« De tous les arbres… » (1)

arbre« De tous les arbres du jardin tu peux manger

Le début du texte ne précise pas au bénéfice de qui le jardin doit être cultivé et gardé. Le fait que les dieux se déchargent sur les hommes de leur travail est fréquent dans la mythologie. Dans la mythologie mésopotamienne, les dieux créent les hommes pour les servir[2]. Tel un dieu sumérien ou babylonien, Yahvé exploite-t-il l’homme ? Le texte est sans ambiguïté : Yahvé autorise l’homme à satisfaire ses besoins alimentaires. Longtemps, les scientifiques ont pensé que l’aventure humaine avait commencé dans la savane. Ils sont désormais persuadés que celle-ci a commencé dans les arbres[3]. Ils soulignent combien le comportement alimentaire des hominoïdes est particulier : l’homme associe vision en couleur, utilisation du pouce préhenseur pour saisir et appareil masticateur des plus complexes pour, entre autres, manger des fruits… Le texte biblique ne signifie pas que les choses sont créées pour l’homme. Au XVIIIe siècle, Goethe dénonce le fait que l’homme ne puisse concevoir les choses autrement que conçues pour lui-même. L’homme peut cultiver, cueillir et prélever. Mais il doit « garder » c’est-à-dire entretenir et préserver le vivant. Le texte signifie que son comportement ne peut être celui d’un prédateur. Le commandement divin préserve la vie et l’harmonie du jardin.

« de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ».

Les choses sont à la disposition de l’homme mais il existe une exception : le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Yahvé donne un ordre : « tu n’en mangeras pas ». Dans la plupart des mythes, les dieux se méfient des hommes et cherchent à les empêcher de prendre le pouvoir. Mais contrairement aux dieux mésopotamiens qui n’imposent aucun interdit, Yahvé pose un interdit. Cet interdit prend la forme d’un tabou alimentaire. Il fait de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » un tabou et, par conséquence, le sacralise.

Le judaïsme ancien fait de Yahvé le prescripteur des tabous. Le tabou apparente « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » à un totem des religions archaïques. L’arbre est un tabou parce que son fruit contient du mana, c’est-à-dire une puissance et un pouvoir quasiment surnaturels et magiques. Dans de nombreux mythes, certains fruits ou plantes permettent d’accéder au monde des dieux. Cela se traduit dans les pratiques chamaniques[4]. Attenter à un tabou, c’est prendre le risque de déclencher le pouvoir destructeur du mana. Le texte biblique présente une interprétation différente. Certes, il présente la mort comme la conséquence immédiate et tragique du fait de manger le fruit mais il ne mentionne pas de fureur et de punition divines. La mort semble consubstantielle à la connaissance du bien et du mal et sa survenue semble échapper à Yahvé. Connaître le bien et le mal entraînerait donc une transformation de profonde de l’être humain jusque dans sa structure biologique. Cette transformation demeure un mystère.

Le texte pose implicitement le problème de la liberté du premier homme face à cet interdit. Les étapes du récit sont précises : l’homme est créé puis il reçoit l’interdit. L’interdit n’est pas ancré en l’homme dès sa création. Il ne le détermine pas. L’interdit est énoncé : l’homme le reçoit de l’extérieur. L’interdit a la forme d’une contrainte mais il ne détermine pas le premier homme agir d’une unique manière. Celui-ci a le pouvoir d’agir d’une façon ou d’une autre. Mais il a la connaissance que son action a des conséquences. Agir d’une certaine manière le préserve de la mort ; agir d’une autre manière le condamne à la mort. L’homme doit à la fois assentir et consentir à l’interdit donné par Yahvé.

Le texte signifie que l’interdit divin repose sur un don et est lui-même un don. Il repose sur le don de la vie et est une mise en garde contre la mort. Le texte semble signifier que la mort n’est pas consubstantielle à la vie. Il révèle en tout cas que son existence et sa survenue, impensables, doivent être enseignées au premier homme qui cultive et garde le jardin. Yahvé place le premier homme dans le jardin non pour qu’il y meure, mais pour qu’il y vive.

Jean-Marc GOGLIN

 

[1] Suite de « Yahvé planta un jardin » : https://bulletintheologique.wordpress.com/2018/09/22/yahve-planta-un-jardin/

[2] D. ARNAUD, « Mésopotamie : l’homme créé pour servir les dieux », F. Lenoir et Y. Tardian-Masquelier dir., Encyclopédie des religions, Paris, 1999, t. 2, p. 1650.

[3] P. PICQ, Premiers hommes, Champs histoire, Paris, Flammarion, 2018, 2e éd.

[4]  M. ELIADE, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Paris, Payot, 1951.

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