Résumé de thèse: Phénoménologie de la surprise et de l’étonnement face au miraculeux

Y a-t-il un moyen, indépendamment de la foi, de se convaincre de la réalité des miracles, des expériences mystiques, bref des signes de la présence agissante de Dieu dans le monde ? L’« honnête homme » qui se pose cette question sait que des témoins se sont prononcés et se prononcent encore aujourd’hui en faveur de l’authenticité de ces événements attestant de la réalité du lien existant entre ce monde-ci et un « au-delà » de notre monde, mais il peut à bon droit émettre des doutes quant à cette sphère surnaturelle et à la supposée existence de Dieu dont parlent les religions.

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Celles-ci n’ont certes pas toujours été des médiations très efficaces, et (concernant en tout cas l’Eglise catholique) l’accueil d’un transcendant ne passant pas par les canaux officiels ne s’est pas toujours fait facilement – non sans raison évidemment. Cet honnête homme connaît aussi l’existence d’arguments tels que celui du pari de Pascal, pour lequel il y a davantage à perdre qu’à gagner de miser sur l’existence de l’au-delà… Mais s’il y avait des signes plus concrets… les miracles, peut-être ? Mais ne supposent-ils pas, eux aussi, la foi ? Par contre, si ces miracles laissaient un impact observable dans la vie des personnes miraculées, cela ne pourrait-il pas constituer une trace dont on pourrait suivre la piste ?

La thèse que j’ai soutenue le mardi 6 mars à l’Université de Rouen se penche sur une de ces traces éventuelles, à savoir les réactions de surprise et d’étonnement qui sont éprouvées par les bénéficiaires d’expériences miraculeuses, ou bien leurs témoins, étant entendu que l’on assimile souvent ces réactions à la substance même du miracle, et qu’ainsi elles passent comme inaperçues. On part du principe que le miracle étonne, forcément, naturellement, et donc on ne s’attarde pas à considérer l’intérêt ou la fonction de ces réactions. Voire on s’en méfie. En dehors de quelques exceptions, telle a été l’attitude ordinaire des spécialistes des textes scripturaires, témoin Joseph Moingt, qui en 2002 mettait l’accent sur « la réalité symbolique des signes » par opposition à « l’aspect merveilleux de la guérison, sans intérêt réel, [qui] provoque au mieux l’étonnement ou l’admiration. »[1] De plus, ceux qui connaissent les évangiles se souviennent que Jésus-Christ met en garde ses disciples et les foules contre leur propension à lui vouloir faire faire miracles et prodiges (Marc 13,22 ; Jean 4,48). Et cela à l’encontre de sa propre pratique très fréquente ![2] Sa mission de révélation l’avertit en effet contre le désir de ses concitoyens de fixer sur lui leur fascination pour son « pouvoir » de faiseur de miracles. Il peut donc sembler assez naturel de minimiser ces émotions, et de considérer qu’elles attirent l’attention non pas sur le sens des miracles (leur dimension de signe), mais sur leur dimension spectaculaire uniquement. Cette intention se remarque dès le NT, car l’évangile de Jean privilégie justement le terme de signe (semeion), plutôt que celui d’actes de puissance (exousia).

Mais cependant les textes du NT[3] sont pleins de ces notations de surprise ; les auteurs n’ont pas rechigné à souligner que les actions et paroles de Jésus ont stupéfait les foules, que ses paroles ont bouleversé ceux et celles qui les écoutaient, et que toute sa vie consiste en somme en une surprise pour le croyant. En me focalisant sur 4 verbes[4] qui, dans mon premier corpus, expriment cette surprise dans ses diverses formes, je compte 82 indications de surprise et d’étonnement. L’examen de la variété et des modalités des utilisations de ces verbes permet de mettre en évidence des intentions narratives spécifiques selon chacun des textes, par exemple que Matthieu, Luc et Jean choisissent thaumazô, le verbe de l’admiration et de l’émerveillement, alors que Marc présente un choix beaucoup plus varié, et utilise de manière spécifique le verbe thambeô, dont la valeur de déroute est proche de l’effroi. Marc est aussi celui des quatre qui utilise le plus les deux autres verbes. Le choix a donc été fait de travailler de façon approfondie cet évangile, comme présentant cette richesse expressive et émotionnelle, moins apologétiquement orientée vers une surprise positive (exprimée par thaumazô), et laissant la place à des réactions teintées de peur et d’effroi (que traduit thambeô), lesquelles en principe servent moins l’objectif de narration croyante, et par conséquent pourraient se rapprocher d’une réalité émotionnelle plus authentique[5].

