Duchamp, Mystique ou mystificateur?

Roue de véloCette année 2018 marque le cinquantenaire de la mort de Marcel Duchamp, et la ville de Rouen s’est mise en quatre pour célébrer cet enfant du pays, par un ensemble de manifestations intitulé : Duchamp dans sa ville. Rouen est-elle bien la ville de Marcel Duchamp ? Que veut dire ce possessif ? Si Duchamp est originaire de Rouen, nous pouvons vérifier une fois de plus que nul n’est prophète en son pays… puisque, malgré les efforts déployés cette année pour en faire une figure emblématique et séduisante, l’Anartiste ne passionne toujours pas ses compatriotes, à l’exception d’un cercle restreint. Ce qui le caractérise est sa liberté : il n’est ni cubiste, ni dadaïste, ni surréaliste… il fabrique des boîtes à interroger et n’entre dans aucune. Sa Boîte-en-valise (1936-1941), mini-musée portatif contenant toutes ses œuvres en réduction, dit bien son intention de ne pas s’immobiliser.

Il n’est pas question ici de refaire l’historique maintes fois rappelé de son parcours, depuis son enfance dans le village de Blainville-Crevon – où son père était notaire avant de prendre sa retraite rue Jeanne d’Arc, à Rouen – jusqu’à ses longs séjours à New-York où il a été reconnu comme le fondateur de l’art contemporain, en passant par ses déboires parisiens au temps du cubisme. Tout cela est bien connu, ou facile à trouver. Ce que je propose ici est une lecture inédite de la démarche de Marcel Duchamp, interprétée comme une recherche mystique ; et cela au risque de surprendre, puisqu’on le considère généralement tel qu’il s’est lui-même présenté : un dynamiteur de toutes les certitudes, ennemi des religions et des dogmes.

Néanmoins, suivant sa fameuse proposition : C’est le regardeur qui fait le tableau, je m’autorise à observer son œuvre avec ma conviction que tout artiste d’envergure révèle une Réalité cachée, ce qui est le propre du mystique. Le fait que Marcel ait largué toutes ses amarres : celles de la famille comme celle des chapelles artistiques, sans parler de ses attaches religieuses, va bien dans le sens d’une recherche solitaire, nourrie d’une exploration des profondeurs au moyen d’un nouveau langage ouvrant de nouveaux sens. Démarche peu compréhensible par le plus grand nombre, et par là-même sujette à caution et toujours suspecte de supercherie.

Si l’on ose, toutes choses égales d’ailleurs, rapprocher cet enfant du pays d’une autre grande figure de l’histoire de Rouen, Jeanne  d’Arc, c’est par le biais de l’incompréhension à laquelle ils se sont l’un et l’autre heurté de la part de juges ou de critiques animés par la méfiance et la peur de se faire berner. Si Jeanne en a été punie par les flammes, Marcel l’a été, à moindres frais, par la glace de l’indifférence et du mépris. Faut-il rappeler que son disciple Patrice Quéréel a dû batailler pendant des années avant d’obtenir de la municipalité que le parvis du musée des Beaux-Arts soit baptisé Marcel Duchamp, au risque de détrôner Monsieur Thiers ? On n’avait pas objecté tant de difficultés, quelques années auparavant, pour consacrer à Jean Lecanuet la grand’ rue adjacente ! Aux quatre coins de l’esplanade, sont désormais plantés des panneaux déclinant Marcel Duchamp sous quatre de ses titres : Marchand du Sel / Joueur d’échecs / Ingénieur du temps perdu / Anartiste : Combien de passants s’arrêtent-ils pour décrypter ces singulières manières de se targuer de positions si peu prestigieuses ? Plus ou moins que de gens s’attardant à approfondir le sens de la Croix sur laquelle est cloué un Dieu-Fils sacrifié par son Père ?

