Pascal et le Dieu caché

Blaise_PascalDeus absconditus

La période de Noël permet de revisiter le thème de la manifestation de Dieu sous l’apparence du petit enfant, dont on pourrait tantôt affirmer qu’il révèle Dieu dans sa volonté de se faire voir  aux hommes, tantôt s’étonner de que cet enfant si frêle et naissant dans une étable soit le visage que le Créateur du Monde donne de lui-même. Se révèle-t-il, ou bien se cache-t-il ? On sait que Pascal a été particulièrement sensible à ce dernier aspect du Dieu de Jésus-Christ, le fait qu’il soit caché, et plusieurs fois dans ses Pensées revient cette allusion au Deus absconditus qu’il relève chez Isaïe 45,15[1]. Voici par exemple ce qu’on peut lire au fragment 242, où Pascal critique les gens pour qui la foi est vaine, puisque selon eux on ne voit pas ce Dieu dont elle parle ; il ne donne nulle preuve certaine de son existence :

Que Dieu s’est voulu cacher.

S’il n’y avait qu’une religion Dieu y serait bien manifeste.

S’il n’y avait des martyrs qu’en notre religion de même.

Dieu étant ainsi caché toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable, et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Vere tu es deus absconditus.

Le thème du Dieu caché semble peut-être aujourd’hui intéressante à retrouver pour des chrétiens qui proclament plutôt qu’ils disposent d’une connaissance affirmative de Dieu, notamment en Jésus-Christ, chez qui « Dieu se donne vraiment à connaître, et il est capital de le dire, de ne pas en rester à un supposé ineffable de l’expérience, quand bien même le silence de l’adoration est au-delà des mots : car cette connaissance vraie de Dieu doit pouvoir être élevée à l’universel du langage, dans un acte de parole qui permette la communication. »[2]. Ce n’est pas que Pascal voudrait nous plonger dans la théologie négative ; en fait il est sensible à un mode particulier de la révélation de Dieu, le mode de la dissimulation, et l’on va voir que ce mode ne relève pas nécessairement du genre apophatique, mais plutôt d’un approfondissement de la révélation affirmative, mais en passant par la paradoxale affirmation de son statut « caché ».

Dans une lettre à Melle de Roannez, à qui il recommande de profiter des miracles, dont la rareté  doit avoir pour effet d’augmenter d’autant plus la foi, voici comment Pascal présente l’économie de la révélation chrétienne, mais rappelons-le, dans un contexte apologétique de persuasion de certains esprits marris de ne pas apercevoir des « preuves » de Dieu autour d’eux :

« Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n’y aurait point de mérite à croire ; et, s’il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement et se découvre rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusqu’à l’Incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et quand enfin il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses apôtres de demeurer avec eux jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie (…) On peut ajouter à ces considérations le secret de l’Esprit de Dieu caché encore dans l’Ecriture. »[3]

Cet article va explorer les implications que l’on peut tirer de ce petit texte où Pascal a le plus développé sa pensée sur le Dieu caché[4]. Le jeu paradoxal d’un dévoilement (d’une apparition) qui se conduit sous forme d’un secret de plus en plus caché, d’une invisibilité de plus en plus grande, se fait au bénéfice de la foi. Pour qu’il y ait foi, dit Pascal, il faut qu’il y ait révélation sous forme de dissimulation croissante…Stratégie apparemment contradictoire si l’enjeu était pour Dieu sa reconnaissance visible par les hommes, mais puisqu’il s’agit de permettre à la foi de prendre un rôle de plus en plus important, il faut donc que les moyens de la reconnaissance objective soient de plus en plus limités. Il faut que la mise en évidence soit quasiment impossible. Mais il faut quand même une information signifiant que la dissimulation elle-même a eu lieu. Cela se fait parce que la dissimulation de Dieu est manifestée par une proximité de plus en plus grande, mais aussi une désignation (ou une circonscription) de plus en plus nette : du voile de la nature (mettons-la par rapport à nous au 3e plan), on passe à celui de l’humanité (2e plan), puis enfin les espèces de l’Eucharistie et le texte de l’Ecriture (1er plan). Cette proximité ainsi circonscrite est donc en même temps obscurité ; le Seigneur se rapproche en se cachant malgré la précision de sa position. Il y a ainsi tension entre une distance qui permet une certaine reconnaissance, et une proximité qui, même dans le régime de la visibilité, cache et empêche la reconnaissance, mais suggère la présence à travers la dissimulation. La stratégie de visibilisation se trouve donc être une stratégie de dissimulation, puisque c’est en devenant plus visible que le Seigneur se dissimule davantage.

