Patrice de la Tour du Pin, l’auteur de La quête de joie

Patrice de la tour du Pin en 1975

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N’y aurait-il pas un risque à ne connaître que le premier recueil de Patrice de la Tour du Pin, à n’accéder qu’à un fragment de son œuvre ? C’est une question qu’on peut poser dans la mesure où dès le départ ce recueil et ceux qui suivront ont été conçus comme devant former un tout, sous le titre général de Somme de poésie, parcours monumental en devenir. La somme (summa, en latin) est un genre littéraire du moyen-âge, à visée didactique et encyclopédique, dans des domaines tels que le droit ou la théologie (Saint Thomas d’Aquin). Nous sommes au XX° siècle, dans les années trente, et le poète n’a pas vingt ans. Il assigne à la poésie une haute fonction, sous un titre lui-même connoté.

Pour revenir à des lectures plus familières et à des projets moins impressionnants, on peut se rappeler ces vastes ensembles romanesques dont les auteurs au XIX° siècle ont eu l’ambition de faire des fresques totalisatrices fourmillant de personnages : La Comédie humaine, de Balzac, Les Rougon-Macquart, de Zola ont ouvert de nouveaux territoires pour le roman du XX° siècle. Mais l’écriture poétique, par rapport à la narration en prose, offre une difficulté au lecteur. Celui-ci n’a pas toujours le goût, l’expérience ou la force de soutenir l’attention requise par un texte tendu vers le sublime (et Patrice de La Tour du Pin a un penchant pour le lyrisme) et fonctionnant largement sur le mode symbolique. Ce n’est pourtant qu’une question d’habitude. D’ailleurs les grandes épopées fondatrices de toutes les littératures ne sont-elles pas des monuments d’écriture poétique, issues de l’oralité, qui composent un long récit en mouvement du premier au dernier vers ?

Je proposerais donc une lecture à voix haute et continue de La Quête de joie et surtout pas un vagabondage dans le recueil, mode de lecture qu’on peut envisager sans dommage majeur pour le sens ni l’esthétique dans presque tout recueil poétique, Psaumes compris, mais pas dans ce cas ! Écoutons la poésie de Patrice de La Tour du Pin en son premier recueil, La Quête de Joie. Ce sont les deux premiers vers qui sont toujours cités, et eux seuls souvent :

Tous les pays du monde qui n’ont plus de légende

Seront condamnés à mourir de froid…

Pourtant c’est le passage qui suit immédiatement ce dystique détaché en tête du Prélude que je choisirais plutôt pour annoncer la tonalité du poème en son ensemble:

Loin dans l’âme, les solitudes s’étendent

Sous le soleil mort de l’amour de soi.

A l’aube on voit monter dans la torpeur

Du marais, les bancs de brouillard immenses

Qu’emploient les poètes, par impuissance,

Pour donner le vague à l’âme et la peur.

« Le soleil noir de la mélancolie » cher à Nerval, peut-être notre seul vrai poète français qui soit romantique, est ici récusé par Patrice de La Tour du Pin : c’est « le soleil mort de l’amour de soi »! on lit plus loin : « Tu me donnes l’envie d’être plus difficile ». Et d’évoquer, à la fin du Prélude « la discipline de la Quête »,

En cette école où nous serons de vrais chercheurs

De sagesse, un grand troupeau d’âmes inquiètes. 

Le sentiment d’être poète mais poète différent, nouveau prophète, s’empare du jeune homme.

Serais-je celui-là qu’on a tant attendu

Pendant des siècles et des siècles de silence ?

La quête

Il sera jeteur de feu sur la ville, après la rencontre avec un être qui est peut-être un ange mais un ange bien inquiétant !

Il avait l’air de voler dans le vent,

Les lanternes éteintes, en silence,

Comme un recéleur de stupéfiants.

Une épopée sauvage commence.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,

Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,

Et la brûlante volupté de tous mes membres

Et le désir que j’ai de courir dans la nuit

Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.

Sauvage, Sauvagine seront des termes récurrents dans le recueil comme signalant une aventure violente, hors des expériences répertoriées. Dans la littérature ancienne et dans les jeux et séries si populaires aujourd’hui, toute quête a ses chevaliers. C’est dès le troisième poème que paraît Ullin,

(…) Surgi brutalement d’une tombe

Il se détachait obliquement sur le ciel,

Haletant d’une longue et noire chevauchée.