Marchand du Sel : par-delà la contrepèterie, dont la paternité revient peut-être à son jeune ami le poète Robert Desnos, je vois dans cette fonction revendiquée une sorte de manifeste. En effet, le début du XXème siècle est marqué par la marchandisation de l’art, qui entraîne un appauvrissement de sa valeur symbolique au profit de sa valeur financière. Marcel Duchamp a écrit  à ce sujet : « Depuis l’invention du marché de l’Art, les peintres ne font plus des tableaux, ils font des chèques. » Autrement dit, les marchands de l’époque, comme Ambroise Vollard au nom prédestiné, ont trouvé dans le commerce des œuvres un filon à exploiter, au même titre que les propriétaires de mines envoyant des hommes arracher du charbon aux galeries souterraines pour fournir l’énergie nécessaire au machinisme. Les peintres élus par les marchands, à l’image de Picasso, Matisse, Braque, Bonnard, pour ne citer qu’eux, sont condamnés à produire en série les œuvres arrachées à l’exploration de leur labyrinthe intérieur. Pour Duchamp, ils abdiquent la noblesse de leur métier pour entrer dans des circuits commerciaux. Que dirait-il aujourd’hui, en voyant les vulgaires résines de Jeff Koons atteindre des sommes astronomiques ?

Aussi, en se revendiquant Marchand du Sel, Marcel se place à l’opposé des marchands d’œuvres d’art : au lieu de spéculer sur des artistes comme on le fait sur des chevaux de courses, il  propose de redonner au commerce de l’art ce qui le distingue de tous les autres, c’est-à-dire ce qu’il contient de spirituel. Le verset de l’Évangile de Matthieu n’est peut-être pas si loin : « Vous êtes le sel de la terre » ; en effet, si les Modernes ont à cœur de distinguer le travail de l’artisan de celui de l’artiste, l’image du sel est bien trouvée pour évoquer ce qui distingue l’œuvre d’art de l’ouvrage technique : la première possède un je-ne-sais-quoi qui touche l’âme, comme la pincée de sel allège une pâte, quand bien même son exécution technique est imparfaite, tandis que la seconde provoque l’admiration par le savoir-faire qu’elle révèle. L’artiste est inspiré, alors que l’artisan est appliqué. À travers ses gestes provocateurs, Duchamp nous invite à chercher ce sel, cet esprit dont la marchandisation de l’art est en train de priver les tableaux, dans des objets triviaux et sans prétention. En donnant ce coup de poing dans la vitrine des galeristes, Marcel rappelle Jésus chassant les marchands du Temple, coupables à ses yeux de mettre l’Esprit à profit en exploitant la superstition.

Au début du XXème siècle, lorsque Marcel Duchamp rejoint ses frères Gaston (dit Jacques Villon) et Raymond (dit Duchamp-Villon), déjà bien introduits, l’un comme peintre et graveur, l’autre comme sculpteur, dans les milieux de l’avant-garde artistique, il leur emboîte le pas avec l’intention d’acquérir, sous son vrai nom, une reconnaissance. C’est dans la chapelle cubiste qu’il veut s’inscrire à leur suite. Quelle n’est pas sa déception lorsque sa toile inspirée des mêmes principes est refusée au Salon qui leur est consacré, sous prétexte qu’il a osé introduire les notions de nu et de mouvement dans sa toile cubiste intitulée : Nu descendant un escalier ! Crime de lèse-cubisme ! Le formalisme l’emporterait donc ? La lettre étoufferait l’Esprit ? La descente de l’être nu dans les profondeurs aurait-elle quelque chose d’indécent ?

