Pourquoi « prendre soin »?

Conférence donnée par Claire-Anne Baudin dans le cadre de la matinée de réflexion sur le soin organisée par le Service diocésain de la pastorale de la santé, le 6 mai 2017.

Texte établi par Bernard Paillot

Pourquoi prendre soin ? Cette question se pose chaque jour, dans tous nos gestes parce que le soin est une affaire d’attention et d’intention. Cela concerne les soignants et les malades, mais aussi tout ce qui fait la vie, toutes les rencontres, les amours. Pourquoi le soin ? Pour faire vivre, pour croire et pour vivre !

  1. Pour faire vivre

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  1. L’attachement humain

Au fondement, se trouve la loi de l’attachement. C’est une loi générale de croissance (cf. Winnicott) qui concerne l’animal- certains, au moins- et l’humain. C’est ce qui lie l’enfant à un référent et inversement. L’enfant qui se tourne vers sa mère, d’abord pour se nourrir et la mère qui tend le sein ; puis l’enfant qui tient la jupe de sa mère et la main de son père. Les parents, enfin, qui se réjouissent de l’indépendance de leurs enfants… Qu’est qui fait que l’on est ou que l’on n’est pas attaché. Et qu’est-ce qui le permet ? La loi de l’attachement ne dit pas tout.

La catégorie d’attachement nous aide aussi à discerner des déformations possibles des relations soignants- soignés ou aidants-aidés quand l’interlocuteur n’est pas traité à parité, comme un égal. Cela nécessite un travail intérieur continu que de  se défaire de l’intention de capter et d’assujettir. Il ne s’agit pas  de prendre soin pour prendre pouvoir ? Tout au contraire : il s’agit de prendre soin pour (re)donner pouvoir à autrui, (re)donner autorité à autrui, lui (re)donner d’être indépendant et heureux.

  1. L’option préférentielle pour les pauvres

Le propre de l’homme est dans le respect d’autrui ; un respect en parole, en geste et par le soin. Traiter l’homme en chose, c’est mourir soi-même. Il nous faut aller dans l’autre sens : veiller les uns sur les autres et particulièrement sur les  plus pauvres. C’est en 1962, peu avant l’ouverture du Concile Vatican II, que le Pape Jean XXIII avait déclaré : « L’Eglise se présente telle qu’elle est et veut être : l’Eglise de tous et particulièrement l’Eglise des pauvres ». Les malades, les blessés, les personnes handicapées sont des pauvres. Le soin requiert le respect, la discrétion, l’équité, la loyauté. Cela se joue entre la vertu (ce que nous musclons en nous) et l’Esprit (la puissance qui donne la vie – il est Seigneur et il donne la vie). Qu’as-tu fait de ton frère ?  C’est l’interpellation qui met en marche le soin

  1. La règle d’or

Elle est exprimée dans les évangiles : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 36-40 et //) et encore : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux. C’est la loi et les Prophètes. » (Mt 7. 12 //) La règle d’or représente un passage de l’individualisme possessif à l’universel relatif. On la retrouve exprimée dans toutes les cultures  religions. Le constat de son universalité, permet de dire qu’elle est fondamentalement liée à l’humain. En pratique, son respect est toujours à retravailler.

  1. Pour croire

L’attachement et la règle d’or conduisent à un obstacle.  Il faut dépasser des résistances pour passer l’obstacle

  1. Passer l’obstacle

L’attention du soin demande (presque) toujours entrer dans l’obscurité. Les métiers du soin qui accompagnent et soutiennent, qui réchauffent, nourrissent ou consolent vont demander d’entrer dans l’obscurité, là où il y a maladie, fragilité, tristesse, incendie, violence. (Nous devons tenir compte de la fragilité, celle des autres mais aussi la nôtre). Nous préférerions qu’il n’y ait pas d’obstacle à la vie et la plupart préfèrent ne pas voir les obstacles. C’est légitime : le soin lui-même ne peut pas tout porter et nous avons déjà à porter notre lot. Mais e baptême nous introduit dans l’acceptation d’un monde dont nous sommes, qui a besoin du soin de tous et qui invite à y prendre sa part. « Ainsi, le Christ en entrant dans le monde dit : « tu ne voulais ni offrande ni sacrifice mais tu m’as façonné un corps, alors j’ai dit voici je viens » ». (He 10, 5 s.) Pour le Logos, entrer dans un corps, c’est entrer dans l’obscurité, un corps mortel et qui mourra et Jésus répond : « voici, je viens. » Chacun préfère éviter l’épreuve. Ceux qui s’engagent au soin vont éviter  de s’en détourner. Ils vont dire : « voici, je viens ».  Pour prendre soin, il y a à franchir un espace de négation (de résistance). Nous ne pouvons pas le faire sur tous les plans mais pour vivre nous devons le faire là où nous sommes placés. .

