Dieu créa…

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«  Dieu créa »[1]

Le texte mentionne : « Dieu créa ». Le sens du verbe créer est précis. Il désigne l’action de faire exister quelque chose à partir de rien. Il ne s’agit pas d’une transformation car il n’y a pas d’éléments constitutifs initiaux. La création ne peut être que si elle porte sur la totalité de ce qui survient.

La théorie de la création du monde est une question centrale. D’abord pour une question de logique : le problème est-il pensable en dehors de la révélation biblique ? Ou, au contraire, ne l’est-il que dans le cadre de la révélation biblique ? Le problème de la création du monde est étranger au questionnement philosophique. Il ne se pose pas aux philosophes de l’Antiquité. Platon et Aristote l’ignorent. Ce dernier affirme que le monde est éternel. La notion de création serait le produit d’une interrogation mythologique. Le texte biblique l’utilise explicitement. Les philosophes et les théologiens confrontent la théorie d’un monde éternel à celle d’un monde créé. Au XIIIe siècle, Bonaventure et Thomas d’Aquin, pourtant tous deux théologiens, s’opposent sur le sujet[2]. Si le premier, donnant la priorité à l’autorité de la Bible, affirme la création du monde, le deuxième, plus prudent, estime qu’il est impossible de trancher le débat. Le thème de la création disparait progressivement de la philosophie[3]. Au XIXe siècle, Arthur Schopenhauer et Ludwig Feuerbach assimilent la notion de création à un paradigme « pseudo philosophique ». Aujourd’hui, l’hypothèse d’un monde créé, combattue par la majorité des scientifiques, semble pourtant être une hypothèse métaphysique dépassée.

Ensuite pour une question de représentation. La notion même de création heurte la raison. Un acte créateur n’est-il pas un acte incompréhensible ? Et cela pour deux raisons : parce qu’émerge quelque chose d’inattendu, et parce que le geste qui est cause de cette émergence est imprévisible. Comment l’être peut-il provenir du non-être ? L’action de produire de l’être à partir du non être n’est possible que pour un dieu. Le récit biblique de la création ne mentionne pas que Dieu crée à partir de rien. Le terme de « création » n’implique pas une notion métaphysique d’une création à partir de rien[4]. La création part de Dieu. Le texte révèle que Dieu est l’origine et le commencement. L’acte créateur s’effectue par la parole : « Dieu dit ». La création est un effet de la parole divine. Dieu nomme ou appelle à être[5].

Le texte interroge : le monde existant est-il le fruit d’une volonté divine, du chaos ou du hasard ? Il n’explique pas la ou les raisons qui aboutissent à la création. S’interroger sur la raison pour laquelle Dieu crée est-il dénué de sens ? Malebranche répond que ce que Dieu désire n’est pas quelque chose dont il est privé car « il se suffit à lui-même »[6]. Au XVIIe siècle, Spinoza insiste en précisant que la théorie selon laquelle Dieu poursuit une fin détruit la perfection de Dieu[7]. Cependant, il est possible d’admettre que Dieu agit selon une fin qui inconcevable à l’homme. La tradition théologique insiste sur l’amour divin. Au XIXe siècle, F. W. J. von Schelling évoque la folie d’un dieu inachevé et dépendant des êtres[8]. Mais le texte biblique ne renseigne pas sur l’idée initiale de Dieu.

« Le ciel et la terre »

Dieu crée successivement le ciel et la terre. La création s’achève par le repos. Le récit surprend par sa précision et sa nouveauté. En effet, aucun texte antique contemporain ne présente une vision d’ensemble de la genèse du monde dans une version aussi unifiée. Les textes mésopotamiens ne s’intéressent au monde que par le biais des généalogies des dieux. Seul l’Enuma Elish, l’Épopée de la Création, un texte rédigé en akkadien, daté d’environ 1100 avant notre ère, présente un récit complet[9]. Les langues anciennes qui précèdent l’hellénisme n’ont pas de terme pour désigner l’univers et son unité. Il est même probable que le terme même de « monde » soit d’apparition tardive. Or il faut un terme pour désigner une chose.

Au XXIe siècle, il n’est plus guère question de lire la Genèse au sens littéral comme l’ont fait les Pères de l’Église et les théologiens médiévaux, de Basile le Grand à Thomas d’Aquin. Les connaissances scientifiques actuelles imposent un récit différent de celui de la Genèse[10]. Déjà au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières remettent en cause la lecture historiciste du récit biblique. Le monde est souvent analysé comme régi par des lois mathématiques ou physiques immuables et déterministes. La Genèse n’est pas un traité de cosmologie.