De là, divorce : Marcel rompt avec la communauté artistique parisienne et traverse l’Atlantique, bien décidé à débarrasser la peinture de sa simple dimension esthétique. Faut-il considérer comme une coïncidence la réponse faite par Duchamp à un journaliste qui lui demandait raison de son abandon si précoce de la peinture : «  Pour faire un tableau, il faut avoir une idée : j’ai eu 33 idées, j’ai fait 33 tableaux ». Encore une boutade en forme de pied-de-nez aux peintres soumis aux impératifs du marché, devenus tâcherons au service des galeristes et des collectionneurs ? Certes, mais on peut faire confiance à l’homme le plus intelligent du XXème siècle, comme le définissait André Breton, pour ne pas avoir choisi le nombre 33 au hasard… Comment réinventer le sel, cet ingrédient invisible qui fait toute la grandeur de l’art ? Comment instaurer un commerce dont la monnaie d’échange ne soit pas l’argent, mais le questionnement, la richesse d’interprétation ? Peut-on rétablir un commerce des esprits dans un monde productiviste et matérialiste ? Telles sont les questions qui se pressent dans la tête de Marcel ; il ne supporte pas les gens qui se prennent au sérieux : il leur répond par des canulars, ce qui montre son côté potache, certes, mais qui n’est pas sans évoquer le principe de l’éclatement du sens des mots dans le travail des kabbalistes.

Rrose Sélavy :   Lorsque le Marchand du Sel cherche à se créer un double hétérotypique, il commence en effet par penser en faire un juif – n’oublions pas que l’Affaire Dreyfus a occupé la une de l’actualité pendant toute son enfance : choisir de s’afficher comme juif prend alors l’allure d’un défi. Et les multiples épisodes rocambolesques de l’Affaire, dont certains semblent avoir été écrits par Alfred Jarry ou Alphonse Allais, émanant de généraux et autres hauts gradés de l’armée française, semblent ouvrir la voie à tous les canulars… Finalement, c’est sur un autre outsider de la société que se porte le choix de Marcel : il se grime en femme et donne naissance, avec l’aide de son ami le photographe Man Ray, à son double féminin, nommé d’un nom étrange à consonance juive : Rrose Sélavy, qui peut se prononcer : Éros, c’est la vie. On voit ici à quel point la farce a de force quand c’est Marcel Duchamp qui la concocte : des thèmes aussi actuels que le problème du genre, de la sexualité, de l’identité, sont contenus dans ce qui pourrait n’être qu’une fantaisie anecdotique. Là est vraiment sa marque : la facétie, chez lui, a deux faces, et c’est ce qui la distingue de celle que pratiquent ses compatriotes normands, Alphonse Allais et Érik Satie, par exemple – il faudrait à ce sujet se pencher un jour sur cette forme particulière d’esprit régional,   prolongement, peut-être ?, de la terrible dérision qui émane des romans de Flaubert – le rire doit être hénaurme – et de Maupassant…

Si l’on va plus loin dans l’exploration des sens cachés de l’œuvre, l’idée de ce double féminin vient peut-être des circonstances de sa naissance :  Marcel vit in utero quand sa mère perd une petite fille nommée Madeleine, ce dont elle se console d’autant moins que l’enfant de remplacement est ce garçon peu docile ; vient ensuite une autre fille, prénommée Magdeleine : ce subtil glissement d’une lettre supplémentaire pour donner à un nouveau-né le même nom qu’à l’enfant perdu, sans qu’il soit identique, a-t-il inspiré à Marcel l’amour des jeux de mots ? Et ce prénom, Marcel, susceptible de s’adapter au féminin, ne sous-entend-il pas les regrets éprouvés par sa mère de ce qu’il aurait pu ou dû être ? Mal accepté et incompris par sa mère, rejeté par le milieu artistique parisien, Marcel sait que Je est un Autre. L’un des deux est-il voué à l’échec ?