On peut s’interroger sur cette stratégie : il est entendu qu’elle vise à favoriser une reconnaissance basée sur la foi ; mais n’est-ce pas une approche singulièrement provocatrice ? Par deux fois, l’opération de visibilisation (« il s’est rendu visible » écrit Pascal) est dévalorisée alors même qu’elle correspond à un bouleversement fondamental du mode de présence divin. On passe d’un Dieu caché « sous le voile de la nature », donc d’un Créateur qui doit être reconnu moyennant la foi en ses œuvres, à un Rédempteur caché par son humanité visible et dont la reconnaissance doit se faire moyennant la foi en son Abaissement et son Humiliation, et à un Vivificateur, un Dieu-nourriture qui se dissimule dans du pain et du vin, et se fait reconnaître dans la foi en sa Parole et sa Promesse (son sacrement). Cette progression trinitaire se fait au détriment d’une reconnaissance selon la visibilité objective et au profit d’une reconnaissance selon la foi, mais pourtant elle use de la visibilisation corporelle, même si c’est pour mieux dissimuler sa révélation. Elle la met en place et pourtant lui retire son principe. Elle passe par la visibilité afin, par elle, de dissimuler sa proximité. Elle annonce donc celle-ci par celle-là, mais proclame en même temps l’inefficacité de la perception visible. La révélation du Seigneur est d’autant plus réelle qu’elle passe inaperçue ; et c’est quand elle est invisible qu’on sait (par la foi) qu’elle se produit. Donc la visibilisation des opérations de révélation divines n’empruntent l’écran de la visibilité que pour autant qu’il cache ce qu’il manifeste.

Il faut cependant nuancer cette phénoménologie trop radicale de la révélation divine : Pascal nous propose de voir que « si Dieu ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi ». Il se découvre donc un peu. On songe aux épisodes bibliques où l’on peut le voir « de dos » (Ex 33). Il se découvre « rarement », donc il se découvre bien à certains moments. Une manifestation – l’Incarnation et la Spiritualisation – a lieu, mais pour les yeux de la foi, dans le court et rare moment de leur effectuation, et pour certains seulement. Elle est le lieu d’une élection. Et ces témoins croyants peuvent ainsi dire ce qu’ils ont vu. « Heureux vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent! Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. » (Mat 13,16-17). Mais « heureux qui a cru sans avoir vu » (Jn 20,29). Cette manifestation limitée, temporaire, a donc pour fonction de faire savoir que le processus de révélation croyante a eu lieu. Le moment de cette manifestation, de cette procession trinitaire doit être remarqué pour qu’ensuite le temps du témoignage puisse survenir. Les deux moments de l’Incarnation et de l’Eucharistie doivent avoir été suffisamment remarqués et perçus (c’est-à-dire crus) pour qu’ensuite le temps de la parole annonce la reconnaissance du Dieu qui s’est fait proche. Et celle-ci (la parole) peut s’en assurer en vérifiant la dissimulation mise en œuvre par l’économie divine.

Un jeu de cache-cache ?

