Résistance et soumission, les dernières lettres de Bonhoeffer (1944)

dietrich-bonhoeffer

Le 5 avril 1943, Dietrich Bonhoeffer est arrêté par la Gestapo et interné à la prison militaire de Tegel (Berlin). C’était la conséquence de l’incompatibilité entre le totalitarisme nazi et un christianisme vécu selon une éthique de la responsabilité. Né dans une famille de vieille noblesse et de grande bourgeoisie intellectuelle le 4 février 1906, Dietrich est le sixième d’une famille qui comptera huit enfants (un frère et deux beaux-frères l’accompagneront dans la résistance au nazisme et la mort). Il y a, parmi ses ascendants, de nombreux pasteurs et universitaires dont son père, médecin neurologue à l’Université de Berlin. Dietrich fait rapidement et brillamment une fructueuse triple « carrière » universitaire (de théologie), pastorale dans l’Eglise luthérienne, et œcuménique au sein de l’Alliance universelle pour l’amitié internationale des Églises. Hitler devient chancelier le 30 janvier 1933 et, dès le 1er février, Bonhoeffer, lors d’une prédication qu’il fait à la radio, dénonce les dérives de la notion de Führer (chef et guide). La diffusion est coupée… En avril de la même année, il s’oppose à l’exclusion des allemands d’origine juive de l’administration et de l’Eglise. Sa lutte, dans le domaine religieux et politique passe d’abord par la résistance à la mainmise du Reich sur l’Eglise luthérienne. Aux côtés de Karl Barth et de Martin Niemöller, il participe à l’élaboration de la confession de Barmen qui donne naissance à l’Eglise confessante, séparée de l’Eglise officielle des « chrétiens allemands » qui accepte le nazisme et sera de plus en plus soumise…et compromise ! Ses contacts et voyages à l’étranger lui permettent de prendre des responsabilités dans le mouvement œcuménique encore récent, de confirmer son opposition au nazisme ainsi que le désir et la volonté de servir son Eglise et son pays. C’est ainsi que, la guerre menaçant, il abrègera son séjour aux USA (où un poste et une carrière lui étaient offerts) et que, durant la guerre, il poursuivra son opposition active au régime sous couvert du service de renseignement de la Wehrmacht, l’Abwehr, dirigé par le général Canaris.

Emprisonné, suspect mais ni inculpé ni jugé, il connut d’abord une phase d’isolement. Lorsque son régime de détention sera élargi et qu’il aura pu établir un réseau de correspondance clandestine, il reprendra contact avec son ami et disciple, Eberhard Bethge et, malgré des restrictions relatives, il aura avec lui des échanges amicaux et théologiques intenses. Cette correspondance débute le 18/11/1943, mais c’est surtout durant le printemps et l’été 1944 que Bonhoeffer expose son travail et son projet théologique. Le courrier de septembre 1944 ayant été détruit par Bethge avant sa propre arrestation, la dernière lettre de Bonhoeffer à son ami est datée du 23/8/1944. En effet, l’échec de l’attentat contre Hitler du 20 juillet perpétré par des proches accentue les recherches et la pression de la Gestapo qui anéanti le réseau auquel il appartenait. En Octobre, il sera transféré à la prison de la Gestapo, Prinz Albrecht Strasse, d’où il n’aura plus que quelques rares contacts avec sa famille. Durant la débâcle allemande, Bonhoeffer sera déporté d’un camp à l’autre et finalement exécuté avec des membres du réseau Canaris le 09/04/1945. On sait par des témoins que Bonhoeffer travailla au manuscrit de son projet théologique jusqu’en 1945 et le gardait sur lui. Avec lui, il disparut. 

C’est sa correspondance du printemps et de l’été 1944 avec son ami E. Bethge qui est l’objet de cet article. L’œuvre de Bonhoeffer ne se résume pas à ces lettres mais celles-ci sont les plus connues, sans doute du fait de la simplicité de leur style, de leur lourde charge d’humanité liée aux circonstances qui en font un témoignage chrétien exceptionnel et fécond. Les lettres ont un caractère plus ou moins spontané. Elles nous révèlent essentiellement des observations, intuitions et réflexions concises mais néanmoins prophétiques. Bonhoeffer lui-même en dit les limites dans une lettre du 08/06/1944:  » Tout en est encore au stade initial, et, comme toujours, ce qui me guide, c’est bien plus un instinct des problèmes qui se poseront, que le fait que je serais déjà au clair à leur sujet. » [1] Toutefois, ces lettres, ces réflexions fragmentaires, se sont  avérées si pertinentes, si riches et visionnaires qu’elles ont gagné une place au moins égale aux ouvrages antérieurs de Bonhoeffer et qu’elles valent à leur auteur une postérité largement reconnue. Il n’est pas possible de mentionner ici, même sous forme de catalogue, l’ensemble des livres, articles, colloques qu’a suscité son œuvre tant ils sont nombreux.