Joueur d’échecs : Ce qui est sûr, c’est qu’il se voue dès lors en grande partie, au jeu d’échecs. Se jeter dans le jeu quand le Je se dérobe, n’est-ce pas une forme d’attitude mystique ? Ludens coram Deo est le titre que mère Geneviève Gallois donne à son ultime vitrail, somme de toute une vie de cache-cache avec Dieu, comme nous avons eu l’occasion de l’exposer dans un article du Bulletin Théologique[1]. De son vraie nom Marcelle, cette nonne hors norme au parcours insolite ne me semble pas sans parenté avec Marcel  Duchamp : nés l’un et l’autre en 1888, tous deux peintres précocement doués et rétifs à toute entreprise normative en matière d’art, ils ont travaillé dans les mêmes journaux satiriques à leur arrivée à Paris, vers 1909. Ou plus précisément à Montmartre, point de ralliement des artistes d’avant-garde, qui est alors l’image même des contradictions qui déchirent la France républicaine : les souvenirs douloureux de la Commune de 1871, prolongés par la folklorique Commune de Montmartre et la vie bohème et misérable accrochée à la Butte, cohabitent avec le chantier du Sacré-Cœur, destiné à expier les péchés de la Révolution.

Est-ce ce chaos culturel qui a favorisé une certaine effervescence spirituelle et religieuse dans ce milieu cosmopolite ? Nous avons déjà évoqué, dans un précédent article[2], l’apparition du Christ à Max Jacob, dans son galetas de la rue Ravignan, en 1909, aboutissant à son baptême sous le nom de Cyprien, avec Picasso pour parrain ; on pourrait également penser à la personnalité haute en couleurs d’Adolphe Willette, célèbre caricaturiste,  grand ordonnateur de chahuts comme la Vachalcade, maire de la commune libre de Montmartre – et pourtant habité par une profonde inspiration religieuse… Sans parler des occultistes et autres chercheurs de voies parallèles en contradiction avec la religion du Progrès et ses zélateurs anti-cléricaux dont l’heure de gloire est arrivée en 1905 avec la loi de séparation de l’Église et de l’État, suivie de l’exil de milliers de religieux et religieuses…

On voit bien pourquoi, dans ce Paris début de siècle, la peinture prend une telle dimension : elle peut se présenter comme un substitut de religion. Les tableaux véhiculent beaucoup plus qu’eux-mêmes, et leurs auteurs peuvent passer pour de saints intercesseurs permettant d’entrevoir l’Invisible. C’est  sans doute cette foi-là qui anime les deux Marcel(le), Duchamp et Gallois, lorsque, jeunes provinciaux, ils arrivent, riches de leur talent et de leurs illusions, dans la capitale mondiale de l’Art qu’est encore Paris, en 1908-1909. Mais la vanité des artistes, – ce que Mère Geneviève exprime avec son langage imagé : « Chacun se glorifie de cultiver son pauvre petit jardin et celui qui cultive des carottes jette l’anathème sur celui qui cultive des choux. Et chacun crache sur son jardin pour l’arroser car la pluie du ciel est un élément étranger et rien n’est bon que ce qui sort du Moi » – leur attachement à des dogmes et à des techniques qui brouillent la fin et les moyens de la peinture, les dégoûte l’un et l’autre : Il partagent le même sort : exclus de l’École des Beaux-Arts alors dispensatrice d’un savoir-faire académique, gagnant leur vie comme caricaturistes dénichant sans cesse les ridicules de la société, fréquentant la bibliothèque Sainte Geneviève où l’un a trouvé un job et l’autre matière à nourrir sa conversion, leurs chemins parallèles aboutissent au même constat d’une impasse : se sont-ils connus, ont-ils échangé leurs impressions ? Je me plais à l’imaginer, tant leur parenté me semble éclairante : faisons comme si.