En plus de ces mentions explicites, j’ai aussi examiné comment la trame des récits se trouve structurée par une tension narrative qui a sa source dans une intention de conversion du lecteur. Je soutiens que les Evangiles et les Actes sont composés pour surprendre, pour questionner, pour bouleverser, et que ce sont ces effets que la volonté éditoriale vise implicitement afin que la foi du lecteur jaillisse renouvelée par leur entremise. Il me semble que ce que les auteurs néotestamentaires ont fait, c’est de reprendre la pédagogie de Jésus lui-même qui, à l’aide de ses gestes et paroles tous aussi étonnants les uns que les autres (y compris ceux comme la Passion qui semblent n’être que subis par lui), a voulu produire chez ses observateurs un choc tel que leur foi puisse commencer à accueillir quelque chose de l’inouï de sa Bonne Nouvelle. Même si cette compréhension ne sera en réalité possible qu’après la Résurrection et la Pentecôte, Jésus met en place, par exemple dans ses paraboles, le déplacement des normes mondaines que suppose la venue du Royaume, et ce déplacement se fait par une surprise propre à frapper/interroger l’auditeur. La pédagogie par la surprise a ceci d’efficace qu’elle heurte l’attente religieuse en lui faisant subir un retournement, que l’on repère dans les déictiques des questions posées par les foules : « qui est-il, celui-là ? ». Jésus est ainsi désigné car, une fois que l’on a été saisi par ce que l’on a observé ou perçu de son action, on ne peut plus simplement se référer à lui comme « le fils du charpentier ». Le terme « celui-là » provient de l’effet déroutant de la surprise de voir ou d’entendre une autorité, une puissance normalement réservées à Dieu seul, mais là, elles se trouvent incarnées en un homme, que l’on croyait pouvoir identifier par son origine galiléenne, identité qui ne renseigne plus sur l’extraordinaire vient d’être vécu.

Les miracles que Jésus réalise, et les paroles étonnantes qu’il profère, doivent donc être compris comme relevant d’une pédagogie propre à créer cette surprise salvatrice. La surprise sauve car elle permet la conversion, le retournement vers l’inconnu de ce qui est en train de se révéler en Jésus-Christ. Elle sauve car elle active la foi des observateurs, et celle-ci les pousse à reconnaître en ce prophète va-nu-pieds le Fils de Dieu. Elle sauve puisqu’on note que ses ennemis, chefs religieux, scribes (et malheureusement sa famille), qui pourtant sont aussi spectateurs de ses gestes surprenants, n’en sont pas étonnés. Les évangélistes nous les montrent observant les miracles, remarquant leur effet thaumaturgique, et n’en éprouver aucune émotion, si ce n’est de l’indignation ou de la rage [6]. Ce n’est pas que ces personnages soient exempts de foi, mais leur foi ne se laisse pas retourner, ni surprendre, ni questionner. Elle constitue un cadre rigide d’explication de la réalité perçue, et ce cadre en ce qui les concerne est comme inamovible, figé dans un système explicatif que la surprise ne déloge pas.

En plus de ce corpus scripturaire j’ai mis en place un deuxième corpus, expérientiel, composé de 19[7] entretiens réalisés de 1ère main, transcrits et commentés, selon la méthode d’explicitation microphénoménologique. Ceux qui sont intéressés par le détail de cette méthode peuvent consulter ce lien. Pourquoi ce second corpus ? L’intention était double : d’une part, phénoménologiquement, s’assurer que ce qui avait été dit dans la partie scripturaire était en quelque sorte actualisé et vérifié par d’autres récits de miraculés, et d’autre part, théologiquement, opérer une deuxième sonde de l’impact de « l’action de Dieu dans le monde » qui puisse permettre de comparer ce qui s’est passé historiquement avec et autour de Jésus-Christ, et ce qui continue de survenir dans la vie de croyants d’aujourd’hui. L’intérêt scientifique de travailler sur du matériau expérientiel non « épaissi » de couches rédactionnelles variées et transmis par le canal d’une Eglise bimillénaire, était de pouvoir grossir de manière incomparablement plus précise, le tracé qui va de l’expérience du « quelque chose » surnaturel éprouvé par les témoins, à leurs réactions émotionnelles, et aux changements perçus par eux en eux. Les récits bibliques ne s’intéressent quasiment pas au vécu des miraculés. Quand ils parlent d’émerveillement, de surprise ou de stupéfaction, c’est en général celui des foules ou des disciples. On ne peut que supposer les réactions des bénéficiaires à travers certains traits implicites, comme par exemple leur désobéissance de l’ordre de silence intimé par Jésus concernant leur miracle[8]. En écoutant les récits de miraculés contemporains, il me semble que l’on peut espérer détecter quelques traces de ce qui se passe au moment où le miracle a lieu et qui, en ce qui le concerne, exige toujours la foi.

