« Yahvé planta un jardin »

« Yahvé planta un jardin en Éden » :

Yahvé plante un jardin en Éden. La tradition assimile ce jardin à un paradis terrestre[2]. Le terme de paradis dérive de l’ancien persan « apri-daeza » qui désigne un verger verdoyant entouré d’un mur le protégeant des vents brûlants et desséchants du désert. Ce jardin, bien que mentionné entre le Tigre et l’Euphrate, apparait situé hors de tout temps et de tout espace[3]. Cette localisation ne concorde pas avec les recherches récentes en paléontologie. Les premiers hommes s’épanouissent en Afrique australe et en Afrique de l’Est il y 2,7 millions d’années et non en Asie. Certains scientifiques écrivent qu’« Ève est venue d’Afrique »[4].

Tous les récits mythologiques se ressemblent étrangement sur ce point[5]. Le paradis existe à une époque remontant à l’origine de l’humanité, ou même antérieure à son apparition. Hésiode, Platon et Ovide décrivent un âge d’or durant lequel l’homme vivait comme les dieux, dans une spontanéité et une innocence absolues. L’homme comprenait le langage des animaux et vivait en paix avec eux. À l’abri des peines et des misères, il ne connaissait pas la mort. Au IVe siècle, Augustin d’Hippone assure qu’il ne faut pas lire le récit biblique dans un sens figuré mais dans un sens historique. Au VIe siècle, Isidore de Séville situe le jardin en Orient. Au XIVe siècle, Jean de Mandeville précise que ce jardin n’est accessible ni par voie terrestre ni par voie maritime. Progressivement, l’idée que le jardin a disparu sous les eaux du Déluge s’impose…

« Yahvé fit pousser du sol […] » :

Yavhé fait pousser du sol toutes sortes d’arbres. Le texte ne mentionne pas que Yahvé défriche la terre mais uniquement qu’il fait pousser. Yahvé n’est pas un laboureur. Il est le créateur. James Mellaert affirme que la  figure féminine domine le premier panthéon[6]. Merlin Stone définit la divinité créatrice et toute puissante comme féminine[7]. Selon lui, Yahvé serait une figure héritée d’un couple de dieux : El, divinité masculine, et Ashera, divinité féminine. Mais le texte n’identifie explicitement Yahvé ni à une divinité féminine ni à une divinité masculine. Yahvé est un Dieu autre. Il ne materne pas. Il crée pour mettre à disposition des arbres utiles ou d’agrément, « désirables à voir et bons à manger ».

Le texte mentionne deux arbres au milieu du jardin : « l’arbre de vie » et « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Les textes mythologiques mentionnent souvent un jardin et un arbre au milieu de ce jardin. Il n’existerait que deux exceptions. La première exception est un texte mésopotamien, l’Inscription de Gudea, qui mentionne la présence de deux arbres à l’entrée orientale du ciel : l’arbre de vie et l’arbre de vérité. La deuxième exception est le texte biblique. La présence de l’arbre de vie est classique. On peut aussi le rapprocher de l’aserah, du « poteau sacré », symbole de la déesse phénicienne de la végétation et de l’arbre sacré de l’Égypte ancienne qui, à la place des fruits, portait des seins qui allaitaient le pharaon. Au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin assure que l’arbre biblique est bien réel puisque son fruit assurait à l’homme la vie éternelle. La présence de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » est plus énigmatique. S’agit-il du même arbre ou des deux aspects du même arbre ? Certaines interprétations l’affirment. Pourtant le texte distingue explicitement deux arbres.

Les spécialistes situent habituellement la rédaction du premier récit de la création (Genèse 1, 1 -2, 4a) durant l’exil des Hébreux à Babylone au VIe siècle avant J.-C. Les auteurs, qui ont perdu leur terre, ont la nostalgie d’un territoire perdu et ne conçoivent le bonheur qu’au milieu d’une végétation luxuriante et parfumée.

« Yahvé prit l’homme et l’installa dans le jardin d’Éden » : 

Yahvé prend l’homme… Le texte ne renseigne pas sur l’endroit où le premier homme a reçu le souffle de vie mais il n’a pas été créé dans le jardin. Il ne renseigne pas davantage sur la vie de l’homme entre sa création et son installation. Certains pourront y voir le temps de l’évolution. L’homme est un être spatial[8]. Il se déplace, s’installe. Il s’approprie l’espace, le délimite, l’aménage. L’homme installé en Éden serait alors l’homo sapiens.

