Denis Moreau: Comment peut-on être catholique?

Denis MoreauSeuil 2018 – 350p

Denis Moreau, le philosophe catholique nantais, vient de prendre 50 ans et s’est déjà tracé une trajectoire originale entre travaux de philosophie classique (notamment Descartes[1]) et apologétique chrétienne[2], louvoyant avec bonheur entre ces deux domaines et renouvelant quelque peu le discours sur ces questions. Ce dernier livre prend place dans un concert de questionnements similaires[3] et témoigne donc que ce questionnement, pris selon divers points de vue, continue à intéresser les lecteurs.

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Il consiste en une vingtaine de réponses à la question « Comment peut-on être chrétien ? », repris de celle du parisien de Montesquieu devant les persans dont il s’ébahissait. « Parce que je suis tombé dedans quand j’étais petit » ; « parce que je suis philosophe » ; « parce que l’amour » ; parce que L’Église » ; « parce que j’aime bien les catholiques de gauche »…l’auteur estimant ainsi que ses réponses à lui recouperont celles de ses contemporains non catholiques, mais aussi catholiques auxquels il espère donner des arguments pour défendre leur foi. Il y a donc un mélange de chapitres classiques (« parce qu’il y a de bonnes raisons de croire en l’existence de Dieu ») et d’autres plus originales (« parce qu’en France c’est facile »), à côté de certains plus idiosyncratiques tels que « parce que j’aime m’envoyer en l’air », qui interrogent sur le genre même du bouquin. En effet, il ne s’agit pas d’un manuel « utilitaire », mais d’une prise de position personnelle et assumée comme telle. Une œuvre de philosophe engagé, de catholique revendiqué, dont les déclarations n’engagent que lui. Nombre des points exposés dans cet assez gros volume empruntent bien sûr à une doctrine catholique traditionnelle (par exemple le passage sur les voies du salut) mais l’impression générale est celle d’un auteur qui veut donner sa vision « moderne » d’un catholicisme à la fois soucieux de faire des propositions, qu’on pourra d’ailleurs juger surprenantes (organiser une « catho-pride », ou des courses à pied, sous la bannière catholique) mais aussi de demeurer fidèle à ce qu’il aime dans la foi de l’Eglise. On sort de cette lecture impressionné (ou bien vaguement interloqué) par l’effort de confrontation d’un certain nombre d’options naturelles du catholicisme (deux exemples : l’importance de la confession, la rationalité du christianisme) et le rapport « décomplexé » que l’auteur entretient avec d’autres réalités (il souligne l’importance de la joie dans la vie chrétienne, mais pense par ailleurs que le christianisme est « une affaire de gens intéressés, et même de jouisseurs »[4]…).

Denis Moreau donne crédit à F. Nietzsche comme étant le penseur qui a révélé au christianisme son moralisme et son ascétisme, et il a raison évidemment. Et quand il dénonce l’hédonisme (ou pire) d’un Michel Onfray, il a aussi raison. Il considère que le nietzschéisme peut être « une ressource efficace pour prémunir les chrétiens eux-mêmes contre le piège de la réactivité et les ténèbres de l’opposition permanente ». Et que les fidéistes constitue un risque pour le christianisme car ils estiment « que la foi suffit et qu’elle est corrompue par la rationalité philosophique, ou du moins par ses excès. »[5] Il rappelle la position de Bonaventure reprochant à Thomas d’Aquin son usage de « l’eau de la raison » comme pouvant altérer « le bon vin de la Parole de Dieu ». Il se revendique du « grand rationalisme chrétien, celle d’auteurs qui ont tenté de réfléchir sur leur foi grâce aux outils venus de divers courants de la philosophie, et de développer ainsi une spiritualité de l’intelligence. »[6] La juste articulation de la foi et de la raison est certes délicate à trouver. Mais il me semble qu’en tout état de cause, la raison, qui en fait est interne à la foi, qui la nourrit et l’irrigue contre les dérives fidéistes, n’en reste pas moins seconde. Je reconnais à Nietzsche son acuité intellectuelle et le bénéfice qu’on doit tirer de sa critique des valeurs. Mais son anti-évangélisme disqualifie en partie ses propos et empêche de le prendre comme le guide d’un christianisme éclairé. Si le catholique n’a pas profondément ancré en lui l’exemple du seul guide vraiment vivant, à savoir Jésus-Christ lui-même, comme « son chemin, sa vérité et sa vie », n’est-il pas sur une voie de traverse ?

