23 ans de catéchisme

Un matin en 1995, lors d’une de ses visites chez nous, notre curé, le père M. m’a demandé : « Est-ce que tu voudrais bien t’occuper des 5e années de catéchisme ? J’ai pensé que tu ferais cela très bien. » A l’époque, on comptait comme ça : il y avait les 4 premières années, et ceux qui continuaient jusqu’à la confirmation faisaient une 5e, une 6e et, je crois, une 7e année. J’ai accepté. Et donc depuis, j’ai été catéchiste d’abord pour ces 5e années, puis pour les 4e années, c’est-à-dire les jeunes qui faisaient leur année de Profession de foi, puis, lorsque le découpage actuel catéchèse-aumônerie a été mis en place, ce furent les 1ères années d’aumônerie qui correspondent aux anciens jeunes en 4e années de caté. Après ces 23 années de service, j’ai décidé d’arrêter cette mission, pour plusieurs raisons, dont la réduction des effectifs, impressionnante, qui ne justifie plus le fait d’avoir deux catéchistes pour ces jeunes comme c’est le cas maintenant, et puis une volonté de me recentrer sur d’autres tâches et d’alléger un peu mon emploi du temps. Il se trouve de plus que la situation paroissiale change cette année, notre curé quitte la paroisse : il m’est apparu que cela manifeste qu’une page se tourne, et ainsi je clos ces 23 années sans trop de regrets.

Que dire de cette expérience ? Comment la résumer ? Quels éléments faire ressortir ? Je voudrais dire d’abord que cela a été une chance et un honneur (on dit parfois « une grâce ») de pouvoir endosser cette fonction de « catéchiste » que je n’avais pas recherchée, que je n’avais pas demandée, mais qui m’a été confiée et que j’ai assumée pendant toutes ces années. Les années et les groupes ont été très différents évidemment, mais une constatation s’imposait : les enfants ont pour eux de questionner et de relancer la problématique de la foi qui n’appartient qu’à eux, et même les séances où je me poussais à y aller, je revenais avec le sentiment d’avoir rempli une mission indispensable, celle de me confronter avec ces vies et ces visages qui m’obligeaient à formuler ma foi devant eux et avec eux. Que de mini-événements lors de ces séances où la dynamique des jeunes m’a entraîné vers d’autres perspectives que celles que j’avais prévues, ou que la méthode envisageait. Je me souviens ainsi qu’une jeune, perplexe, m’avait demandé à la fin d’une leçon sur la prière : « mais monsieur, est-ce que ça marche vraiment, la prière ? » Je répondis, sentant toute l’importance de ma réponse : « oui, absolument, ça marche ; oui, ça marche vraiment. » Et à la séance suivante, elle me déclara : « vous savez, j’ai prié pour que mon beau-père revienne à la maison, et ben il est revenu ! » Je me souviens aussi d’une année où, parce que la salle de catéchisme située au milieu du village devait attirer l’attention d’enfants de passage, plusieurs séances avaient fait venir en curieux plusieurs jeunes non inscrits, et qui étaient restés à entendre d’autres jeunes parler de leur foi…

Je ne suis pas vraiment fait pour l’enseignement aux jeunes. Ma compétence me dirige plus naturellement vers les adultes. Mais si j’ai souhaité « faire le catéchisme » pendant toutes ces années, y compris à mes enfants, c’est que je me rendais compte qu’il y avait là un enjeu essentiel : celui de confronter la réalité de l’apprentissage de la foi par des garçons et filles qui bien souvent ne sont pas très croyants (il y en a bien sûr beaucoup qui le sont) ; ils sont mis au catéchisme par leurs parents et subissent quelque peu les séances, et il s’agit de susciter en eux cet intérêt pour une Parole dont ils ne connaissent pas, en fait, la nature si particulière. Ce que je dis n’est pas tout à fait exact, car puisque j’ai eu les 4e années, je savais bien que les trois années précédentes avaient forcément porté leurs fruits, mais il n’en demeure pas moins vrai que la tâche de rendre ces jeunes conscients d’une foi plus mûrie butait contre nombre de réalités complexes, dont d’ailleurs certaines formes de routines catéchétiques qu’il fallait casser (certains enfants sachant très bien, par exemple, que les réponses comprenant le mot « amour » avaient de bonnes chances d’être validées…). Certaines années j’invitais ainsi des parents à assister aux séances de catéchisme afin de décentrer la relation animateur-jeunes à laquelle ceux-ci étaient trop habitués (ils l’avaient trop bien intégrée, du fait de leur pratique scolaire), et à inclure dans le questionnement des réalités religieuses la présence et la parole d’un parent. Le déplacement ainsi réalisé permettait aux jeunes de vivre autre chose que la relation maître-élève devenue par trop répétitive et incluait quelque peu la dimension familiale dans l’apprentissage catéchétique.