Et voici la mission exigée par Ullin :

Par la route montante de la connaissance

Vous irez vers le seuil grand ouvert de la mort

Avec une âme haute et gorgée de silence.

Hâtez-vous (…)

Ullin, ange mystérieux, âme vagabonde, être de l’au-delà, phare sur la haute mer, impose sa règle et l’objet de la quête. Il exige le renoncement et l’audace 

Il faut partir pour conquérir la Joie.

Vous irez deux par deux pour vous garder du mal,

Par les forêts, les fleuves, par toutes les voies

Ouvertes sur les solitudes de lumière;

Vos bonheurs assouvis sentent déjà la cendre;

Vous chasserez de nuit, de jour, jusqu’aux frontières

De l’âme où vous n’avez jamais osé descendre…

Mais les compagnons de quête s’égarent, manquent de courage, meurent de manières diverses: folie, fièvre, froid, vertige … le Précieux Sang est resté hors d’atteinte pour la plupart tandis que ceux qui ont accédé à la source du Vrai Sang sont morts d’amour ! Le poète se retrouve seul, toujours en quête. Il n’est pas si simple de conquérir la Joie ! C’est d’abord l’errance dans les déserts de la souffrance, dans les efforts vains de

(…) la pauvreté de l’esprit, volontaire,

Où les bouffées de Dieu montent comme des vagues,

Où les amours de soi rôdent comme des loups.

Le mode d’expression de Patrice de La Tour du Pin, on le comprend bien, est métaphorique. Le décor du marais, surmonté de brouillards immenses qui parfois s’élèvent, les forêts, les fleuves parlent à l’imaginaire pourvu qu’on ait connu, comme le poète, un tel paysage, ou qu’on ait lu Le grand Meaulnes, roman d’une quête amoureuse et tragique. Ce décor figure le monde où chacun vit, dialogue ou se bat avec lui-même de manière plus ou moins courageuse…

Allez, envolez-vous tels des oiseaux de proie

vers ces marais noyés de brouillard et de fange

Et vous découvrirez après la mort d’un ange,

Tout ce qu’un cœur scellé peut contenir de Joie…

Telle était l’injonction à l’origine de la chasse, de la quête.

Le poète de la Joie

L’univers créé est, ou peut être, le territoire où réside la Joie. En silence, à l’écart, le poète en capte la beauté sauvage et par son langage puissant en livre un reflet qui nous la révèle, à supposer qu’on en ait perdu l’intuition, qui ne serait réservée qu’à certains :

Montagnes qui sans voix bénissez le seigneur,- où

Prendrez-vous des voix pour bénir le seigneur,- si ce

N’est aux cœurs liés à la loi de monter ?

On en déduit que la vocation de Patrice de La Tour du Pin telle qu’il l’affirme est plutôt aristocratique. La référence au psaume 148 confirme qu’il ne cherche pas l’inspiration dans les événements de sa vie mais dans une attention tendue vers la louange du maître de la Création. Le poète est un élu de Dieu :

Annonce-moi comme un prophète, comme un prince,

Comme le fils d’un roi d’au-delà de la mer.

Il est, si jeune ! Sans illusion sur les autres, au cœur moins noble :

Je les voyais lumineux et cerclés d’ombre,

Mais difformes, mêlés à la tempête où je me débattais,

Comme d’ironiques épaves inconscientes.

De pauvres âmes en somme !

Le Christ, entrevu et perdu de vue

« Christ » apparaît explicitement dans deux titres de poèmes. Le texte fait référence à la Passion, qui se trouve au cœur de la sensibilité du poète, plutôt qu’à la Résurrection.

(…) Tout gravitait autour du Christ.

Solitude ! Quand on est seul avec Lui,

Quand on le caresse doucement, quand on le console,

Quelle absence donnerait un tel vertige ?

Or la foule, par sa lâcheté d’âme, s’en vient pour l’achever. Le poète ne garde que « la tragique vision d’un Christ bouleversé ».

