Petite voix, petite voie : chemin de sainteté ? Marie Noël, 1883-1967

Marie-NoëlLe nom de cette poétesse est connu ; son œuvre, moins, comme il arrive souvent. Poétesse : à notre sens, le féminin ne sied guère à ce mot, surtout lorsqu’il désigne un(e) auteur(e) aussi peu mièvre que possible, aussi humble qu’on peut l’être quand on a, dès l’enfance, le sentiment d’avoir été choisie pour une voie singulière et dotée d’une voix autre :

Les autres sont des gens,

Les autres sont des femmes,

Les mains pleines d’argent,

Pleine de bonheur l’âme…

Moi, je suis, dans le bois qui ne sait, une source.

Je suis l’eau que ne boit personne dans sa course…

Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, le procès en béatification de Marie-Mélanie Rouget, dite Marie Noël, est engagé. La poésie de cette discrète mystique bourguignonne est donc en passe d’être reconnue comme une forme d’expression du divin, au même titre que les textes inspirés de Jean de la Croix ou de Thérèse d’Avila.

Elle ne s’est pourtant pas, comme eux, engagée dans un ordre religieux. Si elle s’est toujours sentie appelée par le surnaturel, elle a pratiqué ce qu’elle définit elle-même comme « un vagabondage entre ciel et terre ». La question de la vocation religieuse l’a tout de même travaillée : « Si je m’étais faite carmélite, comme je le voulais à quinze ans, tout aurait été simple. Là, celles qui aiment n’ont rien à faire pour aimer et plaire, que souffrir. J’aurais pu monter très haut, dans cette voie (…). Au bout, cela m’eut fait beaucoup de sainteté. (…) Mais j’étais trop humaine pour choisir cette route de sainte…» Cette allusion à l’ascension de l’âme, aux Carmélites, la rapproche bien des deux Thérèse : celle du Château Intérieur, et celle qui parle d’un ascenseur permettant à l’âme de s’élever… mais elle n’est pas entrée en religion de manière officielle. Ses vœux et ses engagements se sont noués dans le secret de son cœur : ainsi, dans son adolescence, elle se trouvait laide et souffreteuse, rejetée par ses camarades. Elle n’était appréciée que pour ses bons mots, le plus souvent alimentés par un esprit caustique à l’égard des professeurs ou des élèves du lycée ; pour faire taire ce mauvais esprit, souvent méchant, elle eut l’idée de se faire acheter son esprit par Dieu lui-même qui, en échange de sa malice, lui accorde le don de poésie ! Une sorte de contrat faustien dont elle fait le récit en ces termes :

« À quinze ans, j’ai demandé à Dieu trois choses folles :

Beaucoup souffrir,

Être poète,

Être sainte.

Pour souffrir, j’ai été grandement exaucée ; pour  poète, beaucoup moins ; pour sainte, pas du tout. »

La souffrance, aussi bien physique que morale, l’a en effet accompagnée toute sa vie. « Comme si les enfants prédestinés au plus grand amour avaient besoin, pour grandir, du lait de la plus grande douleur ». Une santé très fragile, marquée par une fragilité cardiaque avérée dès l’enfance, la tient plusieurs années éloignée de l’école. Sa formation en est d’autant plus marquée par la personnalité de son père, agrégé de philosophie, stoïcien agnostique, et ébéniste amateur. Un humaniste plaçant très haut ses exigences à l’égard de sa fille aînée. L’influence de sa mère, catholique pratiquante, est notable aussi, en particulier sur ses qualités musicales ; sa conception de la religion, beaucoup plus pragmatique que mystique, ne convenait en revanche pas à la soif d’absolu dont Marie fit preuve dès son plus jeune âge. Mère et fille partagèrent en revanche l’épreuve d’une atroce souffrance morale lorsqu’elle trouva son petit frère Eugène mort dans son lit : « Cela s’est passé le 27 décembre 1904… Ma mère a hurlé tout haut pendant des semaines… Moi, je fus en danger… de tout… Mais il est aussi exceptionnel pour le Fils de l’Homme de naître dans une étable et de mourir sur une croix. » Ce récit date de 1951, bien des années après le drame. La sagesse et l’acceptation ont pu se faire jour alors. Ce ne fut pas le cas sur le moment : en écho aux hurlements de sa mère, Marie, qui prend en souvenir de cet événement fondateur le nom de Noël, écrit un poème blasphématoire, intitulé :