Les recherches en physique et en astrophysique récentes enseignent que la matière, l’énergie, le temps et l’espace seraient apparues il y a plus de 13 milliards d’années. La Terre se forme il y 4,5 milliards d’années. Longtemps, les scientifiques identifient un « commencement » nommé souvent « Big Bang ». Cette expression, utilisée pour la première fois en 1927, est associée à une assimilation du « commencement » à une dilatation brutale. La découverte de l’expansion de l’univers permet au moins deux interprétations. La première est qu’il y a une conservation de la matière déjà existante. La deuxième est que l’expansion s’accompagne soit d’une destruction, soit d’une création de matière. Cette deuxième hypothèse n’est pas neutre et invite à théoriser un univers stable et éternel. La première, au contraire, soutient que l’univers a un âge et n’est pas éternel. Le point « zéro », s’il existe, est pour le moment insaisissable. Il échappe à toute objectivation et à toute mesure. Mais il marque le début d’une évolution encore inachevée.

Malgré ces découvertes, le récit de la Genèse continue de fasciner, de questionner. Certains scientifiques s’interrogent désormais sur un « pré-big bang »[11]. Certains avancent que si l’on ne sait pas ce qu’il y avait auparavant, on peut juste faire des hypothèses sur ce qu’il n’y avait pas auparavant. Aussi, d’autres, refusant les découvertes scientifiques, défendent le texte biblique comme l’unique récit possible des origines du monde. Ils défendent la théorie dite « créationniste ». D’autres, plus prudents ou plus ouverts, tentent de lier récit biblique et découvertes scientifiques. Ils proposent la théorie dite de l’« Intelligent Design ».

Le récit de la Genèse ne fait pas de la création du ciel et de la terre le centre d’intérêt du récit. Son objet n’est pas de décrire le monde. Le texte biblique n’est ni un traité de physique antique ni une cosmologie. La désignation du ciel et de la terre indique que le « monde » n’est pas pensé en une totalité unifiée. Seule l’énumération de ce qui est forme la totalité. C’est par étapes créatrices que le monde de la Genèse advient et est. Il n’est pas pensé, régi par des causes ou finalisé. Il faut attendre le monde grec pour que l’homme recherche une harmonie universelle en liant les notions de causalité et de finalité[12]. Les philosophes antiques cherchaient à identifier la structure de l’univers, à en identifier le centre. Le texte biblique fait-il de Dieu le centre de l’univers ? Les philosophes et les théologiens s’interrogent. Dieu reste-t-il hors du monde ? Devient-il dans le monde ? Il n’est en tout cas pas le monde. Pourra-t-il être un objet de l’expérience sensible ? Être un objet de connaissance ? Les arguments proposés sous une forme rationnelle ne peuvent apporter de réponses satisfaisantes. La narration du texte biblique a un tout autre objectif. En présentant un Dieu présent au monde et actif à le créer, il insiste sur le fait que Dieu est pleinement un Dieu relationnel.

« Que les eaux pullulent d’un pullulement d’êtres vivants »

Le récit de la Genèse accorde à l’eau une importance essentielle. Il mentionne explicitement que les eaux doivent pulluler d’êtres vivants. Les chercheurs contemporains s’accordent pour dire que les conditions environnementales jouent un rôle central dans l’apparition de la vie puis de l’homme. Tous sont unanimes pour admettre que la vie est apparue dans l’eau. Le texte nomme les « êtres vivants ». Les scientifiques peinent à définir la vie. Elle est davantage observable que définissable. Les scientifiques, empiriques, l’opposent à l’inerte et au mort. Au XIXe siècle, Lamarck estime que la vie se caractérise par la finalité. Les néolamarckiens ajoutent que cette finalité s’explique par la conscience de l’être vivant lui-même. Selon Raymond Ruyer, il existerait une conscience organique[13]. Mais une telle définition ne résiste pas aux critiques. D’abord parce que la conscience peut difficilement causer la transformation d’un organe. Et parce que l’existence de la conscience peut être un effet de la matière sans que pour autant elle-même soit cause de quelque chose. Aussi faut-il envisager l’existence d’une finalité non consciente que certains vont nommer « instinct ». Mais cet argument n’est pas davantage soutenable. Certains scientifiques définissent la vie à partir des caractéristiques observables : les êtres vivants ont une structure interne complexe et sont autonomes ; leur corps forme lui-même sa propre substance à partir de celle qu’il puise dans son milieu. Les êtres vivants se maintenant en vie en s’alimentant et en utilisant de l’énergie ; ils sont capables de se reproduire et ils finissent par mourir[14]. Mais énumérer des caractéristiques ne revient pas à définir. Pour beaucoup, la vie demeure, pour le moment, un mystère.