Pourquoi lire Patrice de La Tour du Pin, Max Jacob, Marie Noël, Pierre Emmanuel… ? Pour découvrir, comme on le fait quand on admire des tableaux inspirés par les scènes des évangiles, une « vision », justement, vision du Christ réfracté par une conscience persévérante, vision parfois déroutante, pas forcément juste, mais qui nous pousse à réfléchir, à renouveler notre propre attente. Un passage d’ailleurs prend en compte le problème de la réception de ce texte très personnel :

D’autres ont ri de mon récit à perdre haleine,

Mais par quels sens l’ont-ils compris ? A peine

Ont-ils pu pénétrer mes plus inquiets désirs,

A peine ont-ils suivi le fil de cette histoire

Où l’on voit, paraît-il, des enfants s’allier

A des anges créés dans un laboratoire (…)

D’autres plus incisifs ont mieux compris le thème (…)

Un seul s’est souvenu de ces anges sauvages,

Tels que je les ai dits dans leur vol et leur mort …

Cette déception du poète devant la tragédie renouvelée du Christ ou les attentes plates des hommes ordinaires conduit Patrice de la Tour du Pin à une juvénile et violente diatribe contre « la foule abrutie et lourde des touristes » de la vie. L’issue pourrait être de se tenir à l’écart, le cœur indifférent, au centre du beau domaine hérité de sa famille ou alors d’essayer d’en sauver quelques-uns, « les moins lâches du moins »… Tempête sous un crâne !

Bien des passages laissent penser que le poète choisit le mode silencieux, si j’ose cette métaphore !

A l’aube sur les eaux dormantes,

Fais le silence de ton cœur (…)

Reste en toi-même : que t’importent

Le jeu des autres, leurs plaisirs ?

Taisons-nous : ce mystère a besoin de silence.

Or Patrice de La Tour du Pin a été effrayé de la qualité de poète christique qu’on a voulu attacher à sa personne assez rapidement ! Le poète amoureux du Christ a dit à ceux qui l’entouraient :

– Je ne suis pas le poète christique. Ceux qui m’appellent par ce nom me font du tort – et ce n’est pas à vous de juger si je suis une terre d’élection.

Et d’ailleurs, posons-nous la question : en quoi est-on témoin du Christ en composant de la poésie ? Que transmet-on ? Transmet-on la Parole ? Peut-on faire de la « théopoésie » comme on fait de la théologie ?

Je ne suis pas son inspiré, ni son prophète,

Et les grands inspirés, comment étaient-ils faits ?

On le constate, il s’agit d’un mouvement inverse de l’élan inaugural, et la question sera en suspens jusqu’à la fin. Illuminations/Doute.

– Beauté de la Création : « Lécher la rosée à même les pétales », « Le fantôme de l’éternelle inquiétude est desséché. »

– Beauté de la femme. Pas de quête sans princesse … et c’est l’hymne à « Laurence endormie » et ses cinq strophes, qu’il faudrait citer toutes puisqu’elles ne forment qu’une seule phrase, comme une caresse qui glisse des pieds à la chevelure, magnifique poème d’amour.

Le Christ est pressenti. Intuition soudaine, dont la surprise est rendue par la brièveté des vers. – Mais …

Mais c’est le Christ voilé.

Une tête qui m’enchante

Par son sourire lointain…

Mais quelle ombre décevante

Cèle ce masque divin ?

Au fil des saisons, la désespérance

Voilà que de septembre, on passe à novembre. Le bonheur a fait abandonner « le silence et le vent des cieux paludéens ».  Mais à rebours le malheur et la mort inlassable creusent la blessure intérieure : « J’étais alors navré au plus profond de ma foi » constate un peu plus tard le quêteur de Joie. C’est décembre. « Maintenant le ciel est vide et sale ». La chasse s’est fourvoyée complètement, elle est devenue auto-destructrice :

Nous avons touché les confins

De la désespérance humaine

Et les remèdes à nos peines

Nous les avons jetés aux chiens.

Deux épîtres d’un quêteur de Joie sont adressées à un certain Lorenquin, sorte de guide intellectuel, qui répondra. Légende que tout cela ? Rappelons-nous : « Tous les pays qui n’ont plus de légende … »

Petite mythologie de Patrice de La Tour du Pin dans La Quête de joie

Un décor binaire oppose les bas-fonds et les cimes, le choix de l’un ou l’autre monde balance perpétuellement, mondes également violents (sauvages), et ce qui est notable, également connotés positivement. Pour les cimes, on le comprend aisément; pour les marais, c’est plus bizarre. Mais c’est le lieu où se forme la vie, vie des enfants sauvages de Septembre aussi bien que des oiseaux migrateurs. Ces deux lieux ont une force propre et exercent une puissante attraction.

