Jean Druel: je crois en Dieu – moi non plus

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Jean Druel – Je crois en Dieu – Moi non plus, Introduction aux principes du dialogue interreligieux   Cerf  2017 

Connaissez-vous les quatre niveaux de langage qui interviennent dans le dialogue interreligieux ? Il y a les niveaux scientifique, dogmatique, sentimental et symbolique. Le premier se réfère aux faits historiques, aux dûment établis pour chaque religion, par exemple : les chrétiens reconnaissent 4 évangiles, ou bien Jésus et Mohammad sont des personnages historiques, ou encore La Torah est le livre sacré des juifs ;

les énoncés dogmatiques sont ceux qui sont reconnus par chaque tradition de pensée comme collectivement intrinsèques à elles, par exemple : Mohammad est le prophète de Dieu, Jésus-Christ est ressuscité, tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Ce sont des énoncés qui relèvent en général de la théologie (éventuellement de la philosophie) et ne sont pas démontrables en dehors de ce cadre. Le niveau sentimental consiste en les réactions personnelles des individus vis-à-vis de la foi (la leur ou celle des autres), par exemple : les gens ont peur de l’islam ; le latin à la messe c’est dépassé ; les juifs se pourrissent la vie avec leurs interdits. Enfin, le niveau symbolique : par exemple, le Coran est présence de Dieu, l’homme est au sommet de la création, le Ramadan est un temps de fête, l’eucharistie est le cœur de la foi… Ces énoncés de nature plus culturelle que dogmatique se situent à la frontière de la religion, de la poésie et de la mystique, mais s’ils sont reconnus par les autorités religieuses, ils peuvent éventuellement se transformer en dogmes.

La reconnaissance de ces quatre niveaux d’énonciation permet selon l’auteur, qui les a expérimenté à de nombreuses reprises (il est directeur de l’Ideo, l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales, au Caire), de se situer sur un terrain d’échanges productifs en matière de dialogue. Si l’on ignore à quel niveau l’on parle, ou l’autre nous parle, on risque fort de se lancer les arguments à la tête et de ne déboucher sur rien, parce que la discussion ne fait pas se rencontrer des opinions de même nature. Si un chrétien et un musulman parlent ensemble de la nature de Dieu et que le musulman reproche au chrétien l’étrangeté de l’Incarnation, cela ne servira à rien au chrétien de dire que pourtant celle-ci est l’événement le plus important qui soit arrivé dans l’univers tout entier : l’un est sur le terrain dogmatique, l’autre sentimental. Si l’on replace le débat au bon niveau, on est alors dans un deuxième temps à même de prendre au sérieux l’interrogation qui vient de l’autre, et de lui faire crédit qu’elle provient d’une pensée rationnelle et cohérente. On sera sans doute renvoyé vers la rationalité propre à chaque régime croyant, voire au cercle dans lequel cette rationalité se meut, mais l’interrogation aura fait saisir la validité de chaque cercle, et les raisons de l’autre auront été intériorisées avec bénéfice pour les deux parties.

Ce petit livre qui se lit très facilement contient encore d’autres conseils et règles du dialogue, comme le fait qu’il faut placer les échanges ailleurs que dans la revendication de « l’objectivité », car cette revendication est sans doute un travestissement de la nature différente du niveau d’énonciation où l’on se trouve. De même, la vérité et l’erreur ne sont pas propres à la seule strate factuelle ou scientifique du dialogue. Le niveau sentimental a sa vérité, le niveau dogmatique aussi. Simplement, il faut savoir y reconnaître une vérité de vécu personnel, ou bien une vérité interne à la tradition d’où elle vient. Si je sais me situer dans cette tradition, avec ses présupposés à elle, l’énoncé en principe devient cohérent. La tentation, de nature prosélyte, de vouloir faire concorder un discours de nature dogmatique avec une scientificité persuasive appartient à plusieurs des grandes traditions religieuses (certaines en sont peut-être davantage exemptes que d’autres). Le christianisme a longtemps voulu imposer à la science sa version de la création du monde ; l’islam veut lui aussi se faire passer pour la religion la plus scientifique. Mais, rappelle Jean Druel, c’est oublier que la vérité scientifique évolue : va-t-on faire coïncider des énoncés dogmatiques avec l’état de la science seulement à une certaine époque ? Il rappelle que le dogme lui aussi évolue, contrairement à ce que l’on dit souvent. Il y a une pensée dogmatique, qui s’affine, se confronte aux avancées de la science et de l’histoire, progresse et démontre par là qu’elle revêt justement un côté rationnel et non pas arbitraire. La théologie de même progresse et doit progresser, pour actualiser le donné religieux intemporel aux réalités des époques.