Ces cas de miracles contemporains ne sont pas nécessairement des guérisons physiques ou des libérations de type exorcisme. Il y en a bien sûr, mais j’ai également recueilli le témoignage de personnes ayant bénéficié de révélations, de conversions, d’effusions intimes, de voix, de gestes, et même d’expériences difficilement répertoriables[9]. Evidemment, la mise en parallèle des deux types de récits (biblique et contemporain) suppose d’assez grandes précautions dont j’épargne le détail aux lecteurs de ce résumé, mais qui sont décrites dans la thèse. Cette opération se base sur l’estimation que, s’il est sans doute bien aléatoire de comparer ce qu’on appelle « miracle » dans le Nouveau Testament, à ce qui est référé par ce même mot de nos jours (j’ai cependant utilisé la catégorie de miraculeux, plutôt que celle de miracle), en revanche la focalisation sur les réactions face à ces miracles devrait pouvoir bénéficier du fait qu’on se penche dans les deux cas sur une réalité anthropologique et narrative, donc en principe, peut-être, moins sujette aux projections et surinvestissements de nature religieuse.

L’observation des récits de miraculés contemporains, dont 15 présentent de manière claire[10] une événementialité miraculeuse, a permis de dégager une typologie des cas en fonction du paramètre émotionnel (la présence des réactions de surprise et d’étonnement) :

  • Miracles avec surprise et étonnement (11 cas dont un miracle non ponctuel)
  • Miracles sans surprise ni étonnement (3 cas)
  • Miracles avec refus de surprise (3 cas)
  • Surprise sans miracle (2 cas)
  • Ni miracle ni surprise (2 cas)

Naturellement, la première série a été celle qui intéressait le plus notre travail, je vais y revenir, mais je dis un bref mot concernant les autres séries : les miracles sans surprise ni étonnement concernent surtout deux cas (un 3e ne présentait pas de matérialité miraculeuse assez prononcée), dont le premier consiste en une situation de guérison sacramentelle dans laquelle la personne a perçu les effets de sa guérison, mais sans mention dans son récit d’une altérité non-mondaine. Le ressenti est plutôt celui de la désorientation, pas de la surprise. Le deuxième concerne une expérience vécue lors d’un coma, et peut-être cette situation a-t-elle ôté la dimension de surprise si typique des cas de vécu miraculeux.

Parmi les 3 cas de miracles nets, mais avec refus de surprise, deux d’entre eux concernent plutôt des cas de miracles où l’on relève bien surprise et étonnement, mais dont les bénéficiaires refusent pourtant, pour des raisons variées, d’y associer ces réactions. L’un parce que la proximité avec l’altérité transcendante est vécue de manière si proche, si fusionnelle, que l’espace pour le face à face de l’étonnement n’existe plus, et l’autre sans doute parce que le vécu de cette altérité se combine avec une humiliation trop grande pour que la personne puisse se réjouir de la survenue de sa guérison, la surprise manifestant alors la « bonne nouvelle » du pardon associée à cette guérison. Dans le troisième cas il pourrait s’agir d’une situation où, la femme handicapée du miraculé étant présente lors de l’entretien, et n’ayant pas profité, elle, d’un miracle, le miraculé aurait minimisé miracle et surprise du miracle afin de se maintenir à un niveau de mérite compatible avec la situation moins favorisée de sa femme.