Yahvé installe l’homme dans le jardin d’Éden. Le texte renseigne sur la façon dont l’homme se pense au sein de la création. Celui-ci ne conçoit l’espace qu’en lien avec sa propre place et ne conçoit sa place que dans un espace qui lui est destiné. Dès l’Antiquité, les philosophes théorisent l’autochtonie. Les Athéniens se vantent d’être les fils de la Terre. Cette filiation fonde à la fois leur identité, leur appartenance à une terre et le sentiment de pouvoir se l’approprier. En opposition, les philosophes stoïciens défendent l’idée que l’homme a la faculté de se sentir chez lui partout où il se trouve. Le texte biblique est à interpréter en ce sens. L’homme redoute l’espace vacant, les friches, le vide. L’homme n’est pas, ou n’est plus, un être inséré dans la nature.

En effet, qu’il soit clos ou non, le jardin est toujours un terrain délimité qui contraste avec la nature non entretenue environnante. Il abrite une végétation propre, organisée, sans bruit ni odeur et surtout sans danger. En réalité, il est une enclave qui impose une idée fantasmée de la nature et du retour à la nature. L’homme a l’illusion de fabriquer une totalité privée dans laquelle il se trouve à l’abri. La limite du jardin crée un « dedans » et un « dehors ». L’homme redoute autant d’être envahi par ce qui vient de l’extérieur que de se retrouver lui-même « hors les murs ». Il redoute particulièrement l’errance et de devoir affronter un monde étranger, violent et imprévisible[9].

 « pour » : 

Yahvé place l’homme dans le jardin d’Éden « pour »… Dès l’Antiquité, les philosophes s’interrogent sur les raisons pour lesquelles l’homme agit. Donnant à la notion de causalité une place centrale dans sa Physique et sa Métaphysique, Aristote théorise notamment la cause finale. Toute action serait faite en vue de quelque chose qui serait par là même la cause de l’action. Les philosophes sceptiques comme Sextus Empiricus doutent des explications causales particulières. Les théories aristotéliciennes de la causalité sont progressivement interprétées comme déterministes puis rejetées. Au XVIe siècle, Francis Bacon énonce que les causes finales ne sont que des apparences[10]. René Descartes les écarte résolument de sa philosophie. Le terme « pour » n’indique aucun déterminisme ou finalisme. Il prend le sens de « afin de ». Il ne s’agit pas pour l’homme de « profiter » des délices du jardin mais d’y agir. 

« le cultiver et pour le garder » :

Le texte manifeste que le premier homme fait partie du jardin. Il y vit, y agit. Yahvé commande deux tâches au premier homme : « cultiver » et « garder ». En revanche ses actions lient l’homme au jardin. Le texte précise que l’homme domine les animaux et cultive et garde le jardin. Ces tâches sont essentielles. Elles assignent au premier homme une position dans le jardin et le distinguent des autres êtres créés. Le texte ne propose pas un catalogue des tâches que le premier homme doit effectuer. Les travaux de culture sont identifiables : travailler la terre, récolter, préserver, semer… Le texte ne reconnait aux arbres et aux plantes ni intelligence ni capacité à développer des stratégies adaptatives[11]. Ou plutôt il sous-entend leur capacité à se développer de manière dysharmonieuse. Le jardin n’est pas la nature. Il doit être entretenu. Le texte ne précise pas les relations entre l’homme et l’animal. Il ne mentionne pas l’élevage ou la chasse. La tradition décrit le premier homme comme herbivore. Pourtant l’homme utilise l’animal pour sa force physique, son habileté mais aussi pour sa viande, son cuir… Cette forme de domination lui semble naturelle[12]. Jean Guilaine définit la domestication des plantes et des animaux comme des préludes à la civilisation[13]. C’est le fait de cultiver et de garder le jardin qui fait du premier homme un homme. La révolution néolithique est une étape essentielle de l’histoire de l’humanité.

L’homme se pense hors de la nature. La domestication semble être une étape importante dans l’élaboration des catégories. Amené à penser et à caractériser l’animal, l’homme s’est pensé lui-même et s’est distingué[14]. Il a différencié culture et nature et s’est posé hiérarchiquement au-dessus de tout être vivant. Il argumente qu’il existe une différence de nature entre les différentes catégories d’êtres. René Descartes l’affirme. L’homme fonde sa différence sur la physiologie, la bipédie et la possession d’un pouce opposable, et sur ses capacités cognitives, le langage articulé, la capacité d’abstraction et de transmission des connaissances. Dès lors, l’homme développe des hiérarchies au sommet desquelles il se place[15]. Certain de sa supériorité, l’homo sapiens transforme son environnement jusqu’à le dégrader et utilise l’animal jusqu’à l’exploiter. Cette organisation pensée du rapport entre les êtres est progressivement remise en cause. Un autre argument s’impose progressivement : la différence entre l’homme et l’animal repose sur une différence de degré. Jérémy Bentham ou Charles Darwin l’affirment.

