplement :

« J’avais beaucoup de choses à te dire mon Dieu mais je dois me coucher… (19/07/1942) Il est le confident: « je n’oserais me confier aussi ouvertement à personne. » (20/07/1942) Il est celui à qui on s’adresse familièrement, comme à un père : « Mon Dieu prenez moi par la main, je vous suivrai bravement sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie (…) pourvu que vous me guidiez par la main. Je vous suivrai partout et je tâcherai de ne pas avoir peur » (25/11/1941) ce qui évoque, évidemment, le bon berger avec lequel on ne craint rien, pas même les « ravins de la mort »[2].

Et un Dieu qui répond : « Ma vie s’est muée en un dialogue ininterrompu avec toi mon Dieu. » (18/08/43)

C’est un Dieu auquel on adresse des demandes:

 «  Ô, Dieu prend moi dans ta grande main et fait de moi ton instrument » (04/07/1941);  « Seigneur donne-moi un peu d’humilité » (26/08/1941) ; ou, comme Salomon : « donne-moi la sagesse plutôt que le savoir » (05/09/1941) « Fais-moi accomplir mes 1000 petites tâches quotidiennes avec amour mais fais jaillir le plus petit acte d’un grand foyer central de disponibilité et d’amour » (03/12/1941) Consciente de ce qui est de Dieu et de ce qui relève de la responsabilité humaine, Etty écrit « Prier pour demander quelque chose pour soi-même me paraît tellement puéril… je trouve non moins puéril de prier pour un autre en demandant que tout aille bien pour lui. Tout au plus peut-on demander qu’il ait la force de supporter les épreuves et en priant pour quelqu’un on lui transmet un peu de sa propre force. » (15/07/1942). Ainsi, elle demande : « mon Dieu assiste moi, donne-moi la force » (19/03/1941), ou : « toi qui m’a tant enrichie, mon Dieu, permet moi aussi de donner à pleines mains » (18/08/43).

Un Dieu que l’on remercie:

« Mon Dieu je te remercie de m’avoir fait comme je suis…. » (12/12/1941)

Un Dieu qu’on loue : « je m’entête à louer ta création, mon Dieu, en dépit de tout » (26/05/1942) « mon Dieu, je te suis si reconnaissante de tout! », pour cette « vie belle et riche de sens », alors qu’elle s’attend à être déportée !(16/09/1942) Et encore, alors qu’elle est internée au camp de transit de Westerbork : « Je ne cesse de faire monter vers toi le même alléluia, mon Dieu, tant je t’ai de gratitude d’avoir bien voulu me donner une telle vie. » (12/10/1942)

C’est un Dieu intime qui vit en nous

Un Dieu intérieur

Etty écrit: « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu parfois je parviens à l’atteindre mais plus souvent des pierres et des gravats obstruent ce puits et Dieu est enseveli alors il faut le remettre au jour. » Elle complète son observation: « il y a des gens (…) qui prient les yeux levés vers le ciel ; ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cache dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes. » (26/08/1941) Etty écrit : « Je me recueille en moi-même et ce ‘moi-même’, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle ‘Dieu’ »  et encore « il y a en moi un puis très profond et dans ce puits il y a Dieu » (17/09/1942), exprimant ainsi la première proposition d’Augustin: Dieu est intérieur à mon intimité (Deus est interior intimo meo…)[3]. « Hineinhörchen » écrit-elle en allemand et elle développe : « quand je dis que j’écoute ‘au dedans’ en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu » (17/09/1942). Elle exprime ainsi la deuxième proposition de la phrase de Saint Augustin citée supra : « …et plus élevé que les cimes de moi-même (superior summo meo) ». On pense aussi à Paul (Rm 8)…