Dans cet article nous retiendrons et commenterons brièvement quelques points importants exprimées par Bonhoeffer dans ses lettres. D’abord un constat, puis ce qui en découle.

Le constat fondamental est que nous vivons dans un monde sans Dieu. Ce constat ne repose ne pas seulement sur les évènements dramatiques concomitants qui ont fait dire à plus d’un et de diverses façons: « Où est-il ton Dieu ? » Pour Bonhoeffer, cette constatation n’est pas seulement un regard sur ce qui l’entoure mais l’aboutissement d’un vaste et long cheminement de l’homme et de l’intelligence : « C’est une grande évolution qui mène le monde à son autonomie » qu’il annonce et brosse à grands traits dans sa lettre capitale du 16/07/1944. Le 8 juin il avait déjà exprimé la conclusion de ce parcours par ces mots: « Le mouvement en direction de l’autonomie humaine (j’entends par-là la découverte des lois selon lesquelles le monde vit et se suffit à lui-même dans les domaines de la science, de la vie sociale et politique, de l’art, de l’éthique [Il ajoute même :] et de la religion (…) a atteint un certain achèvement de nos jours. Lhomme a appris à venir à bout de toutes les questions importantes sans faire appel à‘ l’hypothèse de travail : Dieu’ »[2]  (Bonhoeffer fait ici allusion à un propos de Laplace. Après avoir exposé son système à Napoléon, celui-ci lui aurait demandé où se trouvait encore une place pour Dieu, et Laplace aurait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. »).

Bonhoeffer poursuit: « Il apparaît que tout va sans « Dieu » aussi bien qu’auparavant. Tout comme dans le domaine scientifique, ‘Dieu’, dans le domaine humain, est repoussé toujours plus loin hors de la vie ; il perd du terrain (…) Le monde, qui a pris conscience de soi et de ses lois vitales, est sûr de lui d’une manière qui nous inquiète. Les insuccès et les catastrophes ne parviennent plus à le faire douter du caractère inéluctable de son évolution…. »[3] Il ne s’agit pas de scientisme ni de la « mort de Dieu » mais la nécessité de prendre acte des connaissances scientifiques et de la maturation de la pensée qui ne requièrent plus le recours à Dieu devant « les mystères de la nature ». Bonhoeffer parle ainsi du monde « majeur » ou « adulte ».[4]

Deux ordres d’arguments (que nous examinerons succinctement) expliquent pourquoi cette autonomie du monde majeur aboutit à une époque sans religion :

            – le christianisme même car il faut considérer « …la forme occidentale du christianisme comme  étape préliminaire d’une absence complète de religion »[5]

            –  l’autre, d’ordre peut-être davantage sociologique qu’anthropologique : la contestation de l’ « a-priori » religieux de l’humanité.[6]

Non seulement il récuse la religiosité de l’être humain qui « … le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina » [7] mais aussi « le religieux » à tel point qu’il ne supporte plus certaines conversations : «( …) j’appréhende souvent de prononcer le nom de Dieu devant les gens religieux parce qu’il me semble sonner faux ici, et que je me trouve moi-même un peu malhonnête (c’est pire quand les autres commencent à se servir d’une terminologie religieuse ; je me tais alors et suis accablé et mal à l’aise) »[8]

A ce stade, il faut s’interroger sur le sens même des mots « religion », « religiosité ». Bonhoeffer ne les définit pas dans ces lettres mais E. Bethge qui fut son élève au séminaire de Finkenwald se souvient que c’était une expérience fondamentale de ces années d’études que de placer la foi et la religion aux pôles opposés. Surtout, quand Bonhoeffer parle religion, il fait largement écho à Karl Barth dont il fut élève et disciple.[9] Il fait sienne sa critique de « la religion »[10] Rappelons seulement que Barth reconnait les religions comme des inventions de l’homme, des systèmes pour disposer en sa faveur le Dieu qu’il s’est forgé. Le christianisme n’échappe pas à ce processus. Aux religions, Barth oppose la révélation qui est « l’acte par lequel Dieu se donne à connaître lui-même. »[11] C’est la Révélation qui nous « apprend » Dieu plutôt que la religion, quand bien même la religion transmettrait une part de sa connaissance.