De nos jours, les hiérarchies et les catégories sont battues en brèche. Les éthologues soutiennent que les animaux disposent d’un langage et de la capacité de transmettre des connaissances. Les théories antispécistes insistent sur l’importance égale de toute de vie, sur l’intelligence sensible que les animaux possèdent, sur la capacité à souffrir que les animaux et les hommes possèdent en commun et remettent en cause les théories hiérarchiques des espèces. Joël Feinberg et Tom Regan estiment que l’homme traite les animaux de manière radicalement immorale et que ceux-ci devraient posséder des droits[16]. Le texte ne précise pas le rapport entre l’homme et l’animal. Il ne cherche pas à prouver que les hommes et les animaux vivent en harmonie dans une forme de « zoopolis »[17]. Il ne défend pas non plus les « théodroits » des animaux[18]. Mais il manifeste que tout être vivant existe pour lui-même. Chacun dispose des moyens nécessaires de subvenir à sa propre existence.

Le texte accorde une primauté à l’homme qui dispose du jardin s’il le garde et le cultive. Le texte étonne : Yahvé ne commande ni de l’adorer ni de lui vouer un culte. Aucune mention n’est faite de la moindre relation entre le Créateur et sa créature. Mais le texte fonde un devoir moral de l’homme envers les êtres que Yahvé a créé : bien traiter et préserver la qualité d’être des créatures. Yahvé fait du premier homme son coopérateur. Celui-ci ne rentabilise pas son activité. Non parce qu’il en est incapable mais parce ce qu’il n’en a pas besoin[19].

Jean-Marc GOGLIN

 

[1] Suite de « Faisons l’homme à notre image et selon notre ressemblance » paru dans Bulletin Théologique n°10, avril 2018, p. 27-32 ; disponible en version électronique : https://bulletintheologique.wordpress.com/2018/03/31/faisons-lhomme-a-notre-image-et-selon-notre-ressemblance/

[2] J. DELUMEAU, Une histoire du Paradis. I : Le jardin des délices, Paris, Fayard, 1992.

[3] J. ALEXANDRE, Éden, huis clos. Une parabole du dieu critique. Lecture de du récit biblique de Genèse 2, 4b – 4, 1, Paris, L’Harmattan, 2002.

[4] J. REICHHOLF, L’émergence de l’homme. L’apparition de l’homme et ses rapports avec la nature, Paris, Champs, Flammarion, 1991, p. 15-26.

[5] M. ELIADE, Mythes, rêves et mystères, Folio Essai, Paris, Gallimard, 1957, p. 79.

[6] J. MELLAART, Çatal Hüyük, une des premières cités du monde, Paris, Tallandier, 1971.

[7] M. STONE, Quand Dieu était femme. À la découverte de la Grande déesse, source du pouvoir des femmes, Paris Étincelles, 1978.

[8] M. LUSSAULT, L’homme spatial, Paris, Seuil, 2007.

[9] G. LE BLANC, Dedans, dehors. La condition d’étranger, Paris, Seuil, 2010.

[10] F. BACON, Œuvres philosophiques, morales et politiques, Paris, livre II, c. IV, 1838, trad. fr., p. 99 : « De la dignité et de l’accroissement des sciences ».

[11] Sur ce sujet : S. MANCUSO, A. VIOLA, L’intelligence des plantes, Paris, Albin Michel, 2018.

[12] G. CHAPOUTHIER, Au bon vouloir de l’homme, l’animal, Paris, Denoël, 1990.

[13] J. GUILAINE, Ils ont domestiqué plantes et animaux. Prélude à la civilisation, Paris, Errance, 2000.

[14] A. GAUTIER, La domestication. Et l’homme créa l’animal, Paris, Errance, 1990. J. RACHELS, Created from Animals, Oxford, Oxford University Press, 1991.

[15] B. HAYDEN, L’Homme et l’Inégalité. L’invention de la hiérarchie durant la préhistoire, Paris, C.N.R.S., 2008.

[16] J. FEINBERG, Rights, Justice, and the Bounds of Liberty, Princeton, Princeton University Press, 1980. T. REGAN, The Case of animal Rights, London, Routledge and Kegan Paul, 1983.

[17] S. DONALDSON, W. KYMLICKA, Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Paris, Alma, 2016.

[18] Comme le théorise A. LINZEY, Théologie animale, One Voice, 2010.

[19] M. SAHLINS, Âge de pierre, âge d’abondance : l’économie des sociétés primitives, Paris, Folio, 2017.

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