Isabelle Cohen, Un monde à réparer

Un monde à réparerIsabelle Cohen Un monde à réparer, préface du Grand rabbin de France Haïm Korsia, Albin Michel, 653 pages, 2017.

 « Job, l’homme complété !… un conte pour adultes. » On ne résume pas en quelques mots de synthèse un ouvrage érudit de 600 pages, dont chacune est nécessaire à la construction d’ensemble, à la démonstration de la thèse. Ce bref article ne prétend donc pas en remplacer la lecture par un résumé. Quel est le pitch ? Twittez ! Il n’a pour ambition que de permettre d’aborder le livre sereinement, en annonçant son propos et sa structure, d’en goûter par avance la richesse et la clarté.

La problématique et la méthode

Comment Dieu, infiniment bon, permet-il le malheur de l’innocent ? Plus largement, comment le mal est-il possible ? C’est la grande question sur laquelle bute la conscience et l’argument récurrent opposé à la religion. Dieu est-Il cruel ? ou impuissant ? La pierre de touche de la foi, c’est bien la figure du juste souffrant. Job en est l’emblème. On réfléchira par la même occasion sur le circuit du bien dans la création ! Un monde à réparer propose une nouvelle traduction commentée du Livre de Job, suivie d’un essai, qui sont le fruit de plus de dix ans de réflexion d’Isabelle Cohen. Le trésor des commentaires que la tradition juive antique, médiévale et moderne a conservés aussi bien que la richesse des ressources critiques contemporaines telle la philologie étayent le commentaire mot à mot de l’auteur et lui permettent de dégager la richesse de sens de ce livre biblique. Son texte coule comme sa parole lorsqu’elle enseigne. Il respire.

Qui est l’auteur, Isabelle Cohen ?

Pour aller à l’essentiel, voici la notice qui figure sur le site de l’université juive en ligne Akadem : Isabelle Cohen (de Castelbajac), historienne, est chargée de mission pour la commission Culture juive de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Titulaire d’un DEA d’hébreu à l’INALCO, elle soutient en 1999 une thèse de doctorat d’histoire des religions et d’anthropologie religieuse à l’Université Paris 4-Sorbonne, sur le thème de la succession politique dans la tradition deutéronomique, sous la direction de Mireille Hadas-Lebel et d’André Caquot.  Elle a été membre de l’équipe d’accueil 1436 de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Langues, textes et histoire du monde ouest-sémitique ancien) animée par André Lemaire, chargée de cours d’Histoire juive contemporaine à l’Université Lille 3, d’hébreu moderne à l’ENSAE et d’hébreu biblique à l’Ecole Cathédrale et au Collège des Bernardins. Elle enseigne également au Collège des études juives de l’Alliance. (Mise à jour: septembre 2013)

Ajoutons après ces références impressionnantes que certains de ses cours sont consultables en vidéo sur le site d’Akadem, notamment le cours qu’elle a donné pendant trois ans avant la parution de ce livre. Des documents complémentaires, des quizz ainsi que des commentaires d’étudiants sont disponibles avec les conférences filmées.

La préface du Grand Rabbin de France Haïm Korsia

Si on peut user d’humour, je dirais que les quatre pages de cette préface sont un « Nihil obstat » mais nuancé. La nuance concerne l’affirmation carrée de la primauté de l’arme du savoir qu’Isabelle Cohen tire de l’analyse patiente et passionnante, exhaustive et rigoureuse, page après page, du Livre de Job, quand elle déclare, à la suite d’un cabaliste : « Agir avec droiture, comme le faisait Job, ne suffit pas. Il faut s’approprier aussi un savoir sur les principes présidant à la conservation et à la réparation du monde. » Pour le Grand Rabbin, qui s’appuie lui aussi sur la tradition et rappelle le sens de la confiance inconditionnelle en le Créateur, « notre roi, notre père », dont nous ne savons rien sinon l’Amour, la rectitude est la seule arme pour combattre le désordre du monde. Il met ainsi à égalité les sachants et les simples. Invitation à une disputatio… Puis il rend un hommage appuyé à l’ampleur du travail d’Isabelle Cohen, à la poésie des idées qui s’y déploie, à sa lecture éclairée du texte qu’elle restitue dans sa dynamique symbolique (descente aux enfers, détresse, réflexion, doutes, renaissance). Et de manière très drôle au début de sa préface il rappelle la fameuse réplique de Michel Audiart,  » le grand philosophe cinématographique du XXème siècle » : « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. » Oui, il s’agit bien, avec le Livre de Job, de prendre conscience que se révolter contre le mal (toutes les fêlures qui nous détruisent),  ou le subir, ce n’est pas suffisant. Il s’agit « de restaurer le monde, de le co-construire ».

L’introduction d’Isabelle Cohen

La Bible hébraïque, premier écrit fondateur du judaïsme, est considérée, écrit-elle, comme le « commentaire du monde ». Cet ensemble de récits qui constituent la Torah nécessite d’être décrypté, « déshabillé », pour en voir tous les sens : les vêtements, le corps et plus fondamentalement encore l’âme, lectures de plus en plus en profondeur, qui adviennent au fil des temps et « découvrent » ainsi progressivement le sens. Au XXIème siècle, trois outils d’analyse sont à la disposition du chercheur de sens : l’analyse littéraire, la méthode historico-critique et les commentaires transmis par la tradition juive. Les deux derniers outils présentent des différences dans la manière dont ils rendent compte des bizarreries de l’ensemble des livres bibliques. On a donc tout intérêt à tenir compte aussi des aspects particuliers de l’hébreu (quand on n’est pas hébraïsant, c’est un des intérêts du livre d’Isabelle Cohen que d’éclairer la discussion à partir des racines et des occurrences des mots du texte). Il s’agit de parvenir au secret du texte. L’analyse littéraire s’appuiera sur la connaissance de l’art poétique biblique, en tout différent de notre poésie occidentale, qui est caractérisée par des rimes, le nombre de syllabes, une mise en page particulière… Le lexique hébraïque étant pauvre (cinq cents racines, cinq mille six cents vocables) et très concret, pour exprimer des abstractions le texte biblique rapproche des réalités concrètes très éloignées, et ce faisant crée des images, ce qui est le propre de toute poésie. Lire ce sera entendre cette poésie et avant tout, s’interroger et « écouter les incongruités du texte ». Le Livre de Job est avec le Cantique des cantiques un des livres les plus poétiques de la Bible.

