François Clavairoly et Michel Kubler, Protestants et catholiques, ce qui nous sépare encore

Protestants CatholiquesProtestants, catholiques, ce qui nous sépare encore par François Clavairoly, Michel Kubler avec Loup Besmond de Senneville, Bayard, 2017, 274 pages

Le pasteur François Clavairoly est président de la Fédération protestante de France depuis 2013. Il a publié en 2011 Paroles d’alliance. Dialogue entre un pasteur et un rabbin sur la société française avec Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, aux Editions François Bourin. A l’occasion du cinq centième anniversaire de la Réforme, il dialogue cette fois avec un prêtre catholique, le Père Michel Kubler, théologien, ancien rédacteur en chef du quotidien La Croix. Tous deux sont engagés dans la réflexion œcuménique à travers le Groupe des Dombes. Ce groupe est « une instance officieuse de dialogue entre théologiens catholiques et protestants francophones qui se réunissent pour travailler et prier ensemble », comme le précise l’avant-propos.

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Dans sa conclusion, le pasteur déclare : « Le grand paradoxe de nos travaux est que le Groupe des Dombes est le lieu de l’unité…. cachée. Nous y sommes tous prêtres ou pasteurs, nous avons des responsabilités publiques et visibles par nos ministères, et ce moment d’unité est presque… invisible. Cela peut-il durer ? Ne faudrait-il pas donner plus de publicité à nos travaux ? »

N’est-ce pas une des raisons d’être de ce livre ? Lutter contre une certaine lassitude, un manque d’intérêt de notre époque pour le dialogue œcuménique, en pointe dans les années 70 et passé à l’arrière-plan au profit d’autres préoccupations. Et pour animer la scène œcuménique, le meneur du débat entre le pasteur et le prêtre est Loup Besmond de Senneville, journaliste au service religion de La Croix.

Le dialogue se déroule en quatre étapes selon un plan clair :

1- Croyances : affirmations et questionnements

2- L’histoire

3- L’Eglise

4- Les rapports avec la société

Viennent ensuite des annexes assez brèves mais bien utiles : Documents mixtes. Documents protestants. Documents catholiques.

Ce compte-rendu, par fidélité au titre, pointera « ce qui sépare encore » protestants et catholiques, et ce n’est pas forcément ce qui les a séparés au temps de Luther ! ce qui sépare mais qui, ici, ne fâche pas car le dialogue est des plus courtois et simple, entre deux personnes qui se connaissent et s’estiment. On pourrait y reconnaître l’esprit d’une disputatio. On constate dans quelques propos que le pasteur et le prêtre parlent en leur nom propre mais on peut supposer qu’ils expriment la plupart du temps des points de vue partagés par leurs Églises respectives. C’est pourquoi, dans le résumé qui suit, plutôt que les noms propres François Clavairoly et Michel Kubler, ou leurs initiales, et pour clarifier, en accord avec le titre de l’ouvrage, nous utiliserons toujours les substantifs « protestants » et « catholiques ».

Croyances

Concernant la Bible, les protestants considèrent que l’Écriture seule, « sola scriptura » permet de trouver le Christ « sous » le texte et de se laisser rencontrer par lui. « L’accès à la parole de Dieu suffit, il ne peut y avoir de magistère (…) c’est-à-dire d’instance ou de fonctions qui se placeraient entre l’Écriture et les fidèles ». Les lectures de la Bible, plurielles, ne sont pas pour autant subjectives. Le croyant « fait partie d’une communauté de foi qui est une communauté de lecteurs et c’est dans ce cadre qu’il fait acte de lecture ».

Pour les catholiques, c’est ce que les conciles de Trente et de Vatican II ont affirmé, tout est dans la Bible mais celle-ci doit être interprétée par le magistère et éclairée par la Tradition. La constitution Dei Verbum stipule que « La charge d’interpréter de façon authentique la parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul magistère vivant de l’Église, dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus Christ. »

A propos de Marie, pour les protestants, elle est très peu présente dans les textes et par conséquent « il est possible d’être chrétien sans Marie ». La valorisation de la figure de Marie à travers le culte et la littérature qui lui est consacrée dévie l’attention évangélique, qui doit être dirigée vers le Christ. Pour les catholiques, la place accordée à Marie est une incitation à suivre son chemin à la suite du Christ. Les dogmes relatifs à Marie ne sont pas contraires à l’Écriture; même si leur fondement n’est pas explicite dans l’Écriture, ils ne sont pas sans signification. Marie est la première sur le chemin.

Ce désaccord se retrouve à propos des saints et bienheureux. Le pasteur fait remarquer que l’Église ne distingue que des catholiques et qu’il s’agit donc d’une entreprise d’auto-labellisation. Sur ce point une ironie amère s’exprime : « Donner en pâture un homme ou une femme au peuple de l’Église en lui disant : A partir de maintenant, vous pouvez le vénérer, et il pourra intercéder pour vous, me semble relever d’une gestion tout à fait affligeante des biens qui nous sont confiés. » Pour l’Église catholique il s’agit de faire œuvre pédagogique en proposant non pas des saints parfaits (Dieu seul est saint)  mais des modèles de foi; c’est le peuple qui s’approprie le saint plutôt que les autorités ecclésiastiques. Le saint, plus proche de Dieu que nous, nous aidera auprès de Dieu. Pour les protestants, c’est une construction de l’imaginaire.

