Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien

comment-notre-monde-a-cesse-d-etre-chretien Anatomie d’un effondrement, Seuil, 2018

Le livre de Guillaume Cuchet fait débat. La thèse qu’il expose et soutient avec vigueur et prudence met en cause le rôle déclencheur du concile Vatican II dans la dégringolade de la pratique religieuse en France à partir du milieu des années 1960. Enoncée ainsi, la thèse risque d’engendrer deux réactions.

Télécharger l’article

L’une offusquée d’un christianisme de gauche (pour peu que ces dénominations aient un sens) qui voit remise en cause ce qu’elle considère comme une avancée majeure de l’Eglise dans le monde du 20ème siècle. L’autre, triomphante (sous l’angle de « Je vous l’avais bien dit »), d’une frange du catholicisme de droite (intransigeante) pour qui le Concile est la source de tous les maux. Ces positions sont simplistes mais, trop vite (et mal) lu, le livre de Cuchet peut donner de l’eau à ces moulins. Le travail de l’historien et du sociologue est beaucoup plus précis et fin. Il part d’un fait que le chanoine Boulard avait vu venir mais qu’il avait tu : le décrochage des courbes de la pratique au début des années 60. Il y avait là un objet d’étude : les causes n’ont jamais été sérieusement envisagées. Pour quelles raisons ? Le décrochage a été tel ensuite qu’il a semblé préférable de ne pas chercher trop longtemps les causes de tels maux. L’historien reprend les choses pour éclairer, comme il le peut, les années 1960-1970. Il s’appuie sur deux partis pris. Le premier est de se centrer sur cette décennie (1960-1970) en n’oubliant jamais que la crise de la baisse de la pratique (ou de sa transformation) est internationale, européenne (avec des spécificités françaises qu’il ne faut pas majorer ou infirmer). Le second est de repartir des « Matériaux Boulard » du nom du chanoine qui a produit plusieurs versions de la carte religieuse de la France, en les étudiant pour eux-mêmes : c’est à dire dans ce qu’ils annoncent de la décennie 1960 et non comme le faisait une certaine historiographie française en les rétroprojetant sur les pratiques du 19ème siècle pour voir comme ces dernières annonçaient ou pas les résultats des enquêtes Boulard qui couvrent les années 1945-1965.

Le premier chapitre remet en perspective la fameuse carte Boulard depuis son projet au début des années 1930 jusqu’à sa réalisation et l’affinage des mesures dans les différentes éditions depuis 1947. On imagine mal aujourd’hui l’énorme travail d’enquêtes sociologiques auprès des catholiques et des diocèses, mené par le chanoine. Avec de nombreuses corrections, l’auteur montre comment Boulard a donné une photographie du catholicisme français entre 1955 et 1965 avant l’effondrement de la pratique. Guillaume Cuchet pointe également les influences des catégories de la carte jusqu’à aujourd’hui. C’est désormais l’ensemble du pays qui est devenu pays de mission, selon l’expression des abbés Godin et Daniel. Les pays de chrétienté selon la typologie de Boulard (de type A) sont devenus des pays de culture catholique et la pratique n’est plus le seul indicateur fiable pour comprendre le mouvement de sécularisation. Le chapitre 2 aborde la rupture de 1965. Construit comme une enquête, il s’interroge sur la possibilité d’en savoir davantage sur les raisons d’un tel déclin, concomitant de la clôture du concile. Les raisons du silence herméneutique sont variées. Le catholicisme français est divers et varié : il est très délicat de proposer une vision d’ensemble. Sollicités à plusieurs reprises dans les décennies 40-60, les diocèses ont cessé de produire des enquêtes et des monographies. Il y a une vraie défaillance de matériaux. Une dernière tient à la place du concile Vatican II : reconnaître que le décrochage avait eu lieu l’année de la fin du concile, risquait de laisser penser qu’une part de responsabilité était imputée au concile. Ce qui serait le remettre en cause … (p.90). La thèse traditionnelle (et bien documentée) qui attribue à la publication d’Humanae Vitae et aux événements de mai 68 la chute de la pratique est, sinon battue en brèche, du moins sérieusement modérée. Les études de cas de plusieurs diocèses le montrent : le décrochage est autour de 1965 et concerne notamment les jeunes. Une des hypothèses avancées est le changement de signification de la pratique religieuse. On est passé d’une pratique d’obligation à une pastorale de la participation active, laissant de côté, sans le perdre, mais sans le majorer dans le discours, le caractère obligatoire de la messe dominicale. Les critères d’analyse sociologique et d’explication sont alors remis en cause et la perception de la baisse et de ses causes rendue plus complexe. L’historien en voit au moins trois séries (chapitre 3) : d’abord l’épuisement des réserves rurales du catholicisme, sa normalisation démographique qui se cale sur la pratique urbaine ; le rôle déclencheur du concile Vatican II par la modification du sens de la pratique ; et enfin ce qu’il génère sur l’ensemble de la pyramide des âges à partir du moment où ce sont les babyboomers qui ont cessé de pratiquer.

