« Prenez sur vous mon joug »

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Entendant, il y a peu, cette invitation du Seigneur, je me suis dit qu’elle valait bien un petit commentaire :

« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez kle repos de vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mat 11,28-30)

Comment, me disais-je, si de fait ce que propose le Christ est si léger et facile, n’y a-t-il pas davantage de disciples de son Évangile ? Pourquoi ce message est-il si peu entendu ? Les hommes dans leur immense majorité sont avides de vérité, de justice, de paix, mais combien se tournent vers Lui ? Combien au contraire s’en détournent, pensant que les exigences de la religion ou de la foi font peser sur eux un poids énorme, des obligations d’un autre âge, voire une culpabilité dont ils préfèrent se débarrasser, en vivant loin de cette gênante proximité divine ? Pourtant, quand on écoute Jésus parler, quelle consolation ! Comme il semble que cet appel s’adresse à nous tous aujourd’hui ! Qui, en effet, ne peine pas sous le poids d’un fardeau, qui n’aspire pas au soulagement et au repos ? Ne sommes-nous pas assoiffés de cette tranquillité du cœur qui permet de tout entreprendre et de supporter nombre de maux ? Que s’est-il passé pour que le Christ soit devenu ce maître distant, cette figure d’un autre temps que nos contemporains connaissent à peine et dont, s’il existe pour eux, ils ont presque honte ?

C’est vrai que cette phrase de Jésus ne se trouve que là, dans ce développement chez saint Matthieu. Les autres évangélistes n’y font pas mention. Plus loin (en Mat 23,4), il critique les scribes et pharisiens qui « lient de lourds fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt ». Et l’on retrouve l’idée d’un poids léger concernant les commandements de Dieu dans la 1ère lettre de Jean : « Ses commandements ne sont pas pesants, puisque tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Et telle est la victoire qui a triomphé du monde : notre foi. » Donc même si le passage de Mat 11,28-30 semble isolé pour décrire un Christ consolateur et « reposant », ces deux autres textes ajoutent à l’idée principale que le suivre est non seulement facile, mais rendu par lui plus aisé, plus doux et encourageant. On lit parfois que la figure du « doux Jésus » (lui qui a proclamé « heureux les doux ») ne saurait résumer à elle seule la complexité du personnage et de son enseignement. C’est évidemment vrai, mais il me semble que l’on aurait tout à gagner à présenter Jésus comme offrant cette liberté d’une alliance légère et facile à porter, plutôt que celle d’une contrainte, ou d’une soumission, attitude qui évacue vite la joie et la charité comme cela est si souvent décrit dans certains milieux où un christianisme « bourgeois » se réduit aux règles et pratiques morales.

Il y a toute une mystique du joug que Jésus invite ses disciples à porter avec lui, qui prend appui sur la figure de Simon de Cyrène appelé à se charger de la Croix du Messie souffrant[1]. Nous n’explorerons pas cette dimension ici puisque nous souhaitons souligner la dimension de confiance et de soulagement contenue dans l’interpellation présente en Matthieu 11,28-30. Cette dernière n’est pas nécessairement mystique : elle se base sur la proposition du Christ de profiter de son expérience et de sa force,  d’y reconnaître un chemin de vie (on pourrait dire de développement personnel) et une aide précieuse dans les épreuves. Lui qui est passé par la mort, qui possède la puissance de la résurrection et l’assurance de la vie éternelle, pourquoi ne pas le choisir, parmi les autres « solutions » vitales à notre disposition ? Pourquoi ne pas simplement répondre à sa chaleureuse invitation ? Il sera toujours temps, ultérieurement, d’envisager l’approfondissement que suppose la voie mystique d’union à ses souffrances, et de goûter la douceur et l’humilité de son cœur comprises comme des voies d’abaissement et d’oblation. Restons-en donc pour l’instant à l’offre si touchante et si apaisante contenue dans le joug, ce côte-à-côte avec le visage du Seigneur (je ne sais pas si des auteurs ont souligné l’homonymie avec sa joue !).

Dans l’Ancien Testament, le terme joug (en grec zugos) fait naturellement référence à l’entrave qui lie deux animaux pour la traction, et donc des esclaves à une loi qui les opprime, comme dans ce texte d’Isaïe qui célèbre un Dieu rendant à l’homme sa dignité, en le libérant de ce qui obscurcit son humanité :

« Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Yahve ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Yahve te suivra. Alors tu crieras et Yahve répondra, tu appelleras, il dira : Me voici ! Si tu bannis de chez toi le joug, le geste menaçant et les paroles méchantes, si tu te prives pour l’affamé et si tu rassasies l’opprimé, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, et l’obscurité sera pour toi comme le milieu du jour. » (Isaïe 58,5-10)