Les deux cas de surprise sans miracle concernent des situations différentes : l’une où la personne a témoigné, semble-t-il, davantage d’un vécu médiumnique que proprement miraculeux, la différence étant que dans le cas du miraculeux, on débouche sur un « habitus » divin que « reconnaît » le théologien (je vais y venir avec la catégorie principale), et que l’intéressé décrit son expérience avec un vocabulaire concret (même si très impressionnant) qui n’existe pas dans les autres récits. L’autre cas concerne une personne qui a expérimenté une surprise de nature religieuse, mais lors d’une expérience qu’elle sait n’avoir pas été miraculeuse. Elle a pu le croire l’espace de l’expérience de sa surprise, mais doit convenir, en fait, qu’elle ne peut pas attester d’un miracle réel. Cette typologie est intéressante, car elle souligne que la surprise, en régime d’attente croyante, contient une potentialité signifiante qui, lorsqu’elle est confrontée avec l’événement, même non miraculeux à strictement parler, tourne le cœur et l’esprit vers la présence de Dieu dans le monde, et agit comme s’il était intervenu. Il faudrait d’autres cas de ce genre pour creuser davantage le rôle de la foi, et de la surprise qu’elle spiritualise, même lorsqu’il n’y a pas, apparemment, d’irruption miraculeuse authentique dans le vécu. Les deux cas d’entretiens « sans surprise ni miracle » concernent des cas où le récit, une fois enregistré et réécouté, a confirmé l’impression éprouvé lors de la rencontre avec les personnes, des cas où la matérialité miraculeuse était soit illisible, soit tellement complexifiée par des affects étrangers et psychologiquement lourds, qu’ils n’ont pas été retenus pour l’analyse.

Il faut maintenant en venir aux 15 cas où le miraculeux des récits des témoins s’associe avec des réactions de surprise/étonnement. Celles-ci, exprimées par du lexique multiforme ou bien du langage corporel, portent sur un nombre très important de réalités présentes dans les vécus, et notamment : la soudaineté, l’immédiateté de l’irruption miraculeuse ; sa nouveauté radicale, son caractère inconnu ; sa force, sa profondeur, son intensité (son caractère impérieux) ; le dépassement, ou le bouleversement du sujet qui l’éprouve ; l’interrogation sur le quid de l’événement ; son inexplicabilité ; sa dimension totale ou complète ; l’absolu de sa certitude ou de son évidence ; l’incapacité d’y modifier quoi que ce soit ; sa prégnance ou son caractère indélébile, etc. Ces dimensions surprenantes des événements miraculeux concernent ce que l’on pourrait appeler la crise, ou l’irruption principale. Mais il y eut aussi, dans un nombre non négligeable de récits des émergences qui ont été décrites comme des « pré-surprises », ainsi que des « post-surprises » [11]. C’est-à-dire que l’événement principal a été, dans ces cas-là, comme annoncé par ces événements, ou bien confirmé par eux. Il s’agit notamment d’épisodes de larmes (pour les pré-surprises), ou bien de « translucidité », c’est-à-dire de visibilisation, sur le visage ou dans l’ensemble de la personne, d’un « changement » perceptible par des tiers et dont les témoins rapportent, non sans interrogation étonnée, la matérialité mystérieuse. Des larmes peuvent aussi constituer la post-surprise. Ces événements secondaires ont été ainsi nommés pour statuer sur cet aspect phénoménologique, bien qu’il s’agisse d’abord de surgissements émotionnels incontrôlés, donc a priori surprenants car inattendus. Et l’hypothèse a été émise que ces surgissements pourraient entrer dans la compréhension de la surprise comme parole, une parole adressée à l’homme depuis l’au-delà, avec ces pré- et post-surprise fonctionnant comme des signes avant-coureurs et des confirmations de la parole principale qui se manifeste dans l’irruption miraculeuse. Ils pourraient témoigner de l’adaptation de cette parole vis à vis du destinataire humain, qu’ils contribuent à prévenir et dont ils authentifieraient la survenue.