Un Dieu que l’on peut faire entrer « un peu » en soi (08/06/1941) : que l’on accueille et auquel on s’ouvre. Peut-être peut-on penser à Jésus disant à Zachée: « Aujourd’hui, il me faut demeurer chez toi »? Ce Dieu intime, que l’on découvre au plus profond de soi n’est pas l’illusion d’une introspection égocentrée car Dieu est présent en tous les hommes: « mon Dieu je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possibles. » (17/09/1942) Contrairement à l’intention de David, Il ne s’agit pas de construire un Temple pour Dieu mais plutôt de le découvrir dans tous les hommes : « Si  j’aime les êtres avec tant d’ardeur c’est qu’en chacun d’eux j’aime une parcelle de toi mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes je trouve souvent une part de toi j’essaie de te mettre au jour dans le dans le cœur des autres. » (15/09/42)… qui sont les temples de Dieu (cf. 1 Co 3,16).

Un Dieu encore plus intime que le sexe et en concurrence avec lui, peut-être parce que dans l’acte sexuel l’homme et la femme se donnent l’un à l’autre dans une union qui dépasse chacun d’entre eux: « la fille qui ne savait pas s’agenouiller a fini par l’apprendre…c’est encore plus intime que la sexualité. » (22/11/1941) mais « il est bien difficile de vivre en bonne intelligence avec Dieu et avec son bas-ventre. » (04/08/1941). Au cœur de cette relation intime avec Dieu: Dieu est amour. À propos du petit traité de F. Korff Et pourtant Dieu est amour qu’on lui a procuré, Etty écrit: « j’y souscris pleinement et cela me paraît plus vrai que jamais. » (29/06/1943), ce qui a des conséquences… Elle aime ses ennemis : « la haine farouche que nous avons des allemands verse un poison dans nos cœurs (…) cette haine (…) est un poison de l’âme ». (15/03/1941)

Cette relation avec Dieu amour a des implications pratiques, éthiques

En effet, Dieu est Seigneur (04/09/1941) et : « je vis constamment dans la familiarité de Dieu comme si c’était la chose la plus simple du monde, mais il faut aussi régler sa vie en conséquence. » (25/09/1942) Ou encore : le sens de la vie « c’est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. » (14/06/1941)

C’est un Dieu que l’on doit confesser. Il faut avoir « le courage de prononcer le nom de Dieu » (19/12/1941). Il faut avoir le courage d’exprimer sa foi. De prononcer le nom de Dieu. » (11/01/1942)

A un ami qui s’étonne qu’Etty lui dise : « J’ai …un trait puéril qui me fait trouver toujours la vie belle et m’aide peut-être à tout supporter aussi bien », elle ajoute : « oui, vois-tu, je crois en Dieu. » (25/09/1942)

Dieu qui veut que l’on vive dans le monde, les évènements: « Il m’arrive de croire que j’aspire à la retraite du couvent. Mais c’est dans le monde et parmi les hommes que j’aurai à me trouver. » (25/11/1941) Dieu n’a pas à nous rendre de comptes c’est l’inverse. Dieu n’a pas à nous rendre de comptes pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! » (29/06/1942)

Dieu qu’il faut aider:

« Une  chose… m’apparaît de plus en plus claire: ce n’est pas toi qui peut nous aider mais nous qui pouvons t’aider. » Aussi, « Je vais t’aider mon Dieu à ne pas t’éteindre en moi. » (12/07/1942) Et « Si Dieu cesse de m’aider ce sera à moi d’aider Dieu…Je prendrai pour principe d »aider Dieu’ autant que possible et, si j’y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. » (11/07/1942)

Tâchons maintenant de comprendre comment Etty parvient à cette connaissance de Dieu. Quelle est sa « méthode » ? On peut distinguer trois ordres de moyens : l’accompagnement, les ressources textuelles, méditation et prière.

L’accompagnement est tout à fait extraordinaire (au sens propre) car il s’agit, au départ, d’une analyse par Julius Spier, juif allemand réfugié, psychanalyste atypique (psycho-chirologue jungien). On peut en retenir une rapide et intense relation amoureuse (non exclusive) et, surtout, une aide exceptionnelle à l’apprentissage de la prière, à la relecture et au discernement spirituel qui lui font dire « tu as servi de médiateur entre Dieu et moi » (16/09/1942) ce qui fait de lui « l’accoucheur de mon âme » écrira Etty. Accompagnement qui durera 18 mois (jusqu’au décès de J. Spier), mais qui donnera du fruit jusqu’au décès d’Etty plus d’un an après.

