Naître sans défense…

Eléphants sans défensesPeut-être certains d’entre vous ont-ils vu passer sur Facebook ou d’autres réseaux la nouvelle que dans certaines zones du monde, les éléphants sont de plus en plus nombreux à naître sans défenses, dans ce qui semble être une réponse au braconnage intensif qui menace les pachydermes dont l’ivoire est recherchée, et pour laquelle ils paient le prix fort. Voici ce qu’on peut lire dans un article tiré de la revue National Geographic :

« À Gorongosa (Mozambique), ne pas avoir de défenses s’est avéré être un avantage biologique face aux braconniers. Selon les derniers chiffres, un tiers des jeunes femelles, celles nées après la fin de la guerre en 1992, n’ont jamais eu de défenses. Normalement, cette caractéristique ne touche que 2 à 4 % des éléphants femelles d’Afrique. Il y a des dizaines d’années, environ 4 000 pachydermes vivaient à Gorongosa selon Joyce Poole, spécialiste du comportement des éléphants. Mais après la guerre civile, ils ne se comptaient plus qu’en centaines. Dans sa nouvelle étude qui n’a pas encore été publiée, la scientifique révèle que sur les 200 femelles adultes connues du parc, 51 % de celles qui ont survécu à la guerre, âgées de 25 ans minimum, sont dépourvues de défenses, tout comme 32 % des femelles nées après la guerre (…)

Les éléphants du Mozambique ne sont pas les seuls concernés par cette tendance à l’absence de défenses. Des changements similaires ont été observés chez les éléphants femelles survivantes et leurs petites dans des pays ayant une histoire fortement marquée par le braconnage. En Afrique du Sud, la pratique a eu des répercussions particulièrement extrêmes : au début des années 2000, 98 % des 174 éléphants femelles du parc national des Éléphants Addo n’avaient pas de défenses. »[1]

Voilà une « Bonne Nouvelle », n’est-ce pas ? La sélection naturelle favorisant les individus qui survivent au détriment de ceux qui ne survivent pas, ceux qui ne sont pas abattus en raison de leur absence (naturelle) de défenses passent leurs gènes à leurs descendants, alors que le gène de la présence de défenses est de moins en moins transmis. Les éléphants se protègent ainsi des braconniers. Il vaut la peine aussi de lire certains commentaires de cet état de fait, qui font la part belle à une force spirituelle obscure, voire vengeresse, même s’il semble normal de ne pas aimer les tireurs d’éléphants :

« Les esprits du vivant ont trouvé une parade pour les sauver du massacre des braconniers assoifés de fric à l’odeur de sang : agir sur l’adn de façon naturelle et faire naître des éléphants sans défense et donc sans ivoire. Bien sûr, cela ne sera pas suffisant face à la réduction galopante des territoires de ces animaux sacrés, obligés de se raprocher de communautés humaines. Mais ce miracle va peut-être rappeler les humains au respect qui leur est dû. Espérons un sursaut planétaire. »[2]

Les commentaires de ce billet sont nombreux, et commencent par celui-ci :

« Un peu de science svp ! Ce que vous appelez « esprit du vivant » c’est la sélection naturelle (ici humaine plutôt) : à cause du braconnage, seuls les éléphants nés avec de petites voire pas de défenses survivent et se reproduisent, et transmettent donc ce même caractère à leurs descendants qui auront à leur tour plus de chances de survie… C’est de la génétique, ce n’est pas un acte voulu ou conscient. Merci pour Darwin ! 🙂 »

Et voici la réponse d’une internaute :

« Un peu de poésie ne fait pas de mal on a tous très bien compris qu’il ne s’agissait pas de marraine la bonne fée qui par un coup de baguette magique sauve les éléphants. Mais dans ce monde de brute trouver une beauté à quelque chose de purement scientifique fait du bien à l’âme de temps en temps. »

La première personne lui répond :

