Un petit rien (Romains 8,39)

Quand on s’interroge sur les passages de l’Ecriture qui renferment en quelque sorte la quintessence de la Parole de Dieu, on cite plusieurs textes, tels Jean 14,6 « Je suis le chemin, la vérité et la vie », ou bien 1Jn 4,8 : « Dieu est Amour ». Ces choix dépendent des besoins des personnes qui font cette recherche : certains veulent une assurance, d’autres une consolation, d’autres un résumé, d’autres encore une force. En ce qui me concerne, j’aime beaucoup la fin du chapitre 8 de la lettre aux Romains (v.38-39):

« Oui, j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. » (traduction TOB)

Tout dans cette déclaration de saint Paul me plaît : l’ouverture décidée et joyeuse, l’énumération bouillonnante, scandée par les ni, ni, ni, qui éliminent toutes les oppositions au règne de l’amour, qui, lui, est proclamé en fin de phrase selon un déploiement trinitaire magnifique. Tout l’hymne qui précède, qui commence en 8,31 (« Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »), se termine par les versets que nous avons cités, et contient cette exclamation « qui nous séparera de l’amour du Christ ? », se ressent d’une foi inébranlable, mais aussi vécue à travers les tribulations et les épreuves, et comme durcie par elles, foi qui ragaillardit le cœur et élève l’âme, au cas où elle serait tentée de faiblir ou se diluer au fil des jours.

Et en relisant cette phrase, en revivant son crescendo vainqueur, je suis sensible à un mot, un petit mot si plein, si court et si beau même, dans le contexte, parce qu’il résume tout l’élan de l’acte de foi de Paul : rien ! Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, rien de toutes ces puissances si puissantes, aucune d’entre elle n’arrivera jamais à me dissocier de l’amarrage d’avec le Dieu que j’aime, car c’est lui le plus fort, plus fort non seulement que la mort par où il est passé, mais que la vie elle-même, à laquelle il s’est pourtant assimilé (Jean 14,6), plus fort que le temps, les puissances présentes ou à venir, celles du ciel transcendant ou celles des Enfers prêtes à m’engloutir : RIEN ne surpassera l’amour de mon Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur.

Donc tous les obstacles, toutes les puissances et toutes les créatures sont ramenées à rien face à l’amour de Dieu qui lui, par compraison, devient tout. Quel vertigineux accroissement ! Quelle absolutisation ! Tout ce que l’on peut avoir comme craintes, comme doutes, comme hésitations face aux puissances terrestres et célestes autres que Dieu lui-même sont balayées et réduites à néant : rien. Et Dieu devient tout, il redonne à nos vies l’absolu et la plénitude qu’il n’a jamais cessé d’être, mais qui peut-être, face à ces puissances si formidables, avait paru s’estomper.

Une telle affirmation est précieuse, car venant de saint Paul l’envoyé de la première heure, qui a enduré tous les tracas de la prédication, des voyages et des missions de toutes sortes, toutes les critiques de ses frères juifs, les commentaires de ses amis chrétiens, les moqueries des païens et l’indifférence de beaucoup, qui est passé par les persécutions et les angoisses, les emprisonnements, les peines et les fatigues (cf. 1Cor 6, 4-10), elle rassemble en dépit de tout la certitude qui l’animait de l’absolu de l’amour de Dieu pour ceux qu’il aime. Et cet absolu s’exprime en résumé, en quelque sorte, par l’intermédiaire de ce petit mot, rien, qui rassemble tout, puisqu’il signifie « rien de tout cela ». Dans ce rien il y a tout ce que la foi espère et attend, tout ce dont l’homme a besoin pour être rassuré quant à l’infini de l’amour de Dieu face à sa propre misère et à sa lassante finitude.

Mais pourtant ce petit mot, ce petit rien si puissant et si évocateur, n’existe pas. On ne le trouve pas dans le texte grec ; il a été inventé par la TOB[1] ! Voici l’original et sa traduction dans la BJ :

« Πέπεισμαι γὰρ ὅτι οὔτε θάνατος οὔτε ζωὴ οὔτε ἄγγελοι οὔτε ἀρχαὶ οὔτε ἐνεστῶτα οὔτε μέλλοντα οὔτε δυνάμεις οὔτε ὕψωμα οὔτε βάθος οὔτε τις κτίσις ἑτέρα δυνήσεται ἡμᾶς χωρίσαι ἀπὸ τῆς ἀγάπης τοῦ θεοῦ τῆς ἐν Χριστῷ Ἰησοῦ τῷ κυρίῳ ἡμῶν. »

« Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. » [2]

Darby et Segond traduisent eux aussi « ni aucune autre créature ne pourra nous séparer… ». Seule la TOB ajoute que « rien » ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, en mettant une virgule avant le rien, comme pour bien le démarquer, ce petit rien qui contient autant d’accumulations, et en même temps prépare si bien à la totalité et à l’absolu de Dieu… et il est absent du passage !