Mais le joug rappelle aussi la servitude volontaire de la loi de Dieu qui propose une direction, une sécurité à l’abri des dangers, et un réglage de la vie sans laquelle l’homme serait livré à l’arbitraire de ses instincts et aux flots du hasard. Quand Jésus dit « prenez mon joug », on peut donc comprendre : « partagez mon joug », et donc, « profitez de lui ». Voici un texte où cette idée est clairement exprimée :

« Car la sagesse mérite bien son nom, elle n’est pas accessible au grand nombre. Ecoute, mon fils, accueille ma pensée, ne rejette pas mon conseil : Engage tes pieds dans ses entraves et ton cou dans son collier. Présente ton épaule à son fardeau, ne sois pas impatient de ses liens. De toute ton âme approche-toi d’elle, de toutes tes forces suis ses voies. Mets-toi sur sa trace et cherche-la : elle se fera connaître ; si tu la tiens ne la lâche pas. Car à la fin tu trouveras en elle le repos et pour toi elle se changera en joie. Ses entraves te deviendront une puissante protection, ses colliers une parure précieuse. Son joug sera un ornement d’or, ses liens des rubans de pourpre. Comme un vêtement d’apparat tu la revêtiras, tu la ceindras comme un diadème de joie. Si tu le veux, mon fils, tu t’instruiras et ta docilité te vaudra l’intelligence. » (Siracide 6,22-32)

C’est dans cet esprit que Jésus propose que l’on « prenne son joug », c’est-à-dire sa suite, même si au bout de ce chemin se trouve la Croix (cf. Mat 16,24 : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. »). Comme pour la Sagesse du Siracide, ce joug protège, réconforte, réjouit le cœur, il constitue un enviable moyen de fondation, de guérison et de repos qui correspond profondément aux besoins de la condition humaine. Comme nous le disions, le chemin de cette sagesse peut aller jusqu’au don de soi, au sacrifice, au martyre même : cela c’est dans une logique d’amoureux abandon à la volonté de Dieu qui est donnée à ceux qui sont choisis par Dieu (et qui lui répondent ainsi). Mais ce chemin commence d’abord par la douce servitude du joug facile et réconfortant, dont il me semble que l’on ne fait pas assez l’éloge. Se mettre à son école (le terme grec est de la même famille que celui de disciple) dit bien les choses : quand on commence à entrer dans la foi chrétienne, on se rend en quelque sorte à l’école, comme un enfant qui doit apprendre les bases ; au début, c’est un peu nouveau et déstabilisant, car le joug n’est pas tout à fait naturel. Mais très vite, l’enfant aime l’école, et s’y sent presque comme chez lui. L’environnement est fait pour lui, l’accompagne et lui permet de grandir. La voie d’enfance spirituelle chère à Thérèse de Lisieux se retrouve tout à fait dans cette perspective.

Nous disons plus haut que ce joug pourrait être comparé à une alliance, autre grand thème biblique, dont la valeur est de rendre compte des relations entre Israël et son Dieu : à l’origine matérielle des images de joug et d’alliance, il y a un objet contraignant, dur et rigide. L’Ancien Testament utilise parfois l’image d’un joug métallique qui meurtrit la nuque, afin de donner une vision de la punition que Dieu réserve à un peuple rebelle :

« Puisque tu n’auras pas servi Yahve ton Dieu dans la joie et le bonheur que donne l’abondance de toutes choses, tu serviras l’ennemi que Yahve enverra contre toi, dans la faim, la soif, la nudité, la privation totale. Il imposera à ta nuque un joug de fer, jusqu’à ce qu’il t’ait détruit. » (Deut. 28,48)

De même, l’alliance pourrait être comprise comme rigide car elle se doit d’être forte et durable. Une alliance que le moindre heurt du chemin défait, et que les aléas émotionnels détachent, que vaudrait-elle ? Il convient donc que le joug entre Christ et son disciple, comme l’alliance entre Dieu et son peuple, soit robuste et résistante. De même, il y a des règles claires et infranchissables à l’école de la vie et du cœur. Mais en même temps, une alliance qui ne fait pas droit aux personnalités des alliés, et aux conditions particulières qui ont été celles du pacte, ne rend pas le service qu’on attend d’elle. Dans la Bible, l’alliance entre Dieu et les hommes est fortement animée par la volonté de Dieu qui en premier propose cette relation quasi parentale avec Israël. Celui-ci comprend son intérêt (ou plutôt, il en vient à le comprendre, puisqu’il l’a si souvent trahie, et qu’elle a été si souvent reproposée par Dieu, qui connaît la faiblesse humaine). Heureusement que ce Dieu a le recul pour faire vivre cette alliance pour le bien de ses enfants. Le joug du Christ, c’est la même chose : il est offert, et peut sembler quelque peu rigide et contraignant au premier regard, mais si on le valorise en le décrivant comme libérateur et structurant de la personne, à la manière du règlement scolaire qu’un enfant accepte si facilement, il pourra être choisi comme art de vivre pour tous ceux qu’intéresse un chemin d’accomplissement ici-bas.