D’ailleurs, la dimension de travail en parallèle avec les parents me semble très importante. On dit parfois que les jeunes doivent pouvoir exercer leur liberté en venant au catéchiste et que, moyennant le « coup de pouce » parental, il faut qu’ils soient acteurs de leur démarche catéchétique, et cela encore davantage en ce qui concerne l’aumônerie. On sent bien qu’un jeune qui vient contre son gré, poussé peut-être par des parents anxieux de sa formation, mais aussi qui ne lui laissent pas de voix au chapitre, cause plus de dégâts que de bénéfice. Mais la liberté des jeunes est une liberté elle aussi en maturation, elle a besoin d’être guidée et éduquée. La proximité des parents doit permettre au jeune de sentir que leurs parents aussi cheminent dans leur foi, et que peut-être grâce à leur engagement, ils avancent eux aussi.

A cet égard j’ai participé dans notre paroisse à la mise en place d’un programme de formation pour parents d’enfants catéchisés, qu’avec l’accord de notre curé nous avons articulé de manière contraignante avec la catéchisation des jeunes. Nous fêtons cette année notre 10e année. Quand une famille demande à ce que ses enfants soient catéchisés, elle doit signer un engagement de formation catéchétique adulte obligatoire, dont le format consiste en trois séances annuelles de 1h30. Des modalités existent pour permettre aux parents de venir seuls, ou sur des horaires différents, et le principe de l’obligation est réexpliqué au début de chaque année, mais cette contrainte permet à une majorité de parents de prendre au sérieux leur propre rôle, et de ne pas se reposer uniquement sur les catéchistes dans leur mission chrétienne. Par ailleurs, les jeunes savent bien sûr que leurs parents viennent aux séances adultes, et un des soucis de cette formation consiste aussi à activer le lien parents-enfants à la maison. Les messes de familles (trois par an aussi) contribuent à cette co-responsabilisation.

Les thèmes de ces séances de formation ont été variés, mais ils ciblent le cœur de la foi : certaines séances ont pris pour thème des grandes fêtes comme Noël, Pâques ou la Toussaint, ou alors on a proposé des séances autour de Jésus, de la Trinité (abordée sous l’angle « pourquoi faisons-nous le signe de croix ? »), de Marie, ou encore des réalités de la vie sacramentelle : l’eucharistie, le mariage aujourd’hui, et enfin parfois ça a été des questions : Qu’est-ce qu’un chrétien, Jusqu’où pardonner ? Jésus a-t-il fondé l’Eglise ? Bien sûr, certains parents acceptent mal l’obligation qui leur est faite d’assister, mais la majorité comprend que (comme pour leurs jeunes), si on les pousse intelligemment, ils en retirent un bénéfice évident, et ils nous remercient souvent de les avoir contraints. Les quatre formateurs qui se partagent les séances sont maintenant aguerris à la dynamique des séances avec des parents qui apprécient de partager leurs expériences, leurs convictions, leurs interrogations, et peuvent s’entendre les uns les autres évoquer leur foi ou leurs doutes. En effet, ces séances ne sont pas des enseignements ex cathedra : il s’agit, en Eglise, d’avancer dans le partage de nos fois avec l’éclairage des formateurs qui ont préparé le sujet et peuvent éventuellement répondre aux questions précises. Mais avant tout il s’agit de faire vivre aux parents une expérience de formulation en petits groupes ou grand groupe de leur foi, face à d’autres parents. Les formateurs sont des laïcs face à des laïcs (même si notre curé était présent, nous lui savions gré de très largement comprendre l’importance de cet enjeu), et l’approche est avant tout un partage en commun vers un affinement collectif de la foi de l’Eglise. Une pédagogie enseignante n’est pas absente, mais n’a jamais voulu retirer la dimension horizontale qui manifeste que cette pratique prend les parents pour les adultes qu’ils sont, en tant que formateurs eux aussi de la foi de leurs enfants et en tant que témoins de celle de l’Eglise : le sensus fidei, en somme.