La difficulté pour faire passer en français le Livre de Job vient du fait qu’il présente un nombre considérable de « vocables qui n’apparaissent qu’une fois dans la Bible hébraïque, de mots tronqués ou incompréhensibles, d’araméismes », et de mots manquants. L’ordre même des versets est parfois remis en cause pour des raisons de logique. Isabelle Cohen a pris comme règle de suivre fidèlement l’ordre des mots et des versets, pour restituer en français la force poétique du texte. Les notes reflèteront les divergences entre les interprétations que 2500 ou 3000 ans de tradition ont pu tisser à travers le monde. Ces divergences tiennent parfois à la restitution des voyelles, qui ne sont pas notées en hébreu, restitution qui offre de ce fait une marge de liberté dans la mesure où la tradition orale du texte est perdue. Un exemple : la lecture se fait véritablement créative à l’infini si au lieu de lire yam, la mer, on préfère lire yom, le jour. Comme aide à la traduction il y a les grands commentateurs tels que Rachi, actif en Champagne au XIème siècle, Cassuto, rabbin et universitaire italo-israélien, Malbim, Polonais du XIXème siècle et Raddénou Tam, petit-fils de Rachi. Il y a également le Targoum, qui est une traduction en araméen, datant du IIIème au VIème siècle, qui développe les parties obscures. Sont citées comme références aussi les traductions françaises de Samuel Cahen et André Chouraqui, de même la traduction protestante de Second, qui sont plus familières aux contemporains français. Isabelle Cohen recommande au lecteur d’explorer son livre petit à petit, librement, selon les sentiers de ses prédilections et de ses curiosités, en vagabondant d’une partie à l’autre. Une lecture par gambades à la manière de Montaigne en quelque sorte. Le regard qu’elle propose sur le Livre de Job laisse ouverte toutes les discussions.

L’essai

La traduction commentée accorde une large part à la discussion de la doctrine de la rétribution. Job paye-t-il en étant dépouillé de tout ce qui faisait son bonheur et sa prospérité une faute envers le Créateur ? N’a-t-il pas mérité son triste sort ? Courons à l’essai, dont le premier chapitre est justement consacré à la souffrance de l’homme et au procès de la doctrine de la rétribution. La difficulté pour le lecteur est que le Livre de Job est constitué de deux ensembles, d’au moins trois auteurs, et que ces deux ensembles ont été rédigés à des époques différentes et donc dans un contexte différent (c’est l’analyse lexicale qui permet de l’établir). Ces deux ensembles sont le poème d’une part et son cadre, en prose, d’autre part (le prologue et l’épilogue). Or l’esprit du poème et celui de son cadre contrastent. Quelle question alors faut-il se poser à propos de Job ? Le cadre parle de la piété désintéressée, le poème parle de la souffrance imméritée. Richard Simon, au XVIIème siècle, relève le premier l’hétérogénéité du cadre et du poème.

De nombreux arguments plaident pour le caractère archaïsant du cadre. « Il est possible qu’il représente la version écrite d’un récit très ancien relatif au Juste souffrant. » Le cadre établit un parallèle entre Abraham et Job, il s’ancre par là dans un univers patriarcal. On peut établir également des parallélismes avec la Genèse… Quant au poème, de nombreux arguments  permettent de l’inscrire dans la littérature de sagesse du Proche-Orient classique, dans le genre du shir, « cantique, chant ou poème », et celui du mashal ou « parabole ». On remarque que les commentateurs talmudiques ne placent pas le Livre de Job au même endroit de la Bible que la Septante ou les Pères de l’Eglise.

On retiendra que plusieurs strates du cadre comme du poème peuvent être mises en évidence et reliées au contexte historique. L’historicité du personnage de Job est avancée par certains tandis que d’autres maîtres sont partisans du caractère fictif du personnage. Mais ce qui est assez intéressant c’est de voir comment le texte a été longtemps sollicité pour exalter la souffrance patiente et la soumission de l’homme cheminant vers Dieu. Citons la note 170 page 619 : « La Septante réduit le texte d’un sixième, atténue les attaques de Job contre Dieu et accentue l’image d’un Job patient et résigné, image transmise par la piété chrétienne à partir du 1er siècle. L’épître de Jacques le présente comme un modèle d’endurance (Jc 5,11). Il en va de même dans le Coran, où Job est désigné comme un excellent serviteur plein de repentir. »

Isabelle Cohen s’attache plutôt aux questions singulières que Job pose à Dieu : « Au XXIème siècle, comment encore faire face aux catastrophes en se contentant de maigres consolations ?

En réponse à la destructivité, terme plus précis « le mal », le Livre de Job invite l’homme à se lever et lui indique l’amplitude effective, sinon considérable, de sa marge de manœuvre, quelle que soit sa place actuelle sur l’échelle des vertus, qu’il soit un homme intermédiaire ou un Juste. »

(à suivre)

Michèle Beauxis-Aussalet

Voir une présentation du livre par Isabelle Cohen ici: https://www.youtube.com/watch?v=8AfA3yy4CN8

 

 

 

 

 

 

 

 

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