Les recherches scientifiques récentes s’accordent pour énoncer qu’il n’est pas actuellement possible de dater avec exactitude le commencement de la vie sur Terre. Les premiers éléments porteurs de vie apparaissent il y a au moins 3,5 milliards d’années. Des éléments inertes, les molécules, se mettent à se combiner et aboutissent à la constitution d’êtres vivants qui évoluent au fil du temps. Les premières formes de vie à peupler la Terre sont des bactéries. Parmi elles, les cyanobactéries, les seules capables d’effectuer la photosynthèse, se multiplient et colonisent l’ensemble des océans. De ces premiers organismes sont issus la flore, la faune et l’espèce humaine. Une continuité ininterrompue relie toute vie sur la Terre.

Le récit de la Genèse énumère les différents êtres dans leur ordre d’apparition : les monstres marins, les oiseaux, les bestiaux, les reptiles… Il est tentant d’y lire une anticipation de la théorie de l’évolution. Dès l’Antiquité, Lucrèce aborde le problème de l’évolution. Au XIXe siècle, Lamarck pose le problème du transformisme : les individus s’adaptent graduellement à leur environnement par une transformation non volontaire de leur corps. Charles Darwin, bien que n’en utilisant pas le terme, avance la théorie de l’évolution des espèces[15]. Seule la continuité de toutes les formes de vie permet de comprendre le lien phylogénétique et, par conséquent, de reconstituer le cheminement de l’évolution. Tout organisme, que ce soit une plante, une bactérie ou l’organisme humain, se fonde sur l’unité du vivant. Aucune espèce n’a véritablement eu de commencement : toute espèce est issue de quelque chose qui existait avant elle. Tous les êtres vivants auraient le même ancêtre commun, désigné sous l’acronyme LUCA (Last Universal Common Ancestor) par Christos Ouzounis et Nykos Kyrpides en 1994[16]. Mais le texte biblique n’invite ni à lire une théorie de l’évolution ni à identifier en LUCA un Yahvé repensé sous une forme scientifique. Il a pour objectif de rappeler que le vivant est ce qui est partagé par les êtres et que Yahvé, par son acte créateur, est le lien qui les unit.

[À suivre]

Jean-Marc Goglin

 

[1] Ce texte est la suite de « Au commencement Yahvé Dieu », Bulletin n°8, juillet 2017, p. 3-8. Disponible en version numérique : https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/07/05/au-commencement-yahve-dieu/

[2] C. MICHON dir., Thomas d’Aquin et la controverse sur l’éternité du monde, Paris, Garnier-Flammarion, 2004.

[3] P. CLAVIER, « La création est-elle soluble dans la philosophie ? », Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, t. 137, 2012/3, p. 307-324.

[4] P. GIBERT, « Entre l’idée de création et le récit biblique », Recherche de Science religieuse, 81, 1993, p. 515-538.

[5] En hébreu, le terme est identique pour ses deux verbes.

[6] MALEBRANCHE, Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, Paris, Vrin, 2017, IX, 3 et 7.

[7] B. SPINOZA, Éthique, B. Pautrat trad., Paris, Seuil, 2014, I, appendice.

[8] Cf. E. BRITO, La création selon Schelling. Universum, Louvain, Peeters, 1987.

[9] Enuma Elish, R. Labat trad., Paris, Fayard, 1969.

[10] F. BERNARDEAU, Cosmologie, des fondements théoriques aux observations, C.N.R.S. Éditions, Paris, 2007.

[11] M. GASPERINI, G. VENEZIANO, « The Pre-Big bang Scenario in String Cosmology », Physics reports, 373/1-2, 2003, p. 1-212.

[12] R. BRAGUE, La sagesse du monde. Histoire de l’expérience humaine de l’univers, Paris, Fayard, 1999, p. 33-45.

[13] R. RUYER, Éléments de psycho-biologie, Paris, P.U.F., 1946, p. 43-45.

[14] J. DE ROSNAY, Les Origines de la vie, Paris, Seuil, 1966, p. 42.

[15] C. DARWIN, De l’origine des espèces, [1859], Paris, Garnier-Flammarion, 2008.

[16] LUCA demeure un modèle théorique et abstrait permettant de comprendre le lien phylogénétique entre les êtres vivants.

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