Après tout, si c’est le regardeur qui fait le tableau, c’est le chercheur qui crée l’histoire. Or donc, en pleine guerre, ils déposent tous les deux leurs pauvres armes que sont leurs crayons et leurs pinceaux, pour se lancer dans un au-delà de l’art : Duchamp se détourne de ce qu’il appelle l’art rétinien, c’est-à-dire celui qui s’adresse à la vision ordinaire, tandis que Marcelle, se muant en Geneviève, décide de ne plus vivre que les yeux fixés sur le tabernacle, cette boîte dont elle raconte que, au moment-même où elle se disait qu’il n’était pas possible que « Dieu soit là-dedans », une voix lui a affirmé : « Je suis l’Unique Réalité ». Si l’on pense au goût de Duchamp pour les boîtes, dont il a décliné le thème à diverses reprises, le rapport nous saute à la figure comme la révélation faite à Marcelle Gallois, au cœur de sa propre tendance exacerbée à la dérision. Au tableau sagement encadré qui est alors le prototype de l’œuvre d’art, ils préfèrent la boîte laissant deviner l’essentiel, comme la peau d’un fruit.

En tournant le dos à leur pratique artistique, ils quittent, chacun à sa façon, l’univers coloré pour un monde en noir et blanc, bien délimité, intelligible. Marcelle ne cache pas que l’austère beauté du costume noir des Bénédictins, auprès duquel tous les efforts d’élégance et de coquetterie sont voués au ridicule, tout comme la révélation d’un langage de l’âme par les chants monastiques, ont été les premiers vecteurs de sa conversion. Elle y a trouvé la Vérité absente de l’art mondain. Lorsque, plus tard, elle représente dans ses gravures la vie du cloître, elle fait ressortir toute sa parenté avec le jeu : la Règle est une mise en scène de la vie sans autre objectif qu’elle-même, et la messe en est le noyau mis à nu : naissance, croissance, mort, sans cesse rejoué et rejoué jour après jour, comme un jeu réinstallé partie après partie. La différence avec le jeu d’échecs dans lequel Marcel passe maître, c’est que la fin est toujours connue d’avance.

De même que Marcelle a découvert son idéal de Beauté au monastère, de même Duchamp considère que rien n’est plus beau que la subtilité des changements de lumière sur un jeu d’échecs ; lui que le mouvement a toujours fasciné trouve dans la lenteur qui caractérise le déplacement des pièces, dans la tension des esprits, dans l’observation et la concentration nécessaires, dans l’écoute du profond silence, la délivrance qui caractérise, à mon sens, l’expérience mystique. Ce qui se rejoue à chaque fois est aussi l’essentiel du drame humain, réduit à quelques actions symboliques et très simples : une mise à nu, là encore, de tout ce qu’habillent et déguisent le langage, le commerce, la violence, etc. Si l’on pense aux circonstances qui l’ont poussé à faire de ce jeu sa passion essentielle, la brouille avec ses frères à cause de l’oukase cubiste, une coïncidence supplémentaire (?) frappe encore : dans la tradition indienne où il trouve son origine, le jeu d’échecs a été inventé pour résoudre la querelle qui opposait deux frères ennemis ! Fruit d’un même détachement de ce que l’on nommait autrefois le siècle, la décision de prendre la vie comme un jeu rejoint sans doute la phrase de l’Évangile promettant le Paradis à ceux qui sont semblables aux enfants. Max Jacob et son Cornet à dés ne sont pas loin non plus… Dans le jeu pointe toujours la possibilité de gagner : le scepticisme de Marcel n’est donc pas complet puisqu’il est un compétiteur sérieux, membre de l’équipe de France, ce qui ne lui ressemble pas. Une façon inattendue de se montrer fidèle à l’obligation de se remettre en question, d’être sans cesse en mouvement, attitude proprement religieuse et contraire aux -ismes qui rassurent en enfermant l’esprit dans des cases ou des cages. Il dit d’ailleurs que « si tous les artistes ne sont pas joueurs d’échecs, tous les joueurs d’échecs sont des artistes. »