Etty était une grande lectrice. Tout au long de sa vie, des auteurs comme Dostoïevski ou le poète  Rainer Maria Rilke entre autres, mais aussi Saint Augustin, et les évangélistes, « peuplent sa vie ». Elle y ajoute Michel-Ange et Léonard de Vinci et elle s’estime « en excellente compagnie » (26/05/1942). Elle se nourrira de la Bible, des évangiles qu’elle cite (Mathieu en particulier), de Saint Augustin, Thomas a Kempis, Maître Eckhart, etc. Il est vrai qu’Etty, lors de son départ pour le camp de Westerbork, mentionne aussi la présence du Talmud et du Coran dans ses bagages mais on n’y trouve pas d’autre écho dans ses cahiers et lettres.

Méditation sur les textes et prière sont essentielles. Etty prie à genoux, ce qui n’allait pas de soi d’emblée (elle parle d’elle comma la fille qui ne savait pas s’agenouiller) (22/11/1941) ; à genoux sur le tapis rugueux de sisal de la salle de bain, le visage dans les mains. (03/12/1941) En préalable, il faut se libérer « il faut en finir avec toutes les tâches d’ici-bas » (11/01/1942), pour se rendre disponible, à l’écoute, accueillante. On pense à l’hymne des chérubins : « Déposons tout souci du monde, allons à la rencontre du Seigneur… ». Et, toute à Dieu, elle se retire dans la prière « comme dans la cellule d’un couvent », écrit-elle. Mais, elle peut prier partout et, bien que la prière soit pour elle comme un mur protecteur et une ombre propice, il ne s’agit pas de « fuir la réalité pour se réfugier dans de beaux rêves ». Elle « continue à tout regarder en face. » (18/05/1942)

Certains ont voulu qualifier la religion d’Etty. Mais il faut souligner que – pour la période de ses carnets et lettres – elle n’a pas appartenu à une communauté, une église, une religion. Elle n’a pas été baptisée. Elle n’a pas observé de rites ni de culte particuliers. Elle n’a pas eu d’autre accompagnateur que son psycho-chirologue et amant, lui aussi d’origine juive mais non observant et qui, durant son agonie, rêva que Jésus l’avait baptisé. Aucun ministre ordonné ou reconnu, d’aucune religion n’est évoqué.

Née dans une famille juive, Etty redécouvre cette identité indirectement, du fait de l’antisémitisme nazi et ne cherche pas à la nier ou s’y soustraire, au contraire! (11/07/42). Sans se rattacher à une communauté et encore moins à des pratiques religieuses juives mais plutôt avec la volonté de partager l’humanité et les misères de ses proches, elle se soumet délibérément « au destin de masse » de son peuple. Etty a été assassinée à 29 ans et il n’est pas possible de dire quelle aurait été la suite de son itinéraire spirituel ni sa probable participation religieuse communautaire (pour ne pas dire ecclésiale). Dans le même esprit, nous ne pouvons pas imaginer ce qui se serait passé si, par exemple, Etty avait connu Edith Stein, sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, qui passa par le camp de Westerbork et qu’elle évoque en citant « ces deux religieuses d’une famille de Breslau (…) qui portaient l’étoile sur leurs vêtements conventuels ».(09/1943)

Plutôt que ses rapports avec les religions, voyons plutôt le regard que portent des croyants de différentes religions sur Etty Hilesum. (Il s’agira de quelques regards et non d’une revue de la littérature.) Si pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, Dieu est un et n’est qu’un, pour autant, est-il le même ?