Le livre contient aussi de précieux « retours d’expérience », des mini-récits où l’auteur s’est trouvé confronté avec des situations de dialogue qui l’ont transformé, ou bien frustré, car même bien conduit (c’est-à-dire en observant les règles énoncées ci-dessus), le dialogue n’aboutit pas toujours. Il raconte ainsi que son couvent avait pour pratique de chanter tous les soirs le Salve regina, et que, pour varier un peu, il avait proposé d’introduire de temps en temps un autre chant. Mais il y avait eu un blocage, sans doute de la part de frères âgés. Notre auteur décide alors de s’adresser en tête à tête à un des « bloqueurs », et finit par comprendre que ce n’était pas tant le chant auquel tenait ce dernier, qu’à la pratique constante de chanter un même chant tous les soirs. La demande de varier les chants s’opposait non pas à l’introduction de chants nouveaux, mais à la rupture d’une pratique de chanter toujours la même chose. Sans la discussion qui a permis de faire émerger cette différence, il n’aurait pas compris et le blocage aurait persisté, sans doute avec rancœurs de part et d’autre. Cet exemple n’est pas « interreligieux », mais met bien en lumière la nécessité du dialogue pour élucider les incompréhensions. Et cela, même au sein de notre propre tradition.

Voici un autre exemple. Jean Druel est devant des étudiants musulmans, en présence de leur enseignant, et leur expose ses principes du dialogue interreligieux, les quatre niveaux d’énonciation, etc. Tout se passe bien, les bonnes questions sont posées, les échanges vont même au-delà d’une simple appropriation. A la fin de l’exposé cependant, l’enseignant musulman prend la parole « et explique qu’être musulman, c’était précisément croire qu’il n’y a pas de distinction entre différents niveaux d’énonciation » (p. 146) Passé le premier moment de stupéfaction, l’auteur essaie de comprendre : « pour lui je parlais nécessairement en tant que chrétien, et il ne pouvait m’écouter qu’en tant que musulman (…) il ne pouvait pas imaginer que je puisse m’en tenir à un niveau purement linguistique. » (p. 147) Le professeur musulman ne pouvait envisager qu’un religieux chrétien puisse ne pas vouloir convaincre, pour lui tout discours d’origine chrétienne était forcément prosélyte, donc dogmatique. L’aspect scientifique dépendait forcément du niveau dogmatique, croyant…

Ceci me suggère un commentaire personnel. Qui sait si cette attitude de promotion du dialogue interreligieux n’est pas une spécificité occidentale, lointain fruit de la « liberté du chrétien » si chère à Luther et qui découle de la foi au Dieu judéo-chrétien ? Et pourtant la requête de rationalité indépendante du discours de foi n’a-t-elle pas longtemps été, même en régime chrétien, considérée comme une offense au Dieu tout-puissant, un errement loin de l’humble obéissance qu’on lui devrait en tout temps ? La tâche du dialogue serait alors de faire naître chez l’interlocuteur une humanité libre, qui pourra continuer à adorer un Dieu tout-puissant, mais dont la toute-puissance admet face à lui une liberté, sinon une égalité. En de belles lignes, l’auteur de « Je crois en Dieu – moi non plus » décrit combien la découverte et l’intériorisation des différences constitue un enjeu essentiel dans des sociétés et des cultures identitaires hérissées les unes contre les autres. C’est déjà énorme. Si nous savons nous parler, nous accepter différents, quel progrès. Mais est-il impossible d’espérer qu’une unité soit un jour possible au-delà de ces différences ? Qu’une communion humaine raisonnable soit possible – après tout, tout homme porte en lui l’humaine condition ; et le bon sens est la chose du monde la mieux partagée… Est-il envisageable d’espérer que le dialogue débouche sur la fraternité ? Cet exemple montre en tout cas le chemin qu’il reste à parcourir.

Yves MILLOU

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