Consacrer son temps au jeu est bien une façon de se faire Ingénieur du Temps Perdu : aux antipodes du Time is Money, Duchamp, ancêtre de Gaston Lagaffe, est un bricoleur de l’inutile. Tout comme un autre Marcel, son aîné d’une quinzaine d’années, chercheur éperdu du Temps Perdu, il donne facilement l’impression de ne rien faire, de gaspiller son capital-temps à une époque où l’on s’efforce de rationaliser le travail et de tout mettre en chiffres, comme nous l’avons vu avec le développement du marché de l’art. N’y a-t-il pas quelque chose d’évangélique dans cette prédilection pour la liberté, au mépris de la gloire et du succès ? Les apôtres sont invités à tout quitter pour témoigner d’une Bonne Nouvelle. On peut alors se demander de quelle bonne nouvelle Duchamp est le témoin, lui qui a plutôt l’air de se moquer du monde ? Peut-être ce rire est-il précisément salvateur : la Révélation de Yavhé à Abraham s’est bien traduite par la naissance impossible d’un enfant nommé Isaac, c’est-à-dire : Il rira. Les Juifs, quand ils ne sont pas orthodoxes, ont conservé, beaucoup plus que les catholiques, cette capacité à rire de la distance incommensurable qui sépare l’Homme de Dieu, dont les messages se prêtent à de multiples interprétations, dans une perpétuelle dynamique intellectuelle.

Or, l’intérêt de Duchamp pour le Juif (on l’a vu avec Rrose Sélavy), pour le mouvement, pour le jeu de mots, pour le rapport signifiant-signifié, ne peut pas avoir été mis en veilleuse au moment de choisir les objets présentés comme Ready Made – quelles que soient ses propres dénégations à ce sujet. Les interprétations que je développe ici ont germé pendant mes permanences lors de l’exposition Ça Roule, Marcel !, à laquelle je participais en juin dernier au Hangar 107. Plusieurs dizaines d’artistes, professionnels ou amateurs, avaient été sollicités pour créer une ou deux œuvres inspirées par la Roue de Bicyclette, de 1913. La magnifique éclosion d’imaginaire, suscitée par cette initiative, m’avait déjà convaincue que cette composition avait une valeur symbolique très profonde. Contrainte de m’y arrêter longuement, j’ai nettement eu le sentiment que, consciemment ou non, cette œuvre était inspirée par le Saint-Sacrement, tel qu’il est exposé dans son ostensoir. Le tabouret se substitue au piédestal supportant la Présence circulaire et mystérieuse du Christ dans l’Hostie, symbole du sacrifice, ici figuré par la Roue de bicyclette.

En effet, si  les catholiques communient sous l’espèce du pain, pourquoi lui donne-t-on cette forme circulaire parfaite qui n’évoque nullement la tartine qui nourrit le corps ? Ce disque n’est-il pas une résurgence de quelque culte solaire, lunaire ou planétaire ? Lorsque Duchamp nous invite à contempler sa version de l’ostensoir, il s’applique à donner au cercle une mobilité qui rappelle le mouvement perpétuel de la vie, mais peut-être aussi la fameuse phrase attribuée à Galilée, condamné en 1633 pour sa conviction scientifique : « Et pourtant, elle tourne ! » En contrepoint, Duchamp le Rouennais pense-t-il à Jeanne d’Arc, condamnée pour sorcellerie ? Les notions de croyance et de crédulité sont interrogées : Marcel affirme que « La plupart du temps, quand les gens disent qu’ils savent, en fait ils croient, et que donc je préfère le mot croire au mot savoir. »

La dérision et l’ambivalence ne sont jamais loin, efficaces ouvre-boîtes libérant les multiples sens possibles d’une même proposition. En attendant, le bricoleur s’est appliqué à fixer l’objet mobile sur le tabouret fixe, noir sur blanc, en une lumineuse alliance de contraires aux échos infinis. Ajoutons que la roue de bicyclette, qui est pour nous objet banal et évident, est encore en 1913 une invention récente : un modèle comme celui qui est utilisé par Duchamp n’a été mis au point que dans les années de sa naissance, après des décennies de recherches et de mises au point, pour lesquels les inventeurs n’avaient pas toujours trouvé de soutiens financiers ; encore un tiroir possible : un clin d’œil à la tension, dans le cerveau humain, entre forces de résistance et forces de mouvement ? Le diable et le Bon Dieu ?