A ce stade, il me faut évoquer l’ouvrage coordonné par C. Dutter.[4] Juriste de formation, romancière, présidente de l’association des amis de Etty Hillesum, née juive, elle s’est convertie au christianisme et se dit fine connaisseuse du taoïsme. Elle a réuni dans cet ouvrage plusieurs « amis d’Etty », de religions ou philosophie diverses, posant elle-même le « regard chrétien ». La thèse de l’ouvrage est déjà dans le titre et reprise dans l’avant-propos : l’universalité de « la parole » d’Etty Hilesum, que C. Dutter nomme aussi « transversalité » puisqu’elle la situe « à la croisée des croyances, des cultures, des traditions  et touche le fond commun de l’âme humaine » (sic). Notons dans cette exposition du but de l’ouvrage l’absence des mots religions, confession ou révélation. Cinq personnes sont invitées chez qui « EH fait vibrer une même corde » en eux (p 12).  Homme ou femme, invités de C. Dutter, ils sont juif, musulman, spécialiste du bouddhisme et des philosophies orientales, philosophe et psychanalyste, se qualifiant « par l’approche du cœur » (p 10 et s.) C’est par cette approche  que chacun des  invités remonte « à la source de ses convictions ou de sa foi. En Dieu. En l’humanité. En l’individu. Qu’importe. Nous sommes tous en quête d’absolu » (p.12) Les ambiguïtés et le flou persistent quand, avec un manque de rigueur lexicale évident, C. Cutter écrit « Etty ne me semble pas réductible à la foi chrétienne. Sa singularité repose sur son universalité » La foi chrétienne serait-elle réductrice ? Et non universelle ? C’est dire ma distance par rapport à cet ouvrage. Néanmoins, je ne récuse pas les témoignages des invités et en citerai certains.

Ainsi, je retiens Monique-Lise Cohen, philosophe, enseignante à l’ISRT[5] de Toulouse,  auteur d’un livre sur Etty[6]  et invitée de C. Dutter. Elle reconnaît dans les prières d’Etty une profonde inspiration des prières et textes hassidiques et l’écho de la parole prophétique selon la tradition de la cabale extatique ou  prophétique d’Abraham Aboulafia. Elle en est étonnée et s’interroge : « D’où lui vient cette connaissance ? »

Le rabbin Michel Serfaty répondra que ces rapprochements seraient merveilleux s’ils n’étaient faits a posteriori.[7] En 2014, il écrit « cinquante ans plus tôt, Etty ne connaissait rien de la pensée lévinassienne, encore moins des méditations hassidiques ou rabbiniques. Elle ignore presque  totalement le judaïsme…. » Pour sa part il ne voit qu’ « une quête de ‘Dieu’ à travers une prière interne, en son cœur, avec ce qu’il y a de plus intime et qu’elle appelle ‘Dieu’ par commodité » (sic). Il estime qu’Etty Hillesum « procède en pure philosophe nourrie d’une large culture psychiatrique », et se dit étonné par l’intérêt qu’elle suscite chez les chrétiens qu’il dénonce comme une récupération. Il  demande aux penseurs juifs pourquoi ils « laissent échapper Etty Hillesum ‘entre les mains’ de nos frères chrétiens ».  Cette interpellation peut être lue comme une reconnaissance de l’appartenance d’Etty Hillesum au judaïsme par son origine et son destin, mais peut-être aussi par sa foi.

Des musulmans trouvent aussi des harmoniques spirituelles avec Etty. Ainsi, Karima Berger qui, dans son roman Les attentives[8] fait entrer en dialogue une jeune marocaine musulmane  avec Etty Hillesum. Les deux jeunes femmes nouent une véritable complicité spirituelle dans cette fiction nourrie par les citations d’Etty. Et Ghaleb Bencheikh[9], physicien, islamologue, animateur de radio et « ami d’Etty Hillesum » fait aisément des rapprochements avec le Coran. Il évoque ainsi Rabi’a al Adawiyya, joueuse de flûte, amoureuse de Dieu, figure majeure de la spiritualité islamique. C’est l’amour divin submergeant Etty qui lui fait évoquer des sourates… tout comme des versets de Néhémie ou les béatitudes de Mathieu ! Il ne fait pas d’Etty une musulmane car elle ne pratique aucun des gestes cultuels musulmans mais « elle l’est assurément lorsque le vocable recouvre sa signification originelle dont la meilleure périphrase rendue d’après son sens arabe est : « celle qui, dans un abandon paisible, libre et spontané, entre dans la paix et se remet totalement à la miséricorde divine » » (p.105). Plus qu’une  définition de la femme musulmane, il faut sans doute y voir l’expression d’une spiritualité béatifique qui n’est pas l’apanage d’une unique religion.