  1. Dépasser les résistances

L’obstacle et les résistances sont illustrées dans un roman, de Philippe Roth, intitulé «Patrimoine, une histoire vraie», qui raconte la fin de la vie de son père. L’auteur fait l’expérience d’entrer dans la faiblesse d’un vieillard malade et il va faire une réflexion, à la fin, qui mérite que nous l’entendions : « il a un mouvement de fuite devant l’épreuve/ Il cesse d’éviter d’y penser et l’affronte et  conclut :  « du jour où l’on passe outre  à son dégoût, où l’on ignore son écœurement, où l’on se jette à l’eau pour échapper à des phobies aussi fortement ancrées que des tabous, la vie offre énormément à chérir. » » Le fardeau semble alors léger.

Pensons aussi à Ezéchiel : « À ta naissance, le jour où tu es née, on ne t’a pas coupé le cordon, on ne t’a pas plongée dans l’eau pour te nettoyer (…). Aucun regard de pitié pour toi, personne pour te donner le moindre de ces soins, par compassion. On t’a jetée en plein champ, avec dégoût, le jour de ta naissance. Je suis passé près de toi, et je t’ai vue te débattre dans ton sang. Quand tu étais dans ton sang, je t’ai dit : “Je veux que tu vives !”  Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs. Tu as poussé, tu as grandi, tu es devenue femme (…) Je me suis engagé envers toi par serment, je suis entré en alliance avec toi – oracle du Seigneur Dieu – et tu as été à moi.» (Ez 16, 4 s.) Il y a des choses comme ça, que l’on peut recueillir de notre expérience (et de la lecture de la Bible, croisée avec l’expérience), des choses dont nous pouvons dire : « Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que, cela, je le comprenais.» ou bien : « Oui, Dieu était présent, là ! »

  1. Accompagner et être soutenu – être aimé

Qui aimer ? C’est la question de l’épisode du bon Samaritain… Et la réponse est surprenante ! « Et voici qu’un légiste se leva et (dit à Jésus) pour l’éprouver : “Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? ” Il lui dit : “Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ?” Celui-ci répondit “Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même” – “Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela et tu vivras. Mais lui, voulant se justifier dit à Jésus : “Et qui est mon prochain ?”Jésus reprit : “Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho…. Jésus clos le récit en disant :” Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?” Il dit : “Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui. ” Et Jésus lui dit : “Va, et toi aussi, fais de même.” » (Lc 10, 25-37)

Nous avons là un enchaînement qui n’est pas perçu quand le découpage du texte commence seulement avec l’histoire de l’homme blessé. Cet enchaînement met en lien la recherche de la vie avec l’amour à exercer selon la Loi. Puis, pour se justifier, celui qui questionne cherche à savoir un point plus précis : qui est à aimer ? Le prochain. Et le texte de la parabole répond à cette question : quand il est dit « Jésus reprit », il reprend au début l’explication de ce qui devrait être présent en tous : Le prochain est celui qui aide ! Jésus reprend l’explication de la vie, de ce que nous sommes les uns pour les autres. Et il dit qu’il s’agit d’aimer le prochain : celui qui ne se conduit pas seulement comme un homme de la parole (prêtre ou lévite de l’époque), mais comme un homme qui prend soin et est en cela un modèle de relation. Et il s’agit d’aimer celui qui prend soin.

Celui qui aide, c’est le Christ. Nous trouvons, de façon concentrée, une même description de ce que Dieu par le Christ fait pour l’humanité : “Vous les hommes aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Eglise, il s’est livré pour elle ; il voulait la rendre sainte en la purifiant par le bain qu’une parole accompagne : il voulait se la présenter à lui-même resplendissante, sans tâche ni ride ni rien de tel ; il la voulait sainte et irréprochable. C’est comme cela que le mari doit aimer sa femme, comme son propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime soi-même. Jamais personne n’a méprisé son propre corps : au contraire on le nourrit on en prend soin. ” (Eph5, 25-29)

Ce texte présente la même expression de prendre soin, avec une énumération aussi de ces actes et de l’intention. L’acte du Christ pour l’Église et l’acte du Samaritain pour l’homme blessé sont semblables. Il s’agit d’aimer qui nous aide et d’aimer qui nous sauve, il s’agit d’aimer le Christ, Dieu rendu proche pour sauver. Et toute personne agissant comme il le fait, lui ressemblant, agissant par lui, lui permettant d’agir. Toute personne qui aide et sauve, qui nous aide et nous sauve, qui fait pour nous ce qui est bon.

C’est une réponse déroutante à plus d’un titre. Par ce “ Va, et toi aussi, fais de même” Jésus indique au légiste qui voulait l’éprouver (« qui est mon prochain ? ») un chemin en acte qui n’est pas seulement une indication en vue d’un passage de la condamnation à la miséricorde ; c’est une indication pour agir non plus dans la visée d’une bienfaisance mais dans la visée d’une ressemblance au Christ. Ce Christ qui, de façon pleine, s’approche, ne passe pas outre les blessures des hommes aux mains des brigands, les oint comme lui-même est l’oint du Père, avec l’huile et le vin pour la pureté et la douceur de la plaie, y engage sa monture et ses biens, promet son retour et la prise en charge alors des dépenses engagées. Et part. Si le légiste fait de même, agissant avec miséricorde- avec un mouvement d’entrailles, en mouvement intérieur – alors, il n’y a plus de distance entre le Christ (ici, le samaritain) et lui.

