Credo quia absurdum

« Credo quia absurdum : Je crois parce que c’est absurde », la formule, qu’on attribue souvent à Tertullien, un Père de l’Église du début du 3ème siècle[1], est bien connue. Les uns veulent en faire l’étendard d’un irrationalisme chrétien, d’une sorte de foi du charbonnier méprisant toute raison ; les autres – plus nombreux sans doute – y voient la preuve que le christianisme n’est au fond qu’un  obscurantisme qu’il conviendrait d’extirper. Et je me souviens d’une discussion avec un de mes collègues philosophes qui enseignait à ses élèves de Terminale, que c’était là le fin mot du catholicisme ! Pour autant, je ne souhaite me ranger dans aucun de ces deux partis. Je voudrais seulement essayer de réfléchir un peu à ce que Tertullien a réellement dit, à ce qu’il a voulu dire et à ce que cela peut signifier pour nous aujourd’hui.

Notons d’abord que, si ne figure nulle part dans son œuvre la formule qu’on lui prête, on trouve des affirmations assez proches. Dans La Chair du Christ[2], une œuvre écrite vers 210-212, Tertullien s’en prend à Marcion[3] et à ceux[4] qui, comme lui, nient que le Christ ait eu une chair véritable. Selon ces hérétiques, le Christ ne se serait pas réellement incarné, il aurait simplement pris l’apparence d’un homme, sans être homme véritablement : on parle alors de docétisme christologique, du grec δοκεῖν, sembler. Du coup il n’aurait pas non plus véritablement souffert et n’aurait pas non plus connu véritablement la mort. Tertullien, après avoir affirmé avec force que le Christ, dans son amour pour l’être humain qu’il a assumé, n’a pas répugné à connaître l’abaissement d’une naissance bien réelle et semblable à celle de tous, continue en parlant de la mort et de la résurrection. Il a alors ces mots[5] : « Mortuus est Dei filius: prorsus credibile est, quia ineptum est. et sepultus resurrexit: certum est, quia impossibile : Le Fils de Dieu est mort : c’est croyable parce que c’est absurde (mot à mot « inapproprié ») et, une fois enterré, il est ressuscité : c’est certain parce que c’est impossible. » C’est vraisemblablement ce « credibile est quia ineptum est » qui a été déformé en « credo quia absurdum. »

De telles expressions, si violemment provocantes, se situent dans la lignée de l’antithèse paulinienne entre la folie de Dieu et la sagesse du monde (cf. 1 Co, 1, 25). Rappelons-le brièvement, pour Paul, avec l’avènement du christianisme, qui proclame un messie crucifié, un renversement total de l’ordre des valeurs a été opéré : la sagesse de ce monde, c’est à dire celle des philosophes, est anéantie puisqu’elle s’est révélée impuissante à sauver l’être humain alors que la croix, scandale et folie aux yeux des sages de ce monde, manifeste paradoxalement la sagesse de Dieu, qui seule peut nous sauver. L’Épître aux Corinthiens est d’ailleurs citée par Tertullien quelques lignes plus haut[6] : « Stulta mundi elegit Deus, ut confundat sapientia (1 Co 27). Dieu  a choisi ce qu’il y a de fou dans le monde pour confondre ce qui est sage. » Tout son exposé, folie de la naissance, folie de la croix, folie de la résurrection, n’est guère que le développement du paradoxe paulinien.

Dans le choix de ces formules à l’emporte-pièce, il faut, sans aucun doute, faire la part de la rhétorique puissante de Tertullien et de sa volonté de choquer son lecteur pour le faire réagir. Mais il faut aussi, je crois, dépasser ici le simple artifice rhétorique, la seule stylistique, si brillante soit-elle. Derrière les mots, il y a une idée, plus profonde qu’il pourrait sembler à première vue, une idée qui, au demeurant, n’est pas nouvelle. Les rhéteurs enseignaient en effet qu’un fait ni croyable ni vraisemblable a des chances d’être vrai. Et nous faisons nous aussi référence à une expérience du même genre quand nous affirmons que parfois « la réalité dépasse la fiction. » En effet l’idée même d’un Dieu incarné, idée à laquelle deux mille ans de christianisme nous ont plus ou moins habitués, est tout à fait impensable pour un homme de l’Antiquité.