Quant aux chrétiens, ils sont très nombreux à se sentir à l’aise avec le Dieu d’Etty Hillesum, pas seulement du fait des nombreuses citations des évangélistes et d’auteurs chrétiens mais aussi du fait d’une évidente proximité spirituelle avec nombre de ses propos. Sur la forme, par exemple, quand elle conclut une discussion sur la haine avec un ami en disant « je ne vois pas d’autres issue: que chacun de nous fasse un retour sur lui-même extirpe et anéantisse tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. » Son ami lui répond: « mais ce serait un retour au christianisme! » Et Etty, sans s’émouvoir: « mais oui, le christianisme: pourquoi pas? » (23/09/1942) Et sur le fond, encore quelques exemples seulement. Elle termine une méditation en disant « que ta volonté soit faite et non la mienne ! » (03/10/1942) ou bien « j’ai rompu mon corps comme le pain et l’ai partagé entre les hommes (…) affamés » (13/10/1942). Quelle harmonique avec les paroles de Jésus lors du dernier repas !

De nombreux ouvrages lui ont été consacrés par des auteurs chrétiens. Je ne citerai ici que celui de Paul Lebeau sj [10] qui est une fine et remarquable analyse spirituelle. Ce faisant, je suis injuste envers beaucoup ! Retenons aussi l’hommage de Benoit XVI qui a dit d’elle : « Dans sa vie dispersée et inquiète, elle retrouve Dieu précisément au milieu de la grande tragédie du vingtième siècle, la Shoah. Cette jeune fille fragile et insatisfaite, transfigurée par la foi, se transforme en une femme pleine d’amour et de paix intérieure, capable d’affirmer : « Je vis constamment dans l’intimité de Dieu » ».[11] Enfin, il faut évoquer l’entrée d’Etty dans la collection « Prier 15 jours avec… »[12] tout en se demandant s’il s’agit d’une consécration ou une récupération éditoriale chrétienne.

Sur le fond, le chrétien relèvera des manques mais aussi fera des découvertes. Bien que des paroles de Jésus rapportées par les évangélistes soient citées, il n’est pas explicite que, pour Etty, Jésus soit la révélation de Dieu ni la voie d’accès à Dieu. Il ne transparait pas que Jésus soit Dieu et la Trinité n’est pas nommée. Mais, si Etty n’était peut-être pas parvenue à l’élaboration théologique des Pères de l’Église et des premiers conciles, il n’en est pas moins bien réel qu’elle s’adresse et se réfère aux trois personnes dans ses prières.

Surtout, on relève des « nouveautés » : son expression de la faiblesse de Dieu peut paraitre en contradiction avec les confessions de foi chrétiennes qui disent un Dieu tout-puissant. Cependant, il faut tenir compte de deux éléments (au moins) :

– le contre-sens véhiculé par les énonciations et les traductions non contextualisées[13] ;

– Après Auschwitz, Dieu doit être reconsidéré, au moins dans ses attributs! Nombreux théologiens et philosophes, juifs et chrétiens, s’y emploieront. De ce point de vue, reconnaissons une antériorité à Etty Hillesum et Dietrich Bonhoeffer. Bien qu’inconnus et étrangers l’un à l’autre, ils partageaient une même clairvoyance vis à vis des événements en cours et, dans leur intimité avec Dieu, découvraient sa faiblesse et son impuissance. Cette découverte simultanée par deux personnes sans contact entre eux sont pour nous une expression de la communion, en et par Dieu. 