 « Je n’ai rien contre un peu de poésie… Par contre donner l’impression aux néophytes que des éléphants peuvent volontairement changer leur ADN ou l’expression de celui-ci pour survivre me paraît contre-productif pour leur protection !! J’ai un doctorat en biologie marine, et je peux dire que les scientifiques en général en ont un peu ras le bol de voir leurs travaux passer à la trappe au lieu d’être utilisés pour justement argumenter pour la protection des espèces (par ex)… »

J’ai cité ce texte et trois des réactions (sur plus d’une centaine) qu’il a suscité parce que le parallèle avec l’Enfant né sans défense en Galilée vers l’an 0 (enfin, peut-être plutôt -6 avant J.C.[3]), et dont nous célébrons la naissance en cette période, mérite l’attention. « Naître sans défense » : là non plus, il n’y a pas de poésie ni « d’esprit du vivant », juste une situation humaine sans gloire ni fracas, mais… peut-être ces commentaires ont-ils raison de pressentir autre chose qu’une simple observation d’adaptation génétique ?

Jésus, de fait, se présente comme ayant toujours vécu sans défense. Sans préparation non plus, puisqu’il se montre le plus attentif possible aux demandes de son entourage, aux rencontres, aux besoins, sans planification, sans anticipation. Jésus comme personne désarmée et désarmante – là aussi on pourrait utiliser le jeu de mots. Son père avait douze armées d’anges à sa disposition (Mat 26,53)… Sans défense, il vient dans notre monde et se fait vulnérable, frêle et doux comme cet enfant de la crèche. Sans défense, il l’a été devant les souffrances, les exigences et les inquiétudes des foules. Sans défense, devant les insultes et les crachats, devant ses bourreaux, devant les chefs qui voulaient sa peau, devant les puissants qui l’ont jugé à la va-vite. Sans défense, et sans se défendre devant la volonté de son père : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Marc 14,36). Cette même absence de défense est ce qui lui permet de résister aux attaques du malin (« Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et c’est lui seul que tu rendras un culte » Luc 4,8).

Il a voulu être sans défense devant ses juges et ses tortionnaires. Une non-violence assumée pour mieux dénoncer l’aveuglement de la violence. Non-violence pour souligner nos propres défenses contre la violence débridée et institutionnalisée et nous empêcher de la confronter. Une non-violence pour absorber la violence et la fondre au feu de son regard divin. Cette violence qui nous définit comme des humains encore inachevés, encore en besoin désespéré de divinisation. Cette violence que nous reconnaissons comme notre environnement habituel et notre image de marque. Que nous valorisons comme sacrée voire sacralisante, au point que là où elle n’entre pas en compte, la réalité semble fade et banale. Dur constat, mais c’est la violence qui donne souvent une valeur de vérité et de profondeur aux événements et actions humaines. L’attention que l’on porte à ce qui se passe autour de nous grandit immédiatement et positivement s’il y entre de la violence. Songeons à certaines expressions artistiques (cinéma, théâtre…) : ne semblent-elles pas insignifiantes sans leur dose de violence ? Voici ce que dit Bernard Perret, dans son livre Penser la foi chrétienne après René Girard :

« N’est-il pas vrai que nous percevons mieux la grandeur de certaines réalités humaines quand elles se détachent sur un fond de violence ? (…) ce qu’on pourrait appeler le « pouvoir révélateur » de la violence qui s’observe notamment toutes les fois qu’un groupe humain se sent agressé. On le voit lors de chaque attentat terroriste : la compassion et la solidarité prennent alors des formes unanimistes que l’on observe avec une moindre intensité dans d’autres circonstances dramatiques, y compris les catastrophes naturelles. »[4]