Pourquoi Dieu se cache-t-il ? Une réponse selon l’AT serait parce qu’on « ne saurait voir Dieu et vivre », et de fait, c’est dans ce régime-là qu’il était (selon Pascal[5]) le plus reconnaissable. Même si certains patriarches (Jacob, Moïse) l’ont bel et bien vu, affirment les textes. Et selon le nouveau régime incarnationnel (déjà valable auparavant, mais maintenant radicalisé), pour que l’on croie en lui. Tout l’intérêt de la thématique pascalienne est d’offrir une sorte d’illustration de l’impossibilité de « voir Dieu » ; en effet, même lorsque Jésus, qui déclare pourtant être « la vraie lumière » (Jn  1,9 ; cf. 12,46) dit à Philippe « Tu ne m’as pas reconnu ? Celui qui m’a vu a vu le Père », il ne saurait lui dire « qui m’a vu a vu Dieu ». En le Fils, on ne peut voir que le Père. Dieu, lui, est invisible, mieux, il est Dissimulation. La manière dont il se révèle et fait connaître est une dissimulation, donc une invisibilité active, même par rapport à son mode antérieur qui était déjà voilé. Il est donc dissimulation de dissimulation. Contrairement aux pyrrhoniens contre lesquels Pascal ferraille, et qui auraient désiré une démonstration de Dieu, celui-ci ne saurait être démontré, ni même montré. Si donc son essence est non-démonstrative, alors ce n’est pas qu’il se cache, c’est qu’il ne peut pas se montrer. Sa nature même lui interdit l’apparition autrement que sous des masques, donc en se « cachant ». Ce que l’on perçoit de lui n’est alors que l’une (ou plusieurs) de ses opérations de dissimulation. On dira que sa donation ne passe pas par la manifestation, ou bien qu’elle ne peut se manifester autrement qu’en masquant sa manifestation. La dissimulation devient alors la seule opération positive de donation, positive puisqu’elle permet la proximité, la foi et le salut, mais aussi positive en tant qu’elle renseigne effectivement sur le mode de révélation divine, fût-elle paradoxalement privative d’objectivation.

Ainsi, Dieu ne se cacherait pas ; il ne se dissimulerait pas ; au contraire, dans et au moyen de ses dissimulations, il serait en train de se donner à nous, il prendrait les moyens à sa disposition pour se révéler, se rapprocher de nous, se faire connaître à nous de manières multiples (car ni le « moyen » de l’Incarnation ni celui de l’Eucharistie ne suppriment le « moyen » de la Nature[6]). En tout cela, il nous faut remarquer l’activité du Seigneur qui se préoccupe de nous, et par ses masques, par ses tentatives de révélation, nous propose divers moyens de croire en lui et d’ainsi le (re)connaître. Nous disons divers, mais en réalité il n’y en a qu’un seul : la dissimulation. Son « jeu de cache-cache »[7] est en réalité un jeu de révélation qui le révèle tel qu’il se cache en ses trois temps de révélation qui ensemble ne forment qu’une seule dissimulation. Nous pourrions dire que Dieu se manifeste à nous et que du fait de notre constitution mondaine, nous n’en percevons à chaque fois que sa dissimulation. C’est ainsi qu’il se fait (re)connaître. Nous le reconnaissons (dans la foi) grâce à cette dissimulation toujours plus accentuée, toujours plus nette. Reste à comprendre comment cette succession d’enfouissements correspond à la foi trinitaire chrétienne où chaque personne ne se confond pas avec la seule nature unique.

Il y a donc lieu de s’interroger, dans cette opération de manifestation dont on a vu qu’elle était limitée et rare, sur ce que les témoins privilégiés ont vu. Qu’est-ce que voir, lorsque ce voir voit une dissimulation ? Selon chaque cas de dissimulation divine, les choses ne sont-elles pas différentes ? Dans la situation où l’incarnation n’ayant pas encore eu lieu, Dieu se rend reconnaissable « sous le voile de la nature » – situation qui est la même encore aujourd’hui lorsque l’Incarnation n’est pas connue ou reconnue – il s’agit déjà de foi, puisque rien n’oblige celui que ne veut pas voir l’œuvre de Dieu dans la nature de l’y contempler. Donc celui qui regarde le monde et y reconnaît la trace (le reflet ?) de Dieu le distingue dans la beauté et l’harmonie de ce monde, ainsi que dans cette dimension si particulière du Vivant présent autour de nous et en nous. Selon Pascal, Dieu est particulièrement reconnaissable sous ce déguisement : mais sans doute quelque chose manquait-il à ce mode de présence, puisqu’il décida d’en ajouter d’autres. Nous avons avancé que ce manque pouvait se décrire comme un manque de proximité. C’est en tout cas ainsi que se comprend ce qui manquait au premier mode[8], puisque dans le deuxième, Dieu retire à sa manifestation la beauté et l’harmonie, et se présente caché sous la forme de l’un d’entre nous.