S’il n’y qu’un Dieu, il y a toutefois plusieurs façons d’en parler (plusieurs théologies) à l’intérieur même d’une religion, si l’on n’est pas fondamentaliste; et a fortiori d’une religion à l’autre. Il n’est donc pas surprenant que les croyants des trois religions monothéistes (au moins) admirent le cheminement spirituel d’Etty et le donnent en exemple. Le Dieu d’Etty est aussi le leur. Cela nous invite à considérer les fondements des religions qui, pour les trois religions monothéistes au moins, relèvent de la révélation de Dieu par lui-même. Chacune de ces religions a consigné les révélations dans des textes et ceux qui sont retenus comme « canoniques » ne sont pas tous les mêmes, d’où les différentes religions « du livre ». Sans relativiser ces sources ni les religions qui en sont issues, les chrétiens reconnaissent « l’un et l’autre testament » et certains d’entre eux travaillent à une théologie chrétienne du pluralisme religieux.

Retenons qu’avec Etty Hillesum, nous nous confions, juifs, chrétiens et musulmans, à un Dieu d’amour. Quand Etty nous découvre sa relation à Dieu, elle le décrit, tout comme « les attributs de Dieu » de Thomas d’Aquin ou les « cent moins un noms de Dieu » du Coran. On peut parler de Dieu mais sans le nommer. Quand Moïse dit « que leur dirai-je s’il me demande ton nom ? » Dieu répond : « Je suis celui qui est ». Le Dieu qui se révèle reste un Dieu caché.

Ô Dieu, tu es mon Dieu,
Je te cherche dès l’aube
Mon âme a soif de toi
Ma vie tout entière a soif de toi
terre aride, desséchée et sans eau.  (Ps 63)

Dieu, personne ne l’a jamais vu ;

Le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. (Jn 1,18)

C’est Lui le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché et Il est Omniscient. (Sourate 57, 3)

Bernard PAILLOT

 

[1] Etty Hillesum, Une vie bouleversée ; suivi de Lettres de Westerbork, coll. Points, éd. du Seuil, 1995 et Les écrits d’Etty Hillesum ; journaux et lettres, édition intégrale, coll. Opus, éd. du Seuil, 2008

[2] Psaume 22 (23)

[3] Saint Augustin, Confessions III, 6, 11.

[4] C. Dutter,  Un cœur universel ; regards croisés sur Etty Hillesum, éd. Salvator, 2013

[5] Institut des sciences religieuses

[6] M-L Cohen, Etty Hillesum, une lecture juive » éd. Horizons 2013.

[7] M. Serfaty, Magazine Tribu 12, n°39, p.13 consulté sur https://fr.calameo.com/read/00001810685a3fd87cba4 le 1/11/2018.

[8] Karima Berger, Les attentives ; un dialogue avec Etty Hillesum, Albin Michel, 2014

[9] in C. Dutter, Un cœur universel, op. cit.

[10] P. Lebeau, Etty Hilesum, un itinéraire spirituel ; Amsterdam 1942-Auschwitz193, Albin Michel, coll. spiritualités vivantes, 2001.

[11] Benoit XVI, Rome, audience générale, 13 février 2013 (Mercredi des Cendres). https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2013/documents/hf_ben-xvi_aud_20130213.html consulté le 13/11/2014.

[12] P. Ferriere et I. Meeus-Michiel, Prier 15 jours avec Etty Hillesum, éd. Nouvelle cité, 2004.

[13] voir sur le site du Bulletin Théologique de Normandie (consulté le 20/12/2018) : J-L Gourdain « Pantokrator, omnipotens: tout-puissant? » https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/13/pantokrator-omnipotens-tout-puissant/ et B. Paillot « Dieu est-il tout puissant? »  https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/15/Dieu-est-il-tout-puissant/

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