La question du salut ne divise pas autant que du temps de Luther mais de fortes lignes de séparation subsistent. Les protestants ont nettoyé leur imaginaire des représentations anciennes du paradis, de l’enfer. Une relation de confiance entre le croyant et Dieu les a remplacées. Dieu seul nous rend justes et dignes. A partir de là chacun agit à la mesure de sa foi, comme il peut, comme il doit. La discussion sur la responsabilité de l’homme dans son salut est vaine. L’homme qui s’accroche à la bouée qu’un passant lui a jetée d’un pont est-il responsable de son salut ou bien n’est-ce pas le passant qui a ensuite disparu ? …  Pour le prêtre, comme la question du salut n’intéresse plus notre temps qui pense que le ciel est vide, que la mort est un horizon indépassable et l’enfer une réalité pour certains sur cette terre même, il faudrait relocaliser le salut. La croyance au purgatoire, qui s’appuie sur certains passages de saint Paul et la prière pour les morts aident à ne pas désespérer du salut. En somme, là où les protestants s’en remettent à Dieu qui les prédestine au salut, les catholiques, conscients que leurs œuvres misérables ne peuvent pas les sauver, n’ont pas cependant encore trouvé les mots nouveaux pour parler du salut.

L’Eglise

Sur ce chapitre, c’est de mur ou de fracture qu’il faudrait parler. La ligne de séparation ne souffre pas d’accommodements du point de vue catholique. La question cruciale est celle de la succession apostolique, qui, selon les catholiques,  ferait défaut dans les Eglises protestantes et empêche la reconnaissance de la validité des sacrements, notamment l’eucharistie, célébrés par les Eglises protestantes. A cela s’ajoute la conception catholique de la présence réelle du Christ dans les espèces du pain et du vin, qui n’est pas partagée par les protestants. Le nombre de sacrements, qui a évolué dans le temps chez les catholiques et est de deux chez les protestants, le baptême et l’eucharistie, paraît ne pas être un sujet de désaccord.

Depuis 1999, date de l’accord d’Augsbourg sur la justification, aucun accord international n’a été signé entre protestants et catholiques. Protestants et catholiques ne s’accueillent pas mutuellement pour l’eucharistie. L’hospitalité eucharistique est un problème crucial et insolvable actuellement. D’où une souffrance pour les couples mixtes. Pour les protestants, « le modèle catholique est un parmi d’autres (…) Depuis le début,  il existe une diversité. Le modèle à douze de Jésus n’a pas fonctionné. Une fois que Jésus est ressuscité, que s’est-il passé ? On a assisté à une espèce de pullulement d’Eglises, comme en atteste le récit de Jean. Quant au récit de Paul, il ne parle pas de succession historique. » Pour les catholiques, la succession historique existe, pour les catholiques et pour les orthodoxes, pas pour les protestants.

Le pape

Les protestants déplorent l’imbrication du théologique et du politique, le pape étant aussi chef d’Etat, ce qui rend sa parole ambiguë et ses prises de position ou son action confus à certains moments de l’histoire ancienne et récente. Sur des sujets de société, les protestants dénoncent une hypocrisie par exemple, au sujet des homosexuels.

Au Groupe des Dombes, suggère le pasteur, « nous pourrions intégrer le ministère du pape dans nos réflexions. » le lecteur en déduit que la réflexion oecuménique est au point mort sur ce thème. Il s’agirait de valoriser ce ministère en tant que ministère au service de l’unité plutôt que délivrant une parole « en surplomb ». En Afrique, avec les évangélistes, le pape est nettement une figure clivante. La figure du pape, dont la parole oriente d’un coup toute l’Eglise, et tous les discours des catholiques est incompréhensible pour les protestants, qui ont une pratique inverse, à travers la collégialité, d’où résulte une parole plurielle.

Les rapports avec la société

En matière de morale sur les grands sujets actuels que sont le mariage pour tous, la fin de vie, la gestation pour autrui, les possibilités offertes par la biologie alliée aux technologies de pointe… les tensions et oppositions sont fortes. Pour les protestants, « la Réforme a fait ce geste étonnant de dire qu’il n’y a plus de tabou, non pour affirmer que tout se vaut et qu’il n’y a plus de règles, mais au contraire pour remettre au travail la responsabilité de chacun et de tous et d’inventer des réponses inédites et libérantes devant des situations nouvelles ». En revanche, « En catholicisme, nous disposons d’interdits objectifs », issus du Décalogue notamment. Mais pour les protestants, les commandements ne sont pas des dogmes mais des invitations, une orientation, une promesse, une aide, pas un carcan.

On en revient donc à deux manières opposées d’envisager le rapport à l’Ecriture, qui fondent du côté protestant une morale contextuelle, du côté catholique une morale dogmatique. Ainsi du commandement « Tu ne tueras pas ».

Dans ce dialogue nourri de références historiques, culturelles, philosophiques et théologiques de nombreux domaines apparaissent comme une cause de séparation. Le titre du livre « ce qui nous sépare encore » doit-il s’entendre comme « ce qui nous sépare encore au bout de cinq cents ans et donc à jamais » ou bien comme « ce qui nous sépare encore mais pour peu de temps » ? Au lecteur de nuancer cet examen des sujets anciens ou nouveaux où la réconciliation entre protestants et catholiques n’est pas possible, à la lecture notamment des chapitres sur la l’histoire ou le rapport avec les autres religions, qui montrent des positions proches voire communes.

Michèle Beauxis-Aussalet

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