Le voir qui contemple cette deuxième manifestation de Dieu se base encore davantage sur la foi que la première. Car à la difficulté de passer de l’effet à la cause qui existait dans le premier mode de manifestation s’ajoute celle de voir la cause entrer dans une (toute petite) partie de son effet, et l’acceptation de cette aberration logique appartient en plein à l’obscurité de la foi. Le mystère de Noël correspond à ce moment-là. On dira aussi que la circonscription de Dieu qui a lieu dans l’Incarnation impose à la vue une réalité (la forme humaine) qui jusqu’alors appartenait de façon indépendante au monde, et non pas à Dieu. Le voilement choisi par Dieu l’oblige à dépendre d’un type de foi qui jusqu’alors n’existait pas (un Dieu qui s’incarne en un homme). On pouvait croire à Dieu en passant de sa manifestation créationnelle à sa fonction de créateur ; il faut dorénavant accepter de croire à un Dieu qui se fait l’une de ses créatures, et ainsi risque d’être rejeté au nom même de l’impossibilité d’un tel acte de foi[9]. C’est d’ailleurs ce qui se passera pour Jésus, et le crucifié met au comble l’opération de dissimulation qu’est l’Incarnation puisqu’elle masque encore l’imago dei présente en tout homme et transforme Jésus en celui dont « l’apparence n’était plus celle d’un homme » (Is 52,14).

Le dernier moment de l’opération de révélation trinitaire a lieu dans l’Eucharistie. Ici l’on peut dire que le genre de foi requis pour le deuxième temps de la révélation divine est de même nature que celui qui permet de croire à la présence réelle dans les espèces du pain et du vin. Ce qui a lieu lors de ce troisième temps c’est la mise en œuvre de la foi inaugurée à la Résurrection, puisque la manifestation du corps ressuscité de Jésus demande de réunir dans la vie éternelle ce qui est son antithèse, la mort. Le croyant doit faire l’effort de bien vouloir croire que le Dieu immortel est passé par la mort, ou plutôt que la réalité de la mort a affecté Dieu dont l’essence est immortelle. Cela l’oblige à une nouvelle aberration logique d’accepter de dire que la mort – qui est la négation de la vie – peut dorénavant être traversée par la vie sans que celle-ci ne soit abolie et néantisée. De même, croire à la présence réelle revient à accepter que ce pain et ce vin, pourtant absolument inchangés du point de vue physique, sont devenus le corps et le sang du Seigneur. A chaque fois, la foi exige que l’impossible devienne non seulement possible mais effectif. Et cela révèle Dieu dans son imprévisible Seigneurie, dans son absolu surpassement de notre logique et de notre condition mondaine.

Le troisième mode de dissimulation de Dieu dans l’Eucharistie le révèle se rapprochant encore davantage de nous et s’abaissant encore plus que dans son Incarnation, puisqu’il se fait nourriture incorporable dans notre être mortel, et donc vivification de cet être mortel. Mais puisque cette vivification est celle de la Vie surpassant la mort révélée dans le deuxième moment trinitaire, la foi y lit notre divinisation, notre arrachement à la mort comme fin de notre vie. Il a donc fallu que Dieu se fasse si bas, si petit, si consommable, si accessible (de la taille de notre main pour le prendre et de notre bouche pour le manger), chose manifestement impossible à la taille et la condition du corps historique de Jésus, lui qui était pourtant devenu déjà si petit et si bas comparé à l’infini divin manifesté dans la création du monde, pour que nous fussions sauvés de cette mort et de cette condition limitée, seulement humaine et seulement mondaine.