Pour en revenir à la réalité des groupes avec les jeunes, une des tâches les plus urgentes, à mon sens, a été de mettre au centre des séances de catéchisme la pratique d’une parole bienveillante, porteuse à son tour d’une dénonciation de la parole si souvent violente qui est pratiquée dans l’enceinte scolaire ou même à la maison et entre les jeunes eux-mêmes. Cela va plus loin que l’attention à la prise de parole et à l’écoute mutuelle, naturellement très importantes, comme dans tous les groupes. En fait, une des perversions potentielles du système des séances de catéchisme est qu’on peut y pratiquer une parole attentive et accueillante, non immédiatement moqueuse, critique ou violente, mais que cela peut ne pas du tout impacter le régime de parole qui reprend ses droits dès que la porte du local est refermée. Que de fois, lors de la prière qui ouvrait la séance, il y a eu, de la part des jeunes, un refus estomaqué de prier pour leurs professeurs ou leurs surveillants (et même de façon encore plus surprenante pour leurs frères et sœurs) avec qui ils passent leurs journées… Ces autres personnes sont vécues comme à l’extérieur de leur sphère croyante ; les jeunes n’imaginent pas qu’on puisse leur vouloir du bien, ou leur pardonner s’ils se trompent, etc. De même, certains savent à peu près que certaines injures sont proscrites par le code de parole qui a lieu lors des séances de catéchisme, mais recommencent impunément dès qu’ils ont quitté leur animateur. Ce cloisonnement inconscient fait que la foi devient pour eux un exercice quasi païen, car sacralisé autour de personnes ou de lieux privilégiés, mais sans qu’elle pénètre dans le cœur et l’intelligence. Nous insistons énormément sur le rôle de la moquerie et du mensonge, tous deux si communs et si faciles, car si habituellement pratiqués dans les structures de groupes où l’école puis le collège (voire la famille, hélas) les plonge quotidiennement.

Par ailleurs, pendant mes années de catéchisme, j’ai naturellement été amené à me demander ce qui était le plus important à enseigner ; il me semblait, peut-être à cause de mon tropisme christologique, que les jeunes n’avaient pas bien en tête ce qui faisait le cœur de la foi chrétienne (par opposition à une foi déiste – croire en « Dieu ») : croire en ce Dieu fait homme, et donc le suivre sur la route, sur sa route, le connaître dans les alleés et venues de son périple humain. Il me semblait que les méthodes catéchétiques se préoccupaient assez peu, dans le fond, d’enseigner ce Christ d’où vient notre foi chrétienne. Peut-être est-ce extrêmement difficile à équilibrer, mais ne passent-elles pas trop de temps à mettre en place un enseignement sur Dieu, et des relations à établir entre l’homme et Dieu, au détriment de celui qui mettrait au centre Jésus-Christ ? Il me semblait toujours y avoir un déficit christologique dans les leçons prévues pour les 10-11 ans. Jugeait-on qu’ils étaient trop jeunes ? Pensait-on que l’évangile leur passerait trop loin au-dessus de la tête ? Je ne m’y résolvais pas, et au fil des années, j’ai mis en place une méthode que j’ai appliquée alors que le parcours que je pratiquais m’en laissait le loisir – car depuis que la méthode Kim et Noé, préconisée par la paroisse ces derniers temps a été mise en place, les parents achètent deux livres (un livre catéchèse et un livre culture), et le peu de temps que j’aurais eu pour faire autre chose en dehors de ces deux livres n’était plus suffisant, et j’ai abandonné ma méthode. Mais voici en quoi elle consistait.

J’appelais cela les « TP évangile ». Il s’agissait de fiches de travail sous forme de texte d’évangile suivi d’une série de questions : textes et questions étant soigneusement calibrés pour aider les jeunes de cet âge à entrer dans les problématiques des évangiles choisis en raison de leur centralité dans la foi chrétienne : motivations des acteurs en présence, sens des paroles et interventions de Jésus, résultats en termes de compréhension du message évangélique, etc. J’avais remarqué que les jeunes aiment bien la forme de travail que demande la réponse à des questions sur un texte, et je soignais particulièrement la formulation des questions pour les obliger à suivre la catéchèse interne propre à l’évangile. Il me semblait ainsi qu’ils entraient dans le mouvement même qui permettait de suivre les disciples face au comportement de Jésus, ou celui de ses ennemis face à ses choix religieux, le scandale particulier causé par Jésus aux yeux de ses frères juifs, son positionnement si étonnant vis-à-vis de celui qu’il appelait son père, ou encore la particularité de ce qu’il appelait « le royaume de Dieu »… Avec cette méthode, dont je mesurais l’exigence, mais aussi l’attrait de réalité concrète demandée par les jeunes – une de leurs motivations constantes, quand on leur demande pourquoi ils viennent au catéchisme, est « pour mieux connaître la vie de Jésus » – j’essayais d’éviter de conforter leur déisme naturel pour les centrer sur l’évangile et la Voie chrétienne. A titre d’exemple, voici un des exercices en question :