Bonhoeffer évoque ainsi l’attitude des « religieux »: « Les gens religieux parlent de Dieu quand les connaissances humaines (quelquefois par paresse) se heurtent à leurs limites ou quand les forces humaines font défaut ; c’est au fond toujours un deus ex machina qu’ils mettent en avant ou bien pour résoudre apparemment des problèmes insolubles, ou bien pour le faire intervenir comme la force capable de subvenir à l’impuissance humain ; bref, ils exploitent toujours la faiblesse et les limites humaines. »[12] Puis le rôle qu’a joué la théologie: « (…) la théologie (…) s’est contentée d’utiliser Dieu comme un deus ex machina pour ce qu’on appelle les questions dernières, c’est à dire que dieu devient la réponse aux questions de la vie, la solution des détresses et des conflits de la vie. »[13]  Et Bonhoeffer poursuit en condamnant sans appel cette attitude : « Je crois que l’attaque de l’apologétique chrétienne contre ce monde devenu majeur est premièrement absurde, deuxièmement de basse qualité, et troisièmement non chrétienne. Absurde – parce qu’elle m’apparaît comme un essai de ramener l’homme devenu adulte au temps de sa puberté, c’est à dire de le rendre dépendant d’une quantité de données dont il s’est affranchi, de le placer devant des problèmes qui ont, en fait, cessé de le préoccuper. De basse qualité – parce qu’on essaie de profiter de la faiblesse d’un homme dans un but étranger à ses préoccupations et auquel il ne souscrit pas librement. Non chrétienne – parce que l’on confond le Christ avec un certain degré de religiosité de l’homme, c’est à dire avec une loi humaine.» [14] Comme Barth, Bonhoeffer conclut: «  le « christianisme » a toujours été une forme de la ‘religion’ (peut-être la vraie forme). » Allant plus loin, encore, il pose la question: « Y a-t-il des chrétiens sans religion ? »[15]

La suite logique de ce constat, c’est l’invitation les chrétiens qui vivent dans le monde devenu majeur à en prendre conscience, l’accepter et en tirer les enseignements :

1- Le chrétien doit d’abord renoncer à la restauration d’un passé disparu. « ‘Où donc reste-t-il de la place pour Dieu ?’ demandent certaines âmes angoissées, et comme elles ne trouvent pas de réponse, elles condamnent toute l’évolution qui les a mises dans cette  situation aussi difficile (…) On pourrait ajouter encore le saut périlleux en arrière, dans le Moyen-Age. Mais le principe du Moyen-Age est l’hétéronomie sous forme de cléricalisme. Le retour à ce système ne peut être qu’un acte de désespoir, qui peut être obtenu seulement par le sacrifice de l’honnêteté intellectuelle. »[16]

2- Il doit ensuite parler de Dieu non aux limites mais au centre. Face à une apologétique chrétienne qui accepte plus ou moins de se replier devant les questions séculières mais qui s’accroche « à ce qu’on appelle les ‘questions dernières’ – la mort, la culpabilité -, auxquelles Dieu seul peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l’Eglise et du pasteur ».[17] Face à cette apologétique qui s’adresse à l’homme désemparé par le malheur et la détresse, Bonhoeffer affirme au contraire : « Nous avons à trouver Dieu dans ce que nous connaissons et non pas dans ce que nous ignorons…Dieu n’est pas un bouche-trou ; il doit être reconnu non à la limite de nos possibilités, mais au centre de notre vie ; dans notre vie et non d’abord dans la mort, dans la force et la santé et non d’abord dans la souffrance, dans l’action et non d’abord dans le péché. »[18] Il ajoute humblement : « Près des limites, il me semble préférable de se taire et de laisser irrésolu ce qui est sans solution.« [19] Au lieu de « profiter » de l’homme dans la détresse, désorienté par le malheur, il met en avant la compassion et la solidarité dans ce qui est subi et le silence devant le scandale de ce qui ne s’explique ni ne se justifie.