Anartiste : Qui dit Duchamp dit urinoir, ou pissotière. Fontaine est en effet la seule de ses œuvres que quasiment n’importe qui peut associer à son nom, sans en connaître le véritable titre, généralement. Il s’agit là d’un ready-made, à proprement parler, c’est-à-dire d’un objet pris tel quel, et privé de sa fonction utilitaire par la volonté de l’artiste qui lui confère, par ce geste, le statut d’œuvre d’art. Est-ce un pamphlet concret adressé aux Artistes avec un grand A, qui se prennent pour des dieux créateurs, Picasso par exemple, dont l’art semble avant tout servir le culte de son Ego? Mais aussi, a contrario, aux artistes sérieux, comme son frère aîné Gaston, dit Jacques Villon, pratiquant son métier de peintre-graveur comme le ferait un artisan appliqué, menant une vie régulière et parcourant toutes les étapes d’une carrière avant d’obtenir une véritable reconnaissance, prisonnier des critiques et d’une clientèle ? Le mot anartiste, en cette année 1917, est aussi lourd des relents des attentats anarchistes qui ont marqué les années 1900, comme pourrait l’être l’expression djihadiste aujourd’hui, et certainement proche du crime de désertion dont tant de soldats seraient prêts à se rendre coupables pour échapper aux tranchées. Marcel Duchamp sous-entend que l’art n’a pas sa fin en soi, qu’il doit induire un bouleversement des  mentalités en posant une bombe mentale. Fontaine en est bien une, puisqu’elle continue à nous interroger de façon aussi radicale un siècle plus tard.

 

Là encore, nous sommes devant une source de sens incroyable, qui m’inspire les interprétations suivantes :

–  L’œuvre est signée : R.Mutt  = Mutt R. = Mutter = Mère. Un voyage à Munich a permis à Marcel de prendre ses distances avec Paris, après son échec cubiste, il s’est donc familiarisé avec la langue allemande. Lorsque l’on regarde l’urinoir, on constate que sa forme rappelle celle de l’utérus. Le triangle dessiné au milieu rappelant lui le sexe féminin, et la bouche l’orifice de notre naissance. Encore une mise à nu, en attendant celle de la Mariée sur le Grand Verre, alors en gestation. Sa mère, dont nous avons laissé entendre qu’elle n’avait eu que très peu d’affection pour ce fils méchant au sens étymologique de mal tombé, est-elle ici réduite à sa fonction de reproductrice, réceptacle du jet masculin, et de fontaine, ou jouisseuse ? Madame Duchamp a eu sept enfants, et avait elle-même du goût pour la peinture qu’elle pratiquait, à la façon des dames de son époque, très sagement.

R.Mutt pour Richard Mutt. Riche art mute, l’art est au cœur d’une mutation dont cet objet détaché de sa fonction triviale pour entrer dans l’univers noble de l’Art est le manifeste. La valeur marchande de l’objet n’a plus rien à voir avec sa valeur matérielle objective : de même que la monnaie fiduciaire, à cette époque-là, détrône la monnaie métallique, un billet de banque ou un chèque n’ayant que la valeur qu’on lui attribue, de même une œuvre d’art a désormais la valeur que lui confère le marché, indépendamment des notions de savoir-faire et de temps passé : au XVIème siècle, les peintres pouvaient facturer leurs œuvres avec des points de repère précis, comme le nombre de mains sur une scène de genre, les mains demandant toujours plus de temps et d’application, même pour les virtuoses : lorsque l’art devient impressionniste, cubiste ou Dada, tout explose, et l’art se risque sur les frontières du Nada éprouvé de tout temps par les Mystiques. Pour information, Fontaine s’est récemment vendu 1,6 million de dollars, alors que le même urinoir vaut une centaine d’euros au BHV.