Il est intéressant que Matthieu ait mis dans la bouche de Jésus l’idée de son joug à lui : car il y en a d’autres, et malheureusement, ils sont rarement aussi légers à porter et faciles à endosser. On ne s’aperçoit pas toujours que, sans le savoir, on est victime de jougs non choisis, ou bien choisis mais sans véritable discernement. Ici encore, l’Ancien Testament contient un enseignement précieux :

« Car mon peuple a commis deux crimes : Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau. Israël est-il un esclave ? Est-il un domestique pour qu’on en fasse un butin ? Contre lui des lions ont rugi, poussé leur hurlement. Ils ont réduit sa terre en solitude, ses villes incendiées n’ont plus d’habitants. (…) Comprends et vois comme il est mauvais et amer d’abandonner Yahve ton Dieu et de ne plus trembler devant moi, oracle du Seigneur Yahve Sabaot. Oui, depuis longtemps tu as brisé ton joug, rompu tes liens, tu as dit : je ne servirai pas. Et pourtant, sur toute colline élevée et sous tout arbre vert, tu t’es couchée comme une prostituée. Moi, cependant, je t’avais plantée comme un cep de choix, tout entier d’excellente semence. Comment t’es-tu changée pour moi en sauvageons d’une vigne étrangère ? » (Jérémie 2,13-21)

Le prophète, on le voit, ne mâche pas ses mots : délaisser Dieu, c’est s’exposer aux tourments dévastateurs de la solitude, de l’abandon, du désert et de l’occupation ennemie. Là où un joug était autrefois en place, garantissant l’alliance ferme et sûre avec Dieu, sa brisure ne laisse que ruines. Jérémie est conscient du paradoxe : oui, dans son alliance avec Dieu, Israël était en quelque sorte un esclave, puisqu’il était tenu par des liens, mais sa nature n’est pas celle d’un esclave, mais d’un fils. C’est justement parce que sa liberté insensée l’a détourné de l’alliance avec Yahvé qu’il l’est à présent véritablement devenu, esclave de lui-même et de ses ennemis intérieurs, au moins autant qu’extérieurs. Le prophète n’est pas là pour sermonner ; il parle d’une expérience vitale : « vois comme il est mauvais et amer d’abandonner Dieu ». Tous ceux qui ont eu la malchance d’éprouver un abandon lorsqu’ils étaient enfants (et même plus tard comme adultes) le savent : mieux vaut des liens, même sévères, plutôt qu’une solitude, une liberté factice, ou une indépendance chèrement conquise dans un but d’auto-affirmation stérile (les libérations qui au contraire permettent aux personnes de respirer enfin loin de situations enfermantes ne sont pas en cause ici).

C’est en somme ce qu’écrit l’auteur des Lamentations, et c’est peut-être l’occasion de dire qu’un autre sens du joug dans les textes se réfère au fléau de la balance, sans doute du fait qu’elle associe les deux plateaux. Cette image ajoute à celle d’alliance celle d’équilibrage et de justice :

« Yahvé est bon pour qui se fie à lui, pour l’âme qui le cherche. Il est bon d’attendre en silence le salut de Yahvé. Il est bon pour l’homme de porter le joug dès sa jeunesse, que solitaire et silencieux il s’asseye quand le Seigneur l’impose sur lui. » (Lamentations 3,25-29)

Et voici pour terminer l’oracle de Dieu que rapporte Ezéchiel, donnant une vision concrète et splendide de l’Alliance que Dieu réserve à ceux qui se confient à lui :

« Moi, Yahvé, je serai pour eux un Dieu, et mon serviteur David sera prince au milieu d’eux. Moi, Yahvé, j’ai parlé. Je conclurai avec eux une alliance de paix, je ferai disparaître du pays les bêtes féroces. Ils habiteront en sécurité dans le désert, ils dormiront dans les bois. Je les mettrai aux alentours de ma colline, je ferai tomber la pluie en son temps et ce sera une pluie de bénédictions. L’arbre des champs donnera son fruit et la terre donnera ses produits ; ils seront en sécurité sur leur sol. Et l’on saura que je suis Yahvé quand je briserai les barres de leur joug et que je les délivrerai de la main de ceux qui les asservissent. Ils ne seront plus un butin pour les nations, et les bêtes du pays ne les dévoreront plus. Ils habiteront en sécurité, sans qu’on les trouble. Je ferai pousser pour eux une plantation célèbre ; il n’y aura plus de victimes de la famine dans le pays, et ils n’auront plus à subir l’insulte des nations. Alors on saura que c’est moi leur Dieu, qui suis avec eux, et qu’eux, la maison d’Israël, ils sont mon peuple, oracle du Seigneur Yahve. » (Ezéchiel 34-24-30)

Yves MILLOU

[1] Voir l’article d’E. Binet sur Simon de cyrène

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