Les passages d’une cachette à l’autre

Observons à présent les « moments » de passage entre un mode de révélation et un autre. A ces moments-là, dans l’Incarnation (qui se diffracte en de nombreux moments de révélation selon toutes les actions humaines de Jésus), et dans l’Eucharistie (qui a lieu à chaque consécration du pain et du vin), un passage a lieu, une révélation supplémentaire se produit qui se manifeste dans la foi par la dissimulation-révélation, la présence-derrière-le-masque. Et afin de rendre ce passage perceptible et signifiant, on entre dans l’économie de l’attention croyante. Ce qui a lieu ne peut se voir (ou se savoir) que parce que l’attention croyante est éveillée à reconnaître le changement de manifestation-dissimulation du Seigneur. C’est parce que cette attention a été éduquée à reconnaître en Dieu celui qui s’approche de l’homme comme Fils puis comme Esprit, qu’elle repère le passage qui va de l’une des manifestations à l’autre, le lien qui les unit et la personnalité qui se dégage de ces trois manifestations, où le dogme reconnaîtra ultérieurement trois personnes. Une volonté de proximité transparaît à travers les dissimulations successives[10] de Dieu, ainsi qu’une volonté de salut, salut qui est l’autre mot pour dire vivification. Cette opération de vitalisation se remarque déjà dans la manifestation créationnelle de Dieu, ensuite dans l’œuvre de rédemption christique dont le cœur est une victoire de la vie sur la mort, et enfin dans l’Eucharistie qui nourrit notre corps mortel au moyen d’une vie surnaturelle et ainsi le divinise dès cette existence.

Ajoutons l’importance de ce que Pascal indique à la suite de passage principal traitant du Dieu caché. Il mentionne « le secret de l’Esprit de Dieu caché encore dans l’Ecriture ». Ce mode de présence n’est pas un mode supplémentaire, un quatrième moyen de se dissimuler qui s’ajouterait aux trois autres. En effet, une difficulté demeurait dans la trinitarisation de Dieu manifestée dans l’économie des trois moments de dissimulation que nous avons observés. Si ces trois moments se succèdent bien dans l’histoire qui nous la révèle ainsi chronologisée, il faut aussi qu’ils s’ajoutent les uns aux autres, et que la révélation totale subsiste et soit révélée pour tous et à tous. Or, cela a évidemment lieu pour la manifestation de Dieu dans sa Création, et pour celle qui peut se reproduire à chaque fois que nécessaire dans le sacrement eucharistique. Mais en ce qui concerne la révélation christique, l’enveloppe corporelle sur laquelle reposait cette opération de dissimulation a disparue. Il nous semble que Pascal rappelle le mystère de l’inhabitation de la Parole dans l’Ecriture pour combler cette nécessaire absence du corps de Jésus comme lieu de reconnaissance trinitaire. Par elle, l’Incarnation n’est pas transitoire ; puisque l’Ecriture est de manière durable habitée par l’Esprit du Seigneur[11], les trois temps de sa révélation sont tous permanents et co-révélationnels à la fois pour nous et les uns par rapport aux autres[12].

Découverte

Le passage du couvrir au découvrir puis à nouveau au couvrir, que Pascal décrit dans le passage qui nous occupe, rend compte de chacun des moments de manifestation-dissimulation :

« Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n’y aurait point de mérite à croire ; et, s’il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement et se découvre rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. (…)  Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusqu’à l’Incarnation. »

L’image du découvrir résonne de manière heuristique : Dieu se découvre, et nous aussi, ainsi, pouvons le découvrir. Manifestation et reconnaissance. Mais c’est aussi dans sa découverte qu’il se dissimule, ainsi que nous l’avons dit. Car, vite, il se cache à nouveau après avoir été découvert ; le voile qui le couvre ne se soulève que « rarement », et l’on doit penser que ces occasions de découverte supposent soit (du côté de l’homme) une acuité entraînée, comme celle que l’on attribue aux chasseurs postés à l’affût du gibier, et qui, à force de patience et de connaissance finissent par repérer ce qu’ils cherchent à voir ; soit une action suffisamment marquante de la part de l’agent qui était précédemment à couvert, et qui parce qu’elle attire l’attention dans sa direction, se laisse découvrir par l’observateur croyant.