Jésus et Pierre sur les eaux (St Matthieu 14, 22-33)

22 Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive du lac, pendant qu’il renverrait les foules. 23 Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Et le soir venu, il était là, seul. 24 La barque, elle, se trouvait déjà à une bonne distance de la terre, battue par les vagues, car le vent était contraire. 25 Vers la fin de la nuit, il vint vers eux en marchant sur la mer. 26 Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent bouleversés. Ils disaient :

« C’est un fantôme ! »

Et pris de peur, ils se mirent à crier. 27 Mais aussitôt Jésus leur parla en disant:

« Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! »

28 Pierre prit alors la parole:

« Seigneur, si c’est bien toi, donne-moi l’ordre de venir vers toi sur les eaux ».

29 « Viens », dit Jésus.

Et Pierre, descendant de la barque, se mit à marcher sur les eaux et vint vers Jésus. 30 Mais, voyant le vent, il eut peur et, commençant à couler, il s’écria:

« Seigneur, sauve-moi! »

31 Aussitôt Jésus tendit la main et le saisit, en lui disant:

« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? »

32 Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. 33 Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, en disant:

« Vraiment, tu es Fils de Dieu! »

QUESTIONS

1.      Décris le contexte de ce récit. Où sommes-nous ? Quand est-ce ? Quel temps fait-il ?

2.      Pourquoi Jésus ne va-t-il pas dans la barque avec ses disciples ?

3.      Comment se fait-il qu’ils prennent Jésus pour un fantôme ?

4.      Explique pourquoi Pierre veut marcher lui aussi sur l’eau (v. 28)

5.      Imagine ce que Jésus doit se dire quand il entend Pierre lui demander de venir vers lui sur l’eau.

6.      Imagine ce que Pierre se dit quand il réussit à marcher sur l’eau (v.29). Pense-t-il encore à Jésus ?

7.      Pierre arrivait à marcher sur l’eau : pourquoi commence-t-il à couler? (relis le v.30)

8.      Le reproche de Jésus à Pierre (v. 31): de quoi Pierre a-t-il douté ?

9.      Les mots des disciples à la fin du passage: pourquoi n’ont-ils dit simplement : « Oh, ce n’était pas un fantôme ! En fait, c’était Jésus » ?

10.  Quels sont les deux obstacles à la foi que l’on peut trouver dans ce texte ?

11.  Imagine que cette histoire se soit passée APRÈS la résurrection de Jésus : Relis-la, et dis si c’est possible.

12.   Vois-tu une progression entre la première parole en caractère gras et la dernière ?

Je ne prétends pas que cette approche devrait en quelque façon modifier celles qui existent ; je connais le travail remarquable que font les équipes diocésaines et nationales de catéchèse. Mais je pense que le catéchiste peut (et doit) trouver, lui aussi, les moyens de faire passer sa foi à lui (elle) et que pourvu qu’il se situe dans le cœur de la foi et de l’évangile, et que ce qu’il va faire corresponde à ce que croit l’Eglise, il devrait y avoir une marge pour son initiative.

Je termine en insistant sur l’importance de ce service de catéchèse : tous les acteurs du secteur sont convaincus de cette importance évidemment ; mais encore aujourd’hui il me semble que l’ignorance en matière de foi est au moins aussi dommageable que (mettons) le préjugé que les religions sont source de violence. Le grand ennemi est l’indifférence, on l’a assez répété, mais aussi l’ignorance. A ce propos, je ne peux que saluer le travail effectué par les Editions Médiaclap avec leur livre Kim et Noé Culture prévu pour les 1ères années d’aumônerie. Ce livre qui vient en complément du livre Catéchèse représente un moyen très utile de faire le lien entre le monde des religions et la société dans laquelle vivent les jeunes. Il s’agit d’inculturer les jeunes au fait religieux, autant que de les faire vivre leur foi, car nombreux sont ceux qui ne demandent qu’à croire, mais ne savent pas vraiment en qui précisément croire.

Yves MILLOU

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