D’autres phénomènes caractérisent ces récits et leurs réactions. Par exemple, le fait que pour un certain nombre d’entre eux, les témoins rapportent que l’altérité surnaturelle se manifestant à eux surgit en eux, en provenance de l’intérieur, alors que spontanément on aurait pu s’attendre concernant cet agent surnaturel à une origine extérieure, conforme à l’idée d’un « au-delà » situé ailleurs, et qui viendrait les visiter depuis cet extérieur. Or le vécu de l’irruption de ce surgissement de l’altérité, depuis l’intimité ou la profondeur de la personne elle-même, constitue une structure présente dans un assez grand nombre de cas (près de la moitié des récits), et se vit comme une expérience qui remue et saisit si puissamment les témoins, n’est pas sans poser question sur le plan de la compréhension de l’événementialité miraculeuse. Un travail comparatif avec la tradition mystique pourrait être fait afin d’examiner comment ces descriptions concorderaient éventuellement avec certaines des manifestations connues par cette tradition.

La dernière partie du travail a été réalisée en comparant les résultats obtenus dans la partie scripturaire et la partie expérientielle, une fois examinées les différences existant entre les deux types de ressources. Un des résultats principaux a été la mise en évidence du rôle central de la foi comme équivalent, dans l’ordre religieux, à celui que joue l’attente dans l’ordre mondain ordinaire. Dans ce dernier cas, la personne n’est surprise que si elle se trouve en attente plus ou moins grande. Surprendre quelqu’un alors qu’il s’y attend absolument pas produit en lui de la peur, et non pas de la surprise (« Oh, tu m’as fait peur »). On peut même s’attendre à être surpris, et quand celle-ci survient, sursauter quand même : la surprise dépend alors de la nature particulière de l’événement, son irruption, et son contenu. C’est la même chose pour la foi, qui attend et espère la venue du divin : quand celui-ci survient, ce n’est pas parce qu’elle l’attendait qu’elle n’en est pas surprise. Certains des témoins interviewés indiquent qu’une foi avec un haut degré de confiance diminue la peur associée à la surprise, mais non pas la surprise elle-même. D’autres, qu’ils n’ont pas été surpris quand l’altérité s’était faite tellement proche que la distance nécessaire pour la surprise était abolie. La proposition a donc été faite (en se basant sur les deux corpus) de considérer la surprise comme de la foi retournée vers l’origine du miracle, comme ce retournement même, comme cette torsion de la foi (ou l’attente) que la manifestation du surnaturel oblige à confronter. Et la situation du sujet faisant face à « ce qui » s’était passé se décrit alors comme l’étonnement, où l’être essaie d’absorber l’inouï de l’événement tout en étant bouleversé totalement par lui. Cette interprétation pourrait, entre autres, permettre de comprendre pourquoi les évangélistes rapportent autant les réactions de surprise des observateurs face aux gestes et paroles de Jésus, et pourquoi ils ont si bien structuré leurs récits à l’aide de cette émotion.

La surprise en régime de miraculeux devient ainsi la parole charnelle, vécue, témoignant qu’une réponse de l’homme face à ce qu’il comprend comme du divin (ou en tout cas, de l’Autre) a eu lieu, sous forme d’accueil de cet Autre, accueil paradoxal car l’humain n’est pas équipé pour com-prendre ce qui vient le sur-prendre, mais saisit quand même que « quelque chose d’incommensurable » (pour reprendre l’expression d’un de nos témoins) lui a été révélé, quelque chose d’incompréhensible et de totalement bouleversant, mais cependant pressenti comme bénéfique et salvateur, et dont ces témoins n’auront pas assez du reste de leur vie pour accueillir la sens complet. Cette surprise se fait aussi vérification objectivante de la réalité de l’événement, car l’extrême incongruité de celui-ci vis-à-vis des fonctionnements cognitifs et émotionnels habituels le met en danger constant d’être qualifié d’hallucination et de délire (plusieurs témoins se demandent s’ils ne sont pas devenus fous). En se reportant à leur souvenir de l’événement, leur surprise réactivée les assure qu’il n’en est rien, que l’événement a bien eu lieu, puisqu’il les surprend, les bouleverse à nouveau quand ils se le remémorent.

