Jean-Marie Salamito: Monsieur Onfray au pays des mythes

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Jean-Marie Salamito – Monsieur Onfray au pays des mythes, Réponses sur Jésus et le christianisme – Ed. Salvator, 2017

A qui devons-nous cette excellente petite mise au point sur le christianisme des premiers siècles ? Sur des problèmes qui, pour être connus par les spécialistes, n’en sont pas moins utilement documentés par l’auteur, tels celui de l’existence historique de Jésus, de la personnalité et du rôle de saint Paul, de la place et de l’apport des Pères de l’Eglise, celle de l’empereur Constantin dans l’établissement de l’Eglise, etc. ?

A Jean-Marie Salamito, bien sûr, spécialiste du christianisme antique et professeur à la Sorbonne, mais derrière lui, et comme au-dessus de lui, ombre portée inquiétante, au philosophe Michel Onfray qui, dans son ouvrage intitulé Décadence (Flammarion, 2017), s’en prend avec virulence aux origines du christianisme et a provoqué l’écriture du petit livre en question. Disons-le tout de suite : nous n’avons pas lu le livre de Michel Onfray, et donc nous n’en parlerons pas. Mais sans doute contient-il quelque vertu, puisqu’il est à l’origine du livre Monsieur Onfray au pays des mythes. Quelle que soit la valeur de son livre, le philosophe a eu le mérite de faire réagir et de procurer par l’intermédiaire du petit texte de JM Salamito, les mises au point historiques, religieuses et culturelles qui s’y trouvent.

Nous connaissons tous Michel Onfray, ses prises de position anticléricales notamment. Apparemment, là il pousse le bouchon assez loin : Jésus n’a pas existé (il est réduit à n’être plus qu’un « concept »), saint Paul n’est qu’un petit juif violent et teigneux, un névrosé qui a imposé sa haine du corps et de la sexualité à l’Occident tout entier ; les pères ne sont qu’un ramassis d’antisémites, le monachisme rime avec masochisme, Constantin a mis en place un césaropapisme totalitaire sans lequel le christianisme serait demeuré une petite secte insignifiante, et Augustin n’est rien d’autre qu’un diabolique monstre politique, roulant pour un pouvoir temporel. Bon. Disons que tout le monde peut se tromper… Et surtout, on sait maintenant qu’Onfray pense vraiment tout ça, donc chapeau à JM Salamito d’avoir eu le courage de faire son livre pour le dire clairement. Cela ne retire pas à Michel Onfray son rôle d’agitateur d’idées, de provocateur et d’incitateur à penser. Il est comme Voltaire, indispensable à une certaine idée de l’intellectuel qui ose se saisir des thèmes et des modes, et qui les défend à sa façon, parfois avec habileté, parfois avec outrecuidance. C’est notre Depardieu de la pensée, un fougueux mousquetaire, un peu ogre, qui passe sans trop s’inquiéter de les écraser sur les plates-bandes des pratiques et des territoires, et même s’il se gourre, on n’en admire pas moins le geste et la prestance.

Le livre de JM Salamito le démontre : Michel Onfray pousse à réfléchir, à vérifier, à critiquer, à dénoncer. Il semble le faire de manière désinvolte et anti-scientifique ; cela a cependant l’avantage de mettre en branle le travail de vérification, de confrontation, de documentation, et l’approche mesurée et nuancée avec laquelle cela est fait par JM Salamito démontre qu’une provocation contient peut-être autant de vertu qu’une présentation neutre des faits, qui peut-être n’aurait pas fait se lever de sourcils, ni surtout de lecteurs pour acheter le livre. Au lieu de ça, Michel Onfray, en sacrifiant sa probité et sons sens critique (dont peut-être il ne se soucie pas beaucoup ?), oblige les chrétiens que nous sommes à réinterroger notre héritage, à le revisiter posément et sans précipitation pour vérifier que ces accusations et ces travestissements ne contiennent rien d’exact ni de plausible. Peut-être même que cette entreprise aura l’effet bénéfique de comprendre d’où viennent les attaques et les critiques, et pourquoi elles sont encore si virulentes ? Pourquoi le christianisme n’en sortirait-il pas grandi, car plus humble et plus fidèle à sa part de vérité ? Michel Onfray aurait ainsi fait œuvre profitable si l’histoire et la théologie chrétienne voient dans ses divagations une occasion de serrer d’encore plus près le lien avec leurs sources, de les faire connaître, de les exprimer encore plus clairement et précisément. Le christianisme est une religion compliquée, qui requiert un effort continu de présentation et d’explicitation. Par exemple, s’il est si évident, s’il est si acquis que Jésus a bien existé, pourquoi peut-on si facilement mettre en doute cette existence ? L’actualisation du travail de fondation de cette évidence est rendue nécessaire par l’attaque même. C’est vrai également pour saint Paul, encore si mal connu, si facilement dévoyé comme traître au message de Jésus, comme représentant emblématique d’une détestation nietzschéenne de la vie et de l’homme (ou du surhomme). Reprendre encore ce travail de mise à disposition des sources, de dénonciation des abus, de rétablissement des faits et de vulgarisation de l’exactitude historique, est indispensable et toujours nécessaire ; c’est une des missions des théologiens.