L’affirmation du Prologue de Jean 1,14 : « Et le Logos est advenu chair[7] » est totalement scandaleuse, pour un Juif certes, mais encore plus pour un Grec. Que deux réalités aussi éloignées l’une de l’autre, le Logos qui, selon la philosophie stoïcienne, à laquelle ce terme est emprunté, infuse et anime le monde, le Logos qui, pour ces philosophes n’est rien d’autre que la pensée de Zeus, parfaitement rationnelle, l’émanation même de la divinité, puisse s’unir à la chair, c’est à dire à l’humanité dans toute sa faiblesse et les vicissitudes de sa condition, cela est totalement impossible. C’est une contradiction dans les termes. C’est parfaitement insoutenable. Certes on racontait bien que les dieux du paganisme prenaient de temps en temps une apparence humaine pour aller faire un tour sur terre, participer au combat, comme les dieux d’Homère dans l’Iliade, ou s’unir à quelque belle mortelle, ce dont le roi des dieux, Zeus, était coutumier. Mais il ne s’agit jamais d’une incarnation, d’un devenir-chair. Les dieux, tels des acteurs, revêtent un costume humain, mais ils s’empressent de s’en défaire dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient[8].

C’est au fond à une comédie de ce genre que les docètes, judéo-chrétiens d’abord puis gnostiques, voulaient réduire l’incarnation. Et c’est sans doute pour cette raison que le docétisme était si répandu, dès les origines de l’Église. Au tout début du 2ème siècle, près d’un siècle avant Tertullien, Ignace d’Antioche[9] met en garde les chrétiens de son temps contre cette déviance. Répétant l’adverbe grec ἀληθῶς (véritablement), il affirme avec force la réalité de l’incarnation, de la mort et de la résurrection du Christ : « Soyez donc sourds quand on vous parle d’autre chose que de Jésus-Christ, de la race de David, fils de Marie, qui est véritablement né, qui a mangé et qui a bu, qui a été véritablement persécuté sous Ponce Pilate, qui a été véritablement crucifié, et est mort, aux regards du ciel, de la terre et des enfers, qui est aussi véritablement ressuscité d’entre les morts.[10] »

C’est dans ce contexte, qui ne nous est peut-être pas si étranger puisque aujourd’hui les affirmations majeures du christianisme paraissent à beaucoup de nos contemporains complètement irrationnelles, relevant de la pure illusion, que les formules apparemment si choquantes de Tertullien prennent tout leur sens. Si l’idée même de la kénose du Fils dans son incarnation, allant jusqu’à mourir sur une croix, est littéralement impensable, la question de l’origine d’une telle affirmation se pose. Et si ce caractère scandaleux de la foi chrétienne, si violemment souligné par Tertullien, n’était rien d’autre que l’indice qu’on est bel en face d’un événement[11] au sens fort, d’un fait inattendu, absolument inouï, qui émerge au centre de l’histoire humaine? C’est là un argument apologétique de poids, mais y serons-nous encore sensibles ?

Jean-Louis GOURDAIN

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Tertullien Et pour les spécialistes (et en partie en anglais) : www.tertullian.org

[2] De Carne Christi. L’édition de référence est dans la collection « Sources Chrétiennes » n° 216 ; on peut en lire également le texte latin (http://www.thelatinlibrary.com/tertullian.html) et une traduction ancienne, celle de Genoude (http://www.tertullian.org/french/french.htm), sur Internet.

[3] Marcion est un hérétique de type gnostique du 2ème siècle. Distinguant radicalement le Dieu de Jésus-Christ, parfaitement bon, de celui de l’Ancien Testament, juge puissant mais cruel, il rejetait totalement l’Ancien Testament et ne conservait du Nouveau que l’Évangile de Luc et quelques épîtres pauliniennes, les autres textes ayant été, d’après lui, corrompus. Considérant la matière comme mauvaise, il soutenait que le Christ, venu annoncer la miséricorde et l’amour divins, n’avait pris qu’une apparence de corps humain.

[4]  A savoir les gnostiques qui, comme lui, méprisent la matière et nient la réalité de l’incarnation.

[5] De Carne Christi 5, 4.

[6] De Carne Christi 4, 5

[7] Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο  Je donne un sens fort à ἐγένετο, que je traduis par « est advenu » suivant la proposition de François Jullien (œuvre citée note 11).

[8] Quant aux religions orientales qui parlaient volontiers d’un être divin mort et ressuscité, elles ne concevaient pas que cela eût pu se passer dans l’histoire humaine. C’était seulement arrivé à l’origine, dans le temps du mythe, un temps qui n’a aucune réalité concrète.

[9] Ignace, victime de la persécution, emmené d’Antioche à Rome où il doit être martyrisé, envoie, tout au long de sa route, une série de lettres aux Églises dont il a reçu des émissaires.

[10] Lettre aux Tralliens  9, 1-2

[11] Dans un très beau petit livre, Ressources du christianisme (Editions de l’Herne, 2018), le philosophe François Jullien explique qu’un apport essentiel du christianisme à la pensée est de montrer la possibilité de l’événement, alors que la philosophie grecque, cherchant à expliquer toute chose par le principe de causalité, ne parvient pas à penser ce qui est radicalement nouveau.

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