Un dernier phénomène peut être souligné pour conclure ce résumé : la surprise fondamentale de l’homme face au divin qui s’est approché se traduit par un type de parole particulier, une parole brisée, signifiante parce que brisée, qui se remarque dans les récits des témoins contemporains (elle a disparu des récits néotestamentaires, d’où l’importance de notre deuxième corpus[12]) par des hésitations, des interruptions, des reprises, des silences, etc. Lorsque les témoins essaient de décrire leur vécu du moment de l’irruption dont ils ont été les destinataires, leur langage échoue à décrire de façon linéaire et construite ce qu’ils ont vécu. C’est comme si une instance de contradiction de leur dire les obligeait à biffer ce qui vient d’être dit pour tenter d’y substituer un autre dire, lui-même à son tour incomplet et non satisfaisant. Ce langage par bribes, plein de la surprise de l’expérience elle-même qui désorganise le discours, est d’autant plus convaincant que son contraire, un discours fluide et naturel, semble surimposé et artificiel lorsqu’on le compare à l’autre. Certains des témoins enveloppaient ainsi leur récit de cette fluidité, sans doute parce qu’ils avaient déjà raconté l’événement plusieurs fois, et l’effet de saisissement et de déroute étant réduit, la matérialité de l’événement se trouvait également appauvrie. Il était du coup possible de s’interroger sur l’authenticité de ce qui avait été vécu. Et donc la surprise, rendue ici perceptible par l’incomplétude du discours, devient le témoignage pathétique de la vérité de l’expérience. La surprise face au miraculeux, dans son irruption et son interruption de la parole humaine, fait ainsi signe qu’une autre parole, impérieuse et bouleversante, peut être comprise comme à l’œuvre dans le monde.

Yves Millou

Si ayant lu ce résumé, vous avez des questions à me poser, ou bien vous souhaitez que je vous envoie le PDF de la thèse, merci de m’écrire ici : bulletin.theologique@gmail.com

[1] Joseph Moingt, Dieu qui vient à l’homme, Du deuil au dévoilement de Dieu, Cerf, 2002, p. 372. Je ne suis pas pas en désaccord total avec cet auteur ; son insistance sur la révélation de l’humanité de Dieu indique qu’il saisit adéquatement l’enjeu de l’Incarnation. Je questionne par contre sa dévalorisation de la pédagogie christique.
[2] Même si par ailleurs il a mis en place une véritable pédagogie des miracles et revendique leur effet visuel de révélation (Marc 2,12 ; Jean 2,11 ; 10,38).
[3] J’ai restreint mon corpus aux Evangiles et Actes des Apôtres.
[4] thaumazô, ekplèssô, existhèmi et thambeô. Il existe en plus des formes nominales et adjectivales de ces verbes, et aussi quelques autres termes moins centraux.
[5] Il y a même ekthambeô, dont la forme conjuguée est un hapax marcien (9,15 ; 14,33 ; 16,5-6). Rappelons que le verbe de la crainte de Dieu, dans la Septante, est phobeô. En utilisant thambeô, Marc innove donc par rapport à cette attitude religieuse. Voir 10,32 où les deux verbes sont présents.
[6] Voir Marc 3,6 ; 11,18 ; Mat 12,24 ; 21,15 ; Jean 5,16 ; 11,47 ; Actes 4,16 ; 7,57…
[7] Ce nombre est le résultat de la période de prospection des candidats aux entretiens, et du tri à opérer entre ceux des entretiens qui pouvaient relever de la typologie de recherche et les autres qui pour des raisons diverses n’en relevaient pas ou pas assez. Il serait idéal de faire une deuxième prospection pour établir davantage les résultats trouvés.
[8] Cf. Marc 5,20 ; 7,36.
[9] Je pense à cette personne qui s’est trouvée comme happée dans ce qu’elle décrit comme un « rayon » qui l’a enveloppée complètement. Certains témoins ont bénéficié d’expériences quasi-médiumniques, d’autres, se rapprochant des NDE (« Near-Death Experiences », expériences de mort imminente)…
[10] Evénementialité reconnaissable par les critères théologiques usuels : a) une période d’attente, de quête de sens ou de misère, suivi b) d’un événement irruptif désigné par les bénéficiaires comme n’appartenant pas à notre monde, et c) un changement radical de vie, une conversion durable.
[11] On compte 6 cas de pré-surprises, et autant de post-surprises, pas forcément dans les mêmes récits.
[12] Mais cette surprise, comme je l’ai indiqué, a été intégrée par les auteurs bibliques dans le fonctionnement apologétique des textes, où elle est présente en potentiel, et doit pouvoir, pour ceux qui ont des yeux et des oreilles, les convertir et les sauver).
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