On trouvera donc dans Monsieur Onfray au pays des mythes une excellente mise au point des arguments démontrant l’existence historique (en chair et en os) de Jésus, ce qui ne veut pas dire ipso facto que le personnage en question était le Messie ou le Fils de Dieu, mais simplement qu’il a, comme vous et moi, homme parmi les hommes, vécu une vie terrestre. Il n’est pas un « concept » (dixit M. Onfray), mais une personne historique, au même titre que Ponce Pilate, Jules César, Napoléon ou Charles de Gaulle. Les chrétiens croient davantage le concernant : mais ce n’est pas parce qu’ils croient à ce « plus » qu’il faut lui retirer ce « moins ». L’argument principal établissant l’existence de Jésus, disons-le car c’est épistémologiquement important, consiste en l’accord quasi unanime des spécialistes (archéologues, historiens, exégètes). Cet accord est la résultante de deux siècles de travaux, de controverses et de recherches, depuis les prolégomènes avec Reimarus et Strauss jusqu’à aujourd’hui, dans ce l’on a coutume d’appeler « la quête du Jésus historique ». Cet accord de la communauté scientifique est important car comme dans toutes les sciences il témoigne d’un niveau satisfaisant du faisceau de signes et d’hypothèses aboutissant à la vérification de celles-ci. Que M. Onfray, philosophe et non pas historien, néglige cette unanimité n’est pas en soi un problème très grave (le ridicule retombe sur lui et sur personne d’autre), car au moins, comme je le proposais plus haut, son « geste » a le mérite de faire réagir.

Concernant saint Paul, JM Salamito commence par bien lister les textes qu’on lui doit certainement, à côté des textes moins sûrs. Il Examine la question de l’intention des textes en question, et réfute qu’ils soient animés d’une volonté d’autojustification apologétique. Paul au contraire examine dans ses épîtres les questions que se (ou lui) posent les chrétiens des communautés qu’il a fondées, et tâche d’y répondre au mieux avec une intelligence et une conviction magistrales qui lui viennent de son expérience de converti. JM Salamito examine le texte difficile où Paul parle de l’écharde dans sa chair (2Cor 12,7), passage dont M. Onfray veut faire l’indicateur d’une maladie physique aboutissant à l’impuissance sexuelle de l’apôtre. Il remet en contexte cette expression, pour bien indiquer qu’il s’agit d’une adversité intérieure considérée par Paul comme une humiliation nécessaire au vu de la tentation toujours présente de se glorifier spirituellement.

Dernier aspect dont je traiterai dans cette recension et qui occupe le dernier chapitre du livre de JM Salamito : l’association que fait M. Onfray entre christianisme et soif de pouvoir. Il me semble qu’à un certain niveau de la question, il touche juste : l’Eglise a longtemps été détentrice d’un pouvoir temporel, et pas seulement spirituel, au rebours de la séparation énoncée dans l’aphorisme christique « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mat 22,21). Elle a joué le jeu des puissants, et a exercé une emprise sur les consciences, voire une oppression, dont elle ne s’est déprise, en France puis dans les nations qui ont suivi cet exemple, qu’à son corps défendant. Mais quand même, si les formes historiques du christianisme ont été marquées par le pouvoir politique et pas seulement divin, il faut cependant rappeler qu’elles se sont régulièrement démarquées du pouvoir temporel. L’histoire de l’Eglise comprend cette composante d’indépendance vis-à-vis des rois et des empereurs ; Plusieurs d’entre eux ont été excommuniés, et les menées encore récentes pour influencer l’Eglise dans un sens favorable aux pouvoirs en place témoignent de cette séparation qui vient de Jésus, et d’ailleurs aussi de Paul (« tout pouvoir véritable vient de Dieu », Rom 13,1). Aux sources du christianisme, il y a cette reconnaissance de l’autorité civile, qui va de pair avec celle dévolue à Dieu. Le chrétien n’est pas au-dessus des lois. Le cas de l’empereur Constantin, discuté par JM Salamito pp. 128-133, et dont M. Onfray fait la figure de la politisation du christianisme, est plus complexe qu’il ne le dit. Notamment il remet en question l’affirmation selon laquelle l’état romain des 4e et 5e siècles aurait été un « état totalitaire chrétien », expression pour le moins problématique et probablement anachronique.

Yves MILLOU

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