On dira non sans raison que cette absence ne fait pas trop de tort à l’esprit du texte, et que son mouvement général correspond quand même à tout ce qui a été dit ci-dessus. De même, on sera sensible chez Paul à l’impact de l’anaphore de la négation οὔτε (les ni, ni…). Cependant ce petit mot a son importance, témoin ces autres passages du NT où Jésus l’utilise :

« Ne craignez donc pas [les hommes]! Rien (οὐδέν) n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu. (Matt. 10:26)

« En vérité je vous le déclare, si un jour vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne: « Passe d’ici là-bas », et elle y passera. Rien (οὐδέν) ne vous sera impossible. (Matt. 17:20)

Et on trouve aussi la structure chez Paul :

« Je le sais, j’en suis certain dans le Seigneur Jésus, rien (οὐδέν) n’est impur en soi, mais seulement pour celui qui estime un aliment impur »  (Rom. 14:14)

Dans la perspective du radicalisme évangélique – cette disposition christique[3] qui polarise la vie de foi entre oui et non, vie et mort, – l’écartement hyperbolique qui absolutise le tout et le rien appartient à la même logique. Sans doute, notre vie à nous se meut dans l’approximatif et l’intermédiaire. Mais dès qu’il s’agit de Dieu, ce dernier ne nous aime pas seulement un peu ; Dieu ne se donne pas en partie seulement. Et dans la perspective de l’amour, on ne peut se contenter d’une demi-mesure : le véritable amour c’est tout ou rien. C’est pourquoi le mariage est indissoluble, et pourquoi le baptême ne se donne qu’une seule fois.

Alors, dira-t-on, quel rapport avec le « petit rien » de Rom 8,39 ? Cela a-t-il de l’importance que la TOB l’ait ajouté dans le texte ? Oui, cela en a. Car comme évoqué plus haut, il s’agit de la Parole de Dieu, que l’on va lire et interpréter dans un sens de plus de vie, de plus d’amour. Elle va être mémorisée, et « parler », devenir vivante. Elle pourra même (comme nous le suggérions au début de cet article) en venir à résumer, ou symboliser, tout ou partie des autres paroles…Il y a sans doute de nombreux autres passages où le traducteur a rajouté un mot qui était implicite dans l’original. Et cela introduit la question de cet acte essentiel qu’est le passage, la transmission de la Parole. Traduisant le grec de Rom 8,39, l’équipe de traduction de la TOB a ajouté ce « rien », suivant en cela (sans doute) leur intuition qu’il était implicite dans l’original et qu’ils ne faisaient que rendre explicite cet implicite. Mais si c’est bien cela qui a eu lieu, d’où venait cette intuition ? Peut-on avancer qu’elle s’est formulée à la fois à partir de l’expérience des lecteurs-traducteurs (donc une expérience littéraire) et de leur foi (expérience religieuse) ?

Donc loin que ce genre d’ajout serait une bévue, une erreur de traduction, une infidélité vis-à-vis du texte originel, cet ajout témoigne au contraire du processus de passation de la foi. L’équipe de traducteurs de la TOB a agi, dans la circonstance, comme de véritables adaptateurs (on pourrait dire « incarnateurs ») de la Parole éternelle aux circonstances historiques et locales (La TOB de 1995, la langue française). Cela ne remet pas en cause l’indispensable attention à une scrupuleuse vérification de l’exactitude des traductions, qui se base sur un travail complexe de confrontation des différentes sources et versions établissant le texte reçu (qui fait autorité, mais une traduction officielle aussi revêt cette autorité). Cette nécessaire attention n’empêche pas une certaine forme de créativité qui s’est, estimons-nous, exprimée dans le cas qui nous concerne. Evidemment celle-ci revêt un caractère particulier, puisqu’il s’agit de l’écrit, et non pas d’une reformulation orale passagère. Mais une fois l’examen de la modification apportée, une fois évaluée sa pertinence par rapport au contexte d’ensemble et proche, le traducteur sait qu’il a une certaine liberté. Il est même tenu de s’en servir, car sinon il reproduirait servilement les autres traductions et n’exercerait pas l’intelligence de la Parole qui doit être la sienne.

Yves MILLOU

[1] Suivi en cela par le texte de la Traduction Liturgique de l’AELF.

[2] Voici également la traduction de Louis Segond : « Car j’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »

[3] Mais qui est biblique, plus généralement, cf. par exemple Deut. 11,26-28 : « Vois, je mets aujourd’hui devant vous la bénédiction et la malédiction: la bénédiction, si vous obéissez aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, que je vous prescris en ce jour; la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, et si vous vous détournez de la voie que je vous prescris en ce jour, pour aller après d’autres dieux que vous ne connaissez point. »

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