Le chapitre consacré à Jésus-Christ, le chapitre 6, qui commence par les mots « nous arrivons au cœur de l’affaire », et effectivement, c’est bien de cela qu’il s’agit, porte malheureusement sur les dogmes définissant la manière catholique de croire en lui. Sur les hérésies christologiques et sur la Trinité. Autrement dit, au cœur d’un livre sur « l’être catholique » il y a une définition. Mais pas, ou si peu, une personne. Il y a une bien relation avec cette personne, oui, mais elle est très intellectuelle. Le petit développement sur la prière (p. 67-75) offre un lieu pour une ouverture vers Dieu : cela reste cependant assez théorique. Il y a la « prière avant l’étude » de saint Thomas, puis D. Moreau entame une liste des types de prière… A la fin de ces 350 pages on tombe sur une vraie prière (p. 346). Elle est très émouvante, et j’ai été ravi de la lire. Mais elle gagnerait à irriguer davantage l’ensemble du propos[7]. A certains égards, le livre évoque Les confessions d’Augustin : on y côtoie, comme dans celles d’Augustin, un moi aux prises avec une exposition et une justification de sa foi catholique. La tonalité naturellement est très différente, mais comme son illustre prédécesseur se débattant avec manichéens, pélagiens et autres donatistes, D. Moreau confronte des publics bigarrés : les fidéistes déjà mentionnés, mais aussi les « catho-grognons », « les catho-puceau », les cathos de droite, toutes espèces de « cathophiles » béni oui-oui, dont il espère recentrer les discours ou les positions. En face, il confronte les « cathophages », des laïcards, des anticléricaux et autres catho-libérés. Pas facile de se positionner.

Une des trouvailles du livre consiste ainsi en ces joutes entre les deux bords désignés ci-dessus, où l’on entend aussi Denis, pris entre deux extrêmes et balloté de part et d’autre, sommé de choisir un camp. Dans le genre humoristique, il y a aussi l’Intermède « La cérémonie de remise des Louis-Gabriel », qui sont des prix fictifs récompensant la critique désinformée, condescendante, voire malveillante à l’encontre du catholicisme. Sans surprise, Michel Onfray obtient un Louis-Gabriel d’or, mais suivent des prix hilarants tels que le Louis-Gabriel du je fais une gaffe plus grosse que moi en voulant avoir l’air érudit, ou le Louis-Gabriel de la sélectivité dans le traitement de l’information, ou bien encore le Louis-Gabriel du je raconte n’importe quoi jusqu’à me contredire joyeusement pourvu que cela permette de dire du mal du christianisme…Cette dimension de l’essai lui ajoute un grain de sel polémique qui n’est pas sans saveur.

Le livre fait aussi œuvre utile en s’attelant à la tâche pas toujours palpitante de contrer des poncifs trop rapidement et systématiquement énoncés, telle l’association entre histoire de L’Église et violences ou intolérance. Les pages 197-217 dans le chapitre « parce que L’Église » constituent ainsi un excellent panorama des principaux arguments à lire et relire pour établir tout ce que cette institution a pu construire au fil de son histoire, et auquel on ne pense pas, simplement, quand on se laisse enfoncer par ce type d’accusation. Et de même, la partie « parce que je préfère m’investir dans une affaire qui a de l’avenir » (p. 319-335) prend brillamment à rebrousse-poil les lanceurs d’alerte et autres nostalgiques d’un passé ecclésial glorieux sur l’extinction prochaine du catholicisme. Donc sur l’ensemble, un ouvrage incisif, généralement bien informé, d’un ton personnel et engagé, venant d’un philosophe cartésien dont peut-être la qualité première a été de s’exposer, sans peur du ridicule, pour dire sa foi face à une modernité qui décourage ce genre d’initiative.

Yves MILLOU

[1] Voir : La philosophie de Descartes, Vrin, 2016 ou bien Dans le milieu d’une forêt, essai sur Descartes et le sens de la vie, Bayard, 2012.
[2] Voir : Les voies du salut, Bayard, 2010 ou Pour la vie ? Court traité du mariage et des séparations, Seuil, 2014. Dans le BT n°9 (ici) J. B. Sèbe avait recensé Mort, où est ta victoire ?, le Vol. II des Voies du salut paru en 2017.
[3] R. Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus: Le pari bénédictin, 2017 ; H. Simon, Chrétiens dans l’Etat moderne : Comment peut-on être chrétien « après » Marx et Hegel ? 2012 ; B. Billot, Comment peut-on être chrétien ?, 2009…
[4] p. 154
[5] p. 63.
[6] p. 64.
[7] Il faut loyalement reconnaître à l’auteur d’avoir su écrire : « je n’ai pas la grâce de la prière, mais j’ai reçu la grâce de la fidélité dans la prière ». (p.75).
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