3- Il nous faut « vivre etsi deus non daretur ». Après avoir dénoncé cette apologétique religieuse inacceptable, et le « suicide » du « saut périlleux arrière » dans le cléricalisme du Moyen-Age, Bonhoeffer poursuit en nous invitant à assumer notre situation et accepter que  « …nous ne pouvons  être honnête sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde – ‘etsi deus non daretur’. »[20] : vivre comme si Dieu n’était pas. Il faut comprendre et agir dans le monde sans Dieu « bouche-trou » (i.e. explication et recours). Bonhoeffer ajoute aussitôt : « En devenant majeurs, nous sommes amenés à reconnaître de façon plus vraie notre situation devant Dieu. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre comme des êtres qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne. »[21] Il poursuit: « Dieu, sur la croix, se laisse chasser hors du monde. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et il nous aide », faisant appel  à Mc 15,34 et se place dans l’exacte situation de Jésus en croix, lui-même dans l’accomplissement du Ps 22. Le Christ, sur la croix, s’est laissé chasser du monde. Quel acte de foi – et de soumission – alors que l’horreur du mal ambiant faisait justement dire à plus d’un: « où est-il ton Dieu ? » Citons aussi Paul, qui prêche « un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens, mais, pour ceux qui sont appelés, Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » (1 Co, 122 s.) et, plus modestement les articles de J-L Gourdin[22] et -moi-même.[23] Les atrocités des deux guerres ont obligé à relire les Ecritures et la Passion de Jésus, revoir la « toute-puissance » de Dieu et s’interroger sur la « souffrance du Père », « la mort » et « le silence de Dieu ». Là encore, Bonhoeffer est précurseur et prophète.

4-  Bonhoeffer nous appelle à vivre : «  Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu » [24] :

« Vivre sans Dieu » ne signifie ni la négation de Dieu, ni une vie indifférente à Dieu mais une vie dans un monde qui est doit être assumé sans référence immédiate et permanente à Dieu. De même que Gertrude Stein écrit (reprenant Hölderlin, lui-même peut-être inspiré par la kabbale) : « Dieu a créé le monde comme la mer découvre la plage, en se retirant. » ; de même que Simone Weil écrira : « La Création est de la part de Dieu un acte non pas d’expansion de soi, mais de retrait, de renoncement » et comme l’oiseau sorti du nid doit apprendre seul à voler, comme l’enfant dont les parents lâchent la main doit se conduire seul, puis devenir adulte, Dieu nous confie la gestion de la création et de notre vie.

– Vivre dans un monde « sans Dieu » mais vivre « Devant Dieu et avec Dieu » ; comme Jésus disparut aux yeux de ses disciples à qui il avait affirmé : « moi je suis avec vous pour toujours » (Mt  28,16), Dieu est retiré [25] mais devant lui nous vivons. Et avec lui nous vivons, par la force de l’Esprit-Saint (Ac 1,8) et même en lui, car « si nous gardons ses commandement, nous demeurons en Dieu et Dieu en nous » (1 Jn 3, 23-24).

5- devenir des chrétiens a-religieux ? Une conséquence radicale de la distinction entre religion et révélation conduit Bonhoeffer à poser la question : « Si la religion n’est qu’un vêtement du christianisme – et ce vêtement  aussi a pris des aspects différents aux différentes époques – qu’est-ce donc alors qu’un christianisme sans religion ? » et il poursuit par cette interpellation: « Que signifient une Eglise, une communauté, une prédication, une liturgie, une vie chrétienne, dans un monde sans religion? Comment parler de Dieu  sans [faire appel à la] religion? »… Comment être des chrétiens « sans religion-séculiers ?»[26] La réponse à cette interrogation n’est pas dans les documents qui nous sont parvenus, mais Bonhoeffer nous donne au moins une orientation : « Etre chrétien ne signifie pas être religieux d’une certaine manière(…) cela signifie être un être humain ; le Christ a créé en nous non un type d’être humain, mais l’être humain tout court. Ce n’est pas l’acte religieux qui fait le chrétien, mais sa participation à la souffrance de Dieu dans la vie du monde.» [27]