Ces deux modes de la découverte de Dieu correspondent aux deux sens du verbe découvrir : celui qui s’origine en Dieu et correspond au passage d’un mode de dissimulation à un autre, plus proche de l’homme ; et celui décrit l’éveil de l’attention humaine, saisi par la perception de ce geste de révélation divine. Lui correspond une temporalité « rare », c’est-à-dire décisive en termes d’attention. Si celle-ci rate le moment, la découverte humaine (= la foi) n’a pas lieu, et la découverte divine manque son but. Il faut donc que la découverte divine, le geste de se découvrir du côté de Dieu – tout en restant une dissimulation – puisse être découvert du côté de l’homme. Il faut que l’homme s’aperçoive du passage – découverte – d’une dissimulation à une autre ; il faut que l’homme découvre que Dieu s’est découvert en se couvrant davantage…Le geste de se couvrir davantage doit être découvert dans le moment furtif de sa dissimulation.

Dieu, donc, se découvre en se couvrant, et nous découvrons Dieu en tant qu’il s’est recouvert d’une « nouvelle » personne. En effet, le déploiement trinitaire de cette découverte (du côté de Dieu) correspond à notre découverte de ces couvertures divines successives dans l’économie temporelle qui est la nôtre. Dieu « se découvre » trinitaire quand il se rapproche de nous et vient nous sauver, et nous le découvrons trinitaire au fil de ses révélations mystérieuses, dans « l’étrange secret » de ses processions. Les trois vêtements de Dieu, ses trois visages, ses trois découvertes sont également trois abîmes obscurs l’un après l’autre, et l’un dans l’autre. Car puisque Pascal parle du « plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie », c’est donc que les autres secrets sont déjà obscurs, ce dernier étant le troisième niveau d’obscurité. Obscurité croissante qui va d’ailleurs avec son humilité, sa proximité et sa corporalité croissantes. Plus Dieu se fait familier et commun à nos yeux de foi, plus il s’obscurcit de couches successives. Sa découverte devient ainsi de plus en plus inconnue, de moins en moins reconnue. On accepte sans doute de croire au Dieu voilé par la Nature ; on refuse beaucoup celui qui s’est recouvert du manteau d’humanité. Quant à celui qui s’est enfoncé dans l’épaisseur obscure de l’Eucharistie, seuls quelques croyants l’y trouvent.

Dieu se découvre en se couvrant de son propre mystère ; il se couvre en se découvrant à nos seuls yeux de foi. L’Unique devient Trine ; les Trois se dissimulent l’un sous l’autre, l’un derrière l’autre, l’un en l’autre. Les trois découvertes correspondent aux trois recouvrements ; les trois dissimulations correspondent aux Trois découverts. La description pascalienne de la révélation trinitaire a ceci d’original qu’elle se focalise sur certains événements mondano-divins où Dieu a choisi de se manifester, et qu’elle les exprime sous forme de dissimulation. Leur événementialité cachée les particularise selon une trinitologie différente de celle du Père, Fils et Saint-Esprit, termes que Pascal n’utilise pas dans notre extrait puisqu’il a en tête son projet apologétique, mais qui, tout bien réfléchi, représentent eux aussi des dissimulations-révélations que le langage dogmatique propose à notre foi. La découverte que nous faisons des dissimulations divines attire notre regard croyant vers les profondeurs de l’abîme divin dont les actions des Personnes forment l’étonnante complexité. Mais cette découverte est en même temps un obscurcissement. Dieu ne peut se révéler qu’en se cachant ; il ne peut se donner qu’en augmentant son mystère ; il ne peut s’approcher de nous qu’en disparaissant dans son secret.