Aimer le prochain c’est aimer qui nous aide ! Cela pour entrer dans le mouvement de la vie (« la vie éternelle »). C’est troublant parce que le soin n’est pas fait pour cela officiellement. Il se présente comme désintéressé.  Il s’agit donc de percevoir en quoi ceux qui bénéficient des soins nous rendent plus radicalement vivants. En quoi ils nous réintroduisent dans le mouvement de la vie. Et percevoir cela demande du temps et de l’attention, du respect et l’l’assurance que toute vie est unique, d’immense prix. La parabole du bon samaritain est troublante aussi par rapport à une perspective volontariste et peut être sévère de la relation où il faudrait peiner pour que la relation soit bonne. Or nous sommes là dans une perspective plus douce : aimer qui nous fait du bien est une bonne idée, qui demande de la tendresse envers soi-même. Qui nous sort ainsi de l’exigence de toujours donner sans s’accorder à soi un respect nécessaire. Car s’aimer soi-même fait aussi partie du commandement.  Prendre soin fait vivre non seulement celui qui reçoit le soin mais aussi (d’abord?) celui qui le donne.

  1. C. Pour vivre

Le soin fait vivre par mémoire, intelligence, volonté.

  1. Par mémoire, pourquoi ?

Le soin engage notre histoire. Dans l’histoire du soignant, il y a parfois des traces de ce qui a conduit à choisir cela dans sa vie. Ce choix est souvent couvert d’une intention rationnelle comme le désir d’être utile. Mais sous le couvert d’être utile, adviennent aussi une sensibilité particulière à la relation d’aide. Et cette sensibilité a une histoire. Il est peu probable que l’engagement intégral de soi dans une profession ne corresponde pas à la perception vive de difficultés liées à une histoire familiale, sociale, collective etc. Le besoin suscite une réponse nécessaire. Les blessures personnelles sont parfois sous-jacentes au désir de soulager autrui. Cela n’est pas accablant. Le fait de bénéficier d’une belle sensibilité est toujours un handicap mais c’est surtout une grande richesse pour soi et pour le groupe.

Inviter à prendre la mesure de l’engagement de votre histoire personnelle dans l’engagement dans le soin. Elle importe probablement : ce que vous faîtes pour autrui, c’est ce que vous aimeriez que l’on fasse pour vous, ce que vous auriez aimé que l’on fasse pour vous, ou ce que vous avez aimé que l’on fasse pour vous. Et c’est bien, c’est la règle d’or, cette règle universelle qui se trouve aussi dans les paroles du Christ. L’engagement de l’histoire personnelle est en jeu dans l’acte du soin. Sans nécessairement l’analyser, il convient d’en tenir compte, surtout pour exercer envers soi-même la tendresse qui permet d’avancer et de ne pas se durcir dans la relation à autrui.

  1. Par intelligence

Une structuration du temps. Un rapport à l’énergie personnelle. C’est déjà un engagement de l’intelligence. Il faut y ajouter des compétences, chacun dans son domaine : ce point est central mais très encadré socialement. Les aptitudes à l’exercice sont  un engagement de l’intelligence sous l’angle de la compétence intellectuelle mais aussi manuelle, artisanale et posturale. J’appelle posturale la façon de se tenir dans la vie, l’allure générale du monde intérieur et la façon de se tenir là et d’y effectuer ce qui paraît vivant. Le soin engage la posture personnelle face à la vie. Dans l’ordre intellectuelle et dans l’attitude quasi physique du maintient que l’on a dans l’existence. L’aptitude à veiller, à bouger, à prendre du repos, à s’alimenter. Tout cela est de l’ordre de l’intelligence théorique et pratique. Le savoir, le savoir-faire et le savoir être sont mises en œuvre de l’intelligence. Le soin qui les sollicite est un engagement intégral de cette intelligence.

  1. Mais surtout par volonté d’aimer

Dans ce mixte de soi et d’autrui qu’est la relation de soin, où l’engagement est plein et peu sectorisé, il convient de s’orienter. La tradition spirituelle donne des indications. La première est de ne pas juger. Dans, dans cet engagement plein et intégral, il convient de discerner ce qui se joue de réel dans le réel : l’œuvre de Dieu et sa douceur. Et de le goûter aussi.

Pour finir, nous pouvons écouter le prophète Isaïe (58, 7-10) :

« Ainsi parle le Seigneur :

Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable.

Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera la justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche.

Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra : si tu cries, il dira : «Me voici»

Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. »

 Pour ceux qui souhaitent poursuivre, quelques éléments de bibliographie

  1. MULLER-COLARD, Marion, L’autre Dieu, la plainte, la menace et la grâce, Labor et Fides 2014.
  2. BRUGÈRE, Fabienne, Le sexe de la sollicitude, Paris, Seuil, 2008.
  3. PETITON, Yves, Récits de soins, récits de vie, récits de foi, Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2011.
  4. CHRISTUS (revue), La vie spirituelle des soignants. n° 242, Avril 2014.

5- WORMS  Frédéric, Les deux concepts du soin ,Esprit janv. 2006, p. 141 sv.

Claire-Anne Baudin

 

 

 

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