– Les artistes pissent du dessin, comme les écrivains pissent de la copie, sous l’effet d’un besoin pressant. Duchamp nous donne-t-il à penser que l’Anartiste, lui, est en-deçà ou au-delà de cette fonction mécanique ? Que son intervention est qualitative – celle de l’Ingénieur au sens médiéval par rapport au travail des ouvriers ?

Fontaine habille d’un joli mot l’urinoir brillant et propre – peut-on dire vierge ? – destiné à recueillir un liquide jaunâtre et puant. Baptême que ce changement de nom de l’objet évoquant lui-même les fonts baptismaux ? Le langage est déshabillé à son tour : les connotations du mot fontaine sont toutes du côté de la pureté, de la fraîcheur. La fontaine s’expose fièrement au centre d’une place de village quand l’urinoir se planque dans son recoin le plus obscur. Pourtant, l’un ne va pas sans l’autre, et le supplice de ne pouvoir uriner n’a d’égal que celui de mourir de soif, telle est l’humaine condition. Cette œuvre coup de poing est-elle une version soft de l’Ecce Homo invitant à contempler l’Homme crucifié ?  On peut y voir un écho de l’hypocrisie religieuse enrobant de joliesse l’horrible réalité dont on est censé extraire le sens. Au même moment, toute une génération était sacrifiée, devenue chair à canon, dans un holocauste induit par cette civilisation fière d’avoir mis au point les moyens hygiéniques de canaliser les sécrétions urinaires ; rien de tel pour les fleuves de sang qui imprégnaient les milliers d’hectares livrés au feu.

Fontaine n’a pas fini de couler et de faire couler toutes sortes de liquides : salive, encre, et même urine puisque l’artiste dada, Pierre Pinoncelli, a par deux fois cédé à la tentation de pisser dedans, une fois au musée de Nice, une fois à Beaubourg, considérant que ce geste était l’achèvement inéluctable de l’œuvre, et que Duchamp, à qui il l’avait annoncé, l’avait encouragé à aller jusqu’au bout. D’où procès à répétition, au cours desquels, avocats, magistrats et journalistes ont pu à nouveau pisser de la copie. Ainsi, dès qu’on l’explore, le canular du potache devient Révélateur : Laissez venir à moi les enfants… Si l’on pense à d’autres ready made, on peut leur trouver également de multiples sens : le Porte-Bouteilles, de 1914, suspendu en l’air, peut faire penser à un corps s’élevant, vide, ou à une arme étrange ;  la pelle à neige intitulée In advance of a broken arm, de 1915, peut évoquer l’outil utilisé à ce moment-là pour creuser les tranchées, ou les tombes. Que ces sens se dégagent d’un acte conscient ou inconscient, on a toujours l’impression de se trouver devant une sorte de Vénus de Milo à tiroirs, comme celle de son ami Dali (1936).

D’ailleurs, c’est toujours autres qui meurent  Le Verbe nous sauve, une fois de plus : puisque les choses doivent être nommées pour exister, Je ne peux pas être mort. C’est l’Autre qui meurt. Voilà la bonne nouvelle de Duchamp, Duchamp du Cygne, qui nous fait signe, à titre posthume, nous invitant à nous faire voyeur d’une vérité fragile et dérangeante, Étant donné : 1. La chute d’eau  2. Le gaz d’éclairage. La Chute, la Rédemption, vieille histoire ; la femme mutilée brandit la lumière. Toujours cette dichotomie, ce déchirement, et toujours le secret, le goût du caché, derrière une porte, cette fois. Lointain écho de cette photo du Jardin d’Eden prise par Man Ray en 1924, avec Marcel Duchamp en Adam nu ?

Alors, Duchamp, mystique ou  mystificateur ?

Adeline GOUARNÉ

[1] Voir ici : https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/16/mere-genevieve-gallois-la-fuite-inutile/

[2] https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/26/max-jacob-illustre-inconnu/

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