En opposition avec ce décor d’ampleur cosmique, un jardin :

C’est un jardin secret et tranquille où s’amassent

Les iris blancs et les hautes touffes d’asters

Et les tapis serrés de campanules basses.

Aucun vent n’y pénètre du ciel grand ouvert (…)

Et « Quête de Joie » est inscrit sur toutes choses.

C’est dans cet endroit que se rejoue la passion du Christ. On y trouve aussi trois juges impitoyables, qui condamnent le livre, inspiré du démon, alors que

Les pages (…) devraient refléter la présence

De Celui qu’on ressent comme un cœur inconnu.

Seuls deux personnages ont un nom. L’un a un nom inhumain, Ullin, dont il est dit que c’est un cri d’animal. Celui de la chouette, probablement, oiseau nocturne au symbolisme déjà marqué dans l’antiquité (Sagesse et par la suite Foi), oiseau sauvage, qui voit dans les ténèbres, donc qui sait. Ullin incarne l’intelligence. C’est le tentateur. Il mourra finalement sous la plume ironique du poète :

Un livre – et je l’ai cru royal

de la méthode du froid de l’âme

Considérée comme route unique de la Joie.

(…) maintenant je vais t’abandonner …

L’autre a un nom qui lui fait écho, Lorenquin. Et d’ailleurs les conseils qu’il prodigue au quêteur de Joie qui fait appel à lui vont dans le même sens que ceux d’Ullin. Tout un grouillement d’anges, d’enfants sauvages, de compagnons de quête peuvent sembler composer un chaos. Sans doute, comme on peut parler de chaos intérieur quand on est bouleversé ou dans la confusion, ou dans la recherche.

Pour conclure

On ne devrait jamais « expliquer » la poésie, c’est-à-dire déplier ce qui est plié dans le texte, tirer les fils et découdre la broderie des mots. Elle est faite pour être dite, à voix haute ou à voix basse. Mea culpa !

Oui ! Patrice de La Tour du Pin est loin d’être un naïf en poésie et dans ce premier livre on lit aussi d’autres poètes dont il s’était, supposons-le, imprégné. Supervielle, dédicataire du troisième poème, et qui lui mettra le pied à l’étrier pour entrer chez les éditeurs et le cercle des poètes vivants, génie tutélaire. Rimbaud, dont « Le bateau ivre » me paraît tellement en arrière-plan du poème « Au-delà de la joie »… Mais à chacun de lire ce texte avec sa propre grille culturelle et spirituelle !

Que se passe-t-il si on ne lit que ce premier livre, qui ne sera d’ailleurs pas finalement le premier dans la Somme de poésie ? On se rend compte que l’on reste en suspens, que le mouvement de penser DOIT continuer quelque part, qu’il faut donc continuer à lire le reste de l’œuvre de Patrice de La Tour du Pin. C’est pourquoi sans doute la reprise dans la collection Poésie/ Gallimard de La Quête de joie a été augmentée d’une anthologie de Somme de poésie, intitulée Petite Somme de poésie, qui donne une idée de l’architecture générale de ce grand projet, qui occupa Patrice de La Tour du Pin sa vie durant. Condamnant la poésie élégiaque, Patrice de La Tour du Pin a construit une mythologie un peu compliquée à déchiffrer au départ tout simplement parce qu’elle n’est pas une reprise d’une mythologie ancienne, disons gréco-romaine, mais qu’elle est inventée progressivement pour construire un récit dont la beauté reste énigmatique et « sauvage », pour paraphraser son vocabulaire.

C’est un poète !

Bibliographie

La Quête de joie, suivi de Petite somme de poésie, Patrice de La Tour du Pin, présenté par Maurice Champagne, poésie/Gallimard (1967, réédition en 2012)

Somme de poésie, I, II et III, Patrice de La Tour du Pin,  est disponible en plusieurs tomes chez Gallimard

Patrice de La Tour du Pin, présentation , choix de textes, bibliographie, portraits, fac-similés, collection Poètes d’aujourd’hui numéro 79, Editions Pierre Seghers (1966)

Emission sur rcf du 21 février 2011 : « Patrice de la Tour du Pin, un poète au service de la liturgie »

– Biographie, bibliographie, actualités de Patrice de la Tour du Pin sur le site WEB de la société des amis de Patrice de la Tour du Pin. On y voit de très belles images du domaine familial du poète, le château du Bignon.   http://www.patricedelatourdupin.fr/

Michèle BEAUXIS-AUSSALET

 

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