S’adressant toujours aux chrétiens, mais avec le souci des non-chrétiens, Bonhoeffer voulait parler un langage non religieux; il imaginait une interprétation non religieuse de la Bible : « Je travaille à  cerner peu à peu l’interprétation non religieuse des concepts biblique. Pour l’instant, je vois bien mieux le problème que sa solution. »[28] Surtout, comment faire état d’une révélation non reçue – par définition – par les incroyants ? C’est le problème non seulement de la foi mais plus encore celui de la grâce et de l’élection. Aux chrétiens de ne pas se considérer ni se comporter comme des privilégiés : « Comment sommes-nous εκ−κλησια, des appelés, sans nous considérer comme des privilégiés sur le plan religieux, mais bien plutôt comme appartenant pleinement au monde ? »[29]

Si les lettres de prison n’apportent pas de réponses à toutes les questions qu’elles soulèvent, elles nous livrent aussi un acte de foi et d’espérance qui prend tout son relief dans le contexte marqué par la déchirure de l’Eglise luthérienne allemande et les incertitudes concernant l’ avenir du monde et le sien propre ; acte de foi ayant une portée bien plus vaste et lointaine: « Ce n’est pas à nous de prédire le jour – mais ce jour viendra – où des humains seront appelés de nouveau à exprimer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ (…) Jusqu’à ce jour, la cause  des chrétiens sera silencieuse et cachée; mais il y aura des humains qui prieront, agiront avec justice et attendront le temps de Dieu » [30] S’agit-il des chrétiens qui vivront l’ « l’enfouissement » et/ou s’agit-il des hommes (et des femmes!) que K. Rahner nommera les « chrétiens anonymes » ?

Les lettres de prison laissent beaucoup de questions sans réponses mais ouvrent (ou entr’ouvrent) beaucoup de portes sur de nouvelles perspectives. Ainsi, le « monde majeur » est une expression de la sécularisation. Certains la déplorent, regrettant une chrétienté idéalisée et la chargent de tous les maux, comme une fatalité qui, en s’imposant, excuse leurs insuffisances. Ainsi beaucoup considèrent l’incroyance comme une conséquence évidente de la sécularisation. La relation est évidente si, parlant de vie chrétienne, on privilégie la pratique cultuelle et la place du clergé dans l’Église et la vie publique ? De là proviennent sans doute, au moins pour une part, certaines réticences de l’Eglise aux nouveautés philosophiques et scientifiques depuis au moins la fin du Moyen-âge. Ce faisant la hiérarchie ecclésiale a ainsi contribué (temporairement) au divorce de la raison et de la foi. Mais Bonhoeffer déplace le débat en se plaçant  à un tout autre niveau ! J’évoquerai seulement trois pistes ouvertes : l’impuissance de Dieu, vivre en chrétien dans un monde sans Dieu, la place de la religion pour le salut et l’avenir du christianisme.

– Quand Bonhoeffer affirme  l’impuissance de Dieu, c’est pour dire le paradoxe du Dieu crucifié qui nous abandonne et nous vient en aide à la fois. Il est frappant de noter qu’Etty Hillesum, au même moment faisait une expérience analogue qu’elle rapportait dans un style plus sensible, poétique et mystique.[31]

– Bonhoeffer nous invite à sa suite, dans ce monde majeur, à vivre devant Dieu. Si le Dieu « bouche-trou », le Dieu des sorciers et autres, a disparu des lieux que la peur et l’ignorance lui avaient attribués, il est toujours présent « dans les cieux », expression de sa transcendance et surtout « parmi nous, au milieu de nous, en nous » (Lc 17,21),  ego eimi pasas nmeras : avec nous tous les jours (Mt 28,20). C’est ainsi que nous pouvons rendre grâce à Dieu qui « nous a choisi pour servir en sa présence ». C’est aussi dire que l’homme est le Temple de Dieu (1 Co 3,16), les croyants son peuple, son corps mystique. C’est pourquoi nous pouvons aussi vivre devant Dieu, avec Dieu, dans un monde sans Dieu. C’est la seule soumission à laquelle nous devons consentir car, comme Jésus jusqu’à la croix, c’est l’accomplissement de notre humanité.