Faut-il incriminer le concile ? La thèse est plus mesurée que cela ! C’est tout l’enjeu du chapitre 4 que de remettre dans le temps long de la sécularisation la « rupture de pente » que traverse le catholicisme européen et français au cours des années 1960. L’enquête est rendue délicate parce que les données avant 1840 sont rares mais l’auteur reconstruit comme il peut un schéma de la sécularisation en maintenant pertinent le critère de pratique dominicale car la « messe demeure le cœur sacral du système catholique » (p.196). La chronologie longue telle que la met en place G. Cuchet, désigne deux grandes ruptures : la Révolution et l’année 1965 qui encadrent des phases de reprise (1835-1860 ou 1925-1955) dans un contexte général de baisse. Les chapitres 5 et 6 servent de contre-épreuve par rapport au reste du livre. La crise de la confession éclaire la rupture des années 1960 avec la disparition brutale des pénitents fréquents (essentiellement féminins) et la lente érosion des pénitents ordinaires. La publication tardive de l’Ordo penitentiae (1974) réformant la célébration liturgique n’a pas suffi à enrayer la crise d’un sacrement mal compris et à l’histoire complexe. Si ce sacrement avait pour but de rendre son « âme propre » en vue du salut ultime, alors il faut s’intéresser à la prédication des fins dernières qui est la pierre de touche ultime de la foi chrétienne. Or celle-ci semble être défaillante (chapitre 6). Redisons-le, le travail de Cuchet ne met pas en cause le concile Vatican II. Il pointe plutôt la concomitance de la chute de la pratique religieuse et la clôture du concile. Il cherche à comprendre cette quasi-simultanéité. La conclusion est un modèle d’équilibre dans la recherche des causes. La modernisation réelle mais timide de l’Eglise était déjà à l’œuvre avant 1965 et selon Cuchet, il serait opportun d’étudier quel impact cette modernisation a eu dans le catholicisme français ordinaire et concret. De là, dépend la réponse interprétative que l’on donnera à la place du concile dans ce mouvement (p. 270).

Quelques questions nous restent face à cet essai stimulant. Même si l’auteur s’en défend, peut-on isoler Vatican II sous le seul sceau de la pratique religieuse ? C’est sans aucun doute l’aspect le plus visible de l’œuvre conciliaire. Mais d’autres textes (Lumen Gentium, Dignitatis Humanae…) ont eu des influences qui peuvent enrichir et préciser le diagnostic. Toujours sur Vatican II, il ne faudrait dès lors sans doute pas négliger le mouvement préparatoire du concile. Même s’il est convoqué à la surprise générale, il est porté par une réflexion de fond dans le milieu théologique francophone notamment. Ce qui accentue le questionnement : pourquoi une telle distance entre les milieux théologiques français et le milieu de pratique du catholicisme ordinaire ? L’essai de Cuchet pose plus de questions qu’il n’offre de réponses. Il propose de déplacer malgré tout la grille interprétative sans tabou. Il suggère des pistes d’étude susceptibles de renouveler et l’histoire religieuse de la France et la place du concile Vatican II dans ce mouvement de fond.

Jean-Baptiste SEBE

 

2 réflexions sur « Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s