Yves MILLOU

 

[1] « En vérité tu es un dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur. »  Voir aussi ce site sur les Pensées de Pascal, mis en place par D. Descotes et G. Proust, et la page sur cette question du Dieu caché :  http://www.penseesdepascal.fr/General/Dieucache.php

[2] François Bousquet, Dominus Jesus : questions posées dans le cadre du dialogue interreligieux https://www.portstnicolas.org/pont/theorie-et-pratique-de-l-interreligieux/dominus-jesus-questions-posees-dans-le-cadre-du-dialogue-interreligieux.html

[3] Pascal, Lettre à Melle Roannez, Œuvres complètes, Seuil l’Intégrale, 1963, p. 267. On pourra comparer ce texte à celui de Grégoire de Naziance, Discours 31, 5ème théologique, 25-27 ; PG 36, 159 : « L’Ancien Testament a clairement annoncé le Père, et le Fils de manière obscure. Le Nouveau a révélé le Fils et fait entrevoir la divinité de l’Esprit. Maintenant, l’Esprit habite parmi nous et se manifeste plus clairement. Quand la divinité du Père n’était pas encore connue, il n’aurait pas été prudent d’annoncer ouvertement celle du Fils ; et quand la divinité du Fils n’était pas encore admise, il ne fallait pas imposer, si j’ose dire, un nouveau poids aux hommes en leur parlant de l’Esprit Saint… Il fallait s’avancer de clarté en clarté, par des progrès et des poussées toujours plus brillantes, pour voir luire la lumière de la Trinité. »

[4] H. Gouhier militait pour que l’on parle non pas du « Dieu caché », mais du « Dieu qui se cache ». Nous souscrivons tout à fait. Voir Henri Gouhier, Blaise Pascal. Commentaires, Paris, Vrin, 1966-1971 (2e tirage), p. 187 sq. (cité dans l’article en ligne ci-dessus de Descotes et Proust).

[5] Enfin, Pascal ne mentionne pas la situation des croyants de l’AT. En parlant de ceux pour qui Dieu était caché jusqu’à son Incarnation, il pense aux hommes en général comme Paul le fait en Rm 1,20 (passage qu’il cite dans la lettre à Melle de Roannez).

[6] « Moyen » entre guillemets, car une présentation du mystère sous l’angle phénoménologique risque de passer pour docétiste si l’on oublie qu’elle n’est pas « que » phénoménologique. Ce langage essaie aussi de puiser dans les ressources de la « condescendance » divine. Il se donne à nous selon des révélations qui participent au mystère.

[7] Cf. la page citée du site http://www.penseesdepascal.fr/index.php:  « Le contresens, volontaire ou non, sur le sens de cette doctrine, conduit à des objections plaisantes, mais qui ne vont pas au fond du problème, comme par exemple chez Cyrano de Bergerac, L’Autre monde. La lune, in Œuvres complètes, éd. Prévot, Paris, Belin, 1977, p. 422, à propos du dieu qui joue à cligne-musette : « un dieu qui joue à toutou, me voilà ! ne peut être que méchant ou sot. »

[8] Ici aussi, nous anticipons toute accusation de dérive « modaliste » inintentionnelle. Les « modes » dont il s’agit sont phénoménologiques : il s’agit de suivre les implications de l’intuition pascalienne, et d’y discerner le travail de la foi qui s’y inscrit.

[9] La notion de la foi juive n’est pas du tout de même nature que celle de la foi chrétienne. L’apparition de la foi trinitaire dramatise à ce point l’attitude religieuse que le fait même de l’existence de Dieu (d’un tel Dieu) est maintenant en cause. Les juifs ne s’inquiètent guère de cet aspect de la foi, c’est-à-dire de croire en l’existence de Dieu. Au contraire le chrétien est tenu de croire face à l’absurdité logique de son acte de foi.

[10] Il va de soi que cette succession correspond à notre perception humaine de la révélation trinitaire ; en Dieu, il y a adaptation de son essence à notre temporalité.

[11] Voir Dei Verbum 13 : « En effet, les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes. »

[12] Les spécialistes parlent d’une nécessaire articulation entre Trinité immanente (Dieu unique en trois personnes de par sa nature même) et Trinité économique (Dieu unique en trois personnes se dévoilant au fil des actions divines).

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