– Et, quand il écrit: « la question paulinienne, à savoir si la περιτομη est une condition de la justification, est aujourd’hui celle-ci à mon avis : la religion est-elle une condition du salut ? »  Compte tenu de ce que l’on sait de Luther et de ses disciples à propos de la justification par la grâce seule, et – comme nous l’avons vu plus haut – de la différence, pour ne pas dire l’opposition entre révélation et religion chez Bonhoeffer comme chez Barth, il est logique que Bonhoeffer poursuive ainsi : « L’affranchissement par rapport à la περιτομη est aussi l’affranchissement par rapport à la religion. »[32] Ce qui n’exclut pas que la religion, si – par grâce – elle est fidèle à la révélation,  puisse être instrument du salut.

– Enfin, Bonhoeffer nous invite à l’aventure des découvertes lorsqu’il présente : « …la forme occidentale du christianisme comme étape préliminaire d’une absence complète de religion ».[33] Il fait alors, tout à la fois un retour radical aux sources et une prophétie (?) qui  aura de nombreux échos (prolongements de sa pensée ou rencontres fortuites ?). Citons seulement ici Marcel Gauchet, philosophe et historien qui écrira en 1985: « le christianisme aura (…) été la religion de la sortie de la religion. » [34]

Les lettres de prison sont le fait d’un homme animé d’une foi profonde, nourrie de l’Ecriture et de la prière, assumant l’humanité qui l’entoure, le monde dans toutes ses dimensions, soucieux de parler de Dieu aux hommes et de voir le Christ régner sur le monde a-religieux. Sa foi le conduit à vivre selon une éthique exigeante en marge de l’Etat totalitaire et de l’Église « officielle ». C’est le témoignage d’un chrétien libre, résistant vis à vis de tout ce qui fait entrave à Dieu auquel, seul, il se soumet. De là, dans doute,  le titre donné par E. Bethge, l’éditeur des lettres de prison de Bonhoeffer : « Résistance et soumission ». Il nous faut imaginer combien de résistances Bonhoeffer a dû exercer pour manifester son patriotisme en dépit du nazisme, affirmer sa fidélité évangélique en s’opposant à l’Église dont il était issu, persister malgré les incompréhensions, les brimades, la privation de libertés, la solitude, l’absence de vie communautaire et sacramentelle et les menaces sur son existence même. C’est avec résistances et soumission que Bonhoeffer a pu aller en paix – impressionnant par sa foi paisible – jusqu’au sacrifice consenti de sa vie.

Bernard PAILLOT

[1] Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission ; lettres et notes de captivité, Labor et fides, 2006, p. 385 NB les citations de DB sont, dans cet article, en italique
[2] Dans cet article, toutes les citations soulignées le sont par moi.
[3] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 385-6.
[4] ibid. p. 386 s.,407 s.,431,434,450,523-25.
[5] ibid. p. 328.
[6] A ce sujet voir la suite de la p. 328 et la note 11 des traducteurs.
[7] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 432
[8] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 331
[9] Je renvoie à mon article « révélation et religion selon Karl Barth » Bulletion Théologique de Normandie n°7, Mars 2017 (https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/03/03/revelation-et-religion-selon-karl-barth/)
[10] voir les lettres des 30/04/1944 p. 329; 05/05/1944 p. 337 et  08/06/1944 p. 388 in D. Bonhoeffer, op. cit.
[11] K. Barth, Dogmatique 1er vol : la doctrine de la parole de Dieu, prolégomènes à la dogmatique, t. 2ème, p. 73
[12] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 331
[13] ibid. p. 407
[14] ibid. p. 387
[15] ibid. p. 328-29
[16] ibid. p. 387
[17] ibid. p. 386
[18] ibid. p. 387
[19] ibid. p. 331-32
[20] ibid. p. 431
[21] idem
[22] J-L Gourdin « Pantokratôr, omnipotens : tout-puissant ? » Bulletin Théologique de Normandie (https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/13/pantokrator-omnipotens-tout-puissant/)
[23] B. Paillot « Dieu est-il tout puissant ? » Bulletin Théologique de Normandie (https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/15/dieu-est-il-tout-puissant/
[24] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 431
[25] Malgré sa révélation il demeure un Dieu caché
[26] Bonhoeffer op. cit. p. 328-29
[27] ibid. p. 432-33
[28] ibid. p. 428
[29] D. Bonhoeffer, op. cit. p. 329
[30]  ibid. p. 353
[31] E. Hillesum, Une vie bouleversée, le 11/07/142 en particulier.
[32] D. Bonhoeffer, op. cit. O 330-31
[33] Ibid. p. 328
[34] M. Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, coll. folio essais p.11
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