Alors, nos défenses, quelles sont-elles ? Quel est notre système de défense ? Instinctivement puissamment, obstinément, nous voulons, nous avons besoin, de nous défendre. Nous éprouvons en avoir le droit et même le devoir. « Tu es un homme ; tu dois te défendre. Tu ne dois pas te laisser faire. » Dans ce droit à l’auto-défense se cache, tapi derrière lui, une violence terrible, une violence rugissante comme celle de la mère défendant ses petits, du chef protégeant son clan. Cette violence instinctive qui parce qu’elle n’attaque pas, parce qu’elle ne fait que se défendre, a (presque) tous les droits. Cette violence qui s’habille des limites de toute générosité, de toute charité. « Toute charité a ses limites. » L’être humain se défend bec et ongles contre ce qui l’approche de trop près, contre ce qui l’inquiète et lui fait peur. Cette peur lui sert de justification à la violence exercée légitimement, celle qui s’accorde le droit de sévir parce qu’on empiète sur un territoire privé, intime : « je vais quand même pas me laisser bouffer ! » Oui, il y a une violence qui appartient à la puissance de la vie (d’ailleurs, les deux mots ont même racine). La vie doit être défendue, la vie est sacrée, elle use d’une violence sacrée quand elle est en péril.

On connaît la théorie de R. Girard[5] selon laquelle à la racine de la civilisation, aux sources de l’hominisation, dans la culture qui nous définit comme être sociaux, il y a une violence (appelée mimétique, ou victimaire) qui s’est structurée pour que nous puissions nous défendre contre nous-mêmes à l’intérieur, et contre ce qui, à l’extérieur, nous menace. Les rites, les lois, les institutions ont capté la violence, ils l’ont apprivoisée et soumise afin de mieux pouvoir s’en servir pour défendre leurs acquis millénaires. Le système de la victime émissaire, dans cette perspective, consiste originellement en l’exécution d’une victime qui ayant absorbé la violence du groupe, devient sacrée, divinisée, parce qu’elle permet au groupe de continuer à vivre ensemble au lieu de se massacrer. Le sacrifice de Jésus-Christ est, selon l’auteur, l’événement qui vient démasquer et dénoncer le mécanisme de cette violence humaine, et proposer un type nouveau de relations basées non plus sur la gestion ritualisée et répétée indéfiniment de la violence sociale, mais sur le règne du don de soi et de du pardon désintéressé. Le christianisme « sans défense » de l’Incarnation inscrit ainsi dans l’Histoire la possibilité de l’arrêt du cycle de la violence qui contamine tant et tant de situations interhumaines encore aujourd’hui.

Dans l’article sur la mutation génétique qui a permis aux éléphants de survivre en ôtant à leur patrimoine génétique ces défenses qui les condamnait, il serait possible de comparer l’événement christique à cette mutation. L’ADN humain aurait ainsi été modifié par le gène NSD (Naître sans défense), qui l’aurait en quelque sorte mieux préparé à la vie éternelle, par l’abandon de la violence éternelle. Si l’on continue cette comparaison imagée, il a fallu cet événement fondateur pour que la prédisposition à la violence soit contrecarrée. Cette structure très résistante a dû elle aussi de nombreuses fois être renforcée par la lutte immémoriale pour la survie ; ont ainsi été mis en place les gènes LDPF (Loi du plus fort), VDP (Volonté de puissance) et CSP (chacun pour soi). NSD semble plutôt inoffensif face à ces super-gènes, mais il possède un pouvoir surprenant ; s’il est activé il permet à l’humanité d’extirper la structure violente auto-destructrice inscrite dans son génome. Il a la propriété de déclencher certaines séquences qui étaient dormantes dans la configuration de la prédisposition violente : FLPP (Faire le premier pas), ASPCSM (Aimer son prochain comme soi-même), et NJDPID (Ne jamais douter du pardon infini de Dieu).

J’espère que vous non plus vous n’avez rien contre un peu de poésie… !

Yves MILLOU

[1] National Geographic du 13 nov. 2018

[2] Sur la page Facebook de PlanetAmazone. Les fautes de français donnent de la couleur locale !

[3] Voir ici.

[4] Bernard Perret, Penser la foi chrétienne après René Girard, Ad Solem Essais 2018, p. 210.

[5] Cf. notamment La violence et le sacré, Grasset, 1972

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