                        Hurlement

            Le jour qui fuit, las de l’attendre,

                        S’en est allé ;

            Le soir qui vient, sans me le rendre,

                        S’est désolé ;

            O Dieu ! La Mort, ouvrant la porte,

                        Me l’a volé !

            Mon agneau blanc, le loup l’emporte !

                        ……

            Que me veut-on ? Que j’aille et prie

                        Quand vient le soir

            Leur Dieu, leurs Saints et leur Marie

                        Pour te revoir,

            C’est contre eux tous que sang crie

                        De désespoir,

            Ces loups du ciel, voleurs de vie.

Comme un malheur ne vient jamais seul, cette même Noël 1904 fut marquée pour notre poète par le départ de son grand amour, un jeune homme dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il n’était pas du goût de sa famille. Désormais, la jeune fille sait que son chemin ne passera pas par le bonheur terrestre. Son vœu de souffrance est largement exaucé.

Sur ce terreau peut éclore son vœu de poésie. D’où lui vient ce goût de la poésie ? Marie Noël, nous l’avons vu, a reçu une formation intellectuelle très complète, nourrie par la lecture des meilleurs auteurs. Non seulement son père était un érudit, mais son parrain, Raphaël Périé, était lui-même poète :

 « Il vous submergeait, vous noyait sous les flots d’un verbe intarissable de fantaisie. Variations sur variations… Mon parrain est un poète… Poète !… Un homme à part, en dehors, au-dessus de tous les autres, un homme qui avait des pouvoirs, des savoirs, des dires quasi-magiques. Je le mis tout de suite au rang de mes plus prestigieux héros, de ceux qui ont leur nom et leur portrait dans la gloire des livres de classe et des dictionnaires. »

Il y a là une influence certaine, mais qui est loin d’être la seule : la poésie de Marie Noël est très directement inspirée par la nature à laquelle elle a toujours été très sensible :

            Dites-moi… Mes chansons de toutes les couleurs,

            Où mon esprit qui muse au vent les a-t-il prises ?

            Leur chant leur vient – d’où donc ? – comme le rose aux fleurs,

            Comme le vert à l’herbe et le rouge aux cerises.

Elle considère ses vers comme les fruits du terroir généreux qu’elle n’a jamais quitté, et c’est pourquoi elle ne cherche nullement à en tirer gloire. Très proche de la langue des oiseaux dont elle s’inspire par moments, en un dialogue qui reflète sa fréquentation solitaire des amis de St François, ses confidents :

                                   Chant de Rossignol

                        Rossignol, ah ! Rossignol, le diras-tu

                        Ce qui m’advint au mois de Mai perdu ?

                        Coule, coule, coule, eau d’étoile, coule…

Lorsque la notoriété lui parvint, elle  regretta le paisible anonymat dans lequel sa parole singulière s’était épanouie. Il y a une grâce naturelle dans sa langue qui peut la faire paraître simple quand elle est très savante, si proche de la vie et de la musique : « Mon œuvre est moins une œuvre qu’une vie chantée ». Elle rejoint ainsi la tradition de la chanson de geste et de la chanson courtoise du Moyen Âge, et, plus près d’elle, le Verlaine de La Bonne Chanson et de Sagesse. Comme lui, malgré une vie en apparence vertueuse, sa foi s’enracine dans une révolte  violente :

« Dans la révolte de mes vingt ans, quand j’ai perdu, un moment, l’espoir de la vie, c’est vous, Christ, qui avez eu pitié de mon âme, c’est vous qui avez habité avec moi, dans ma Solitude chantante. Une petite chanson a alors été ma grâce, m’a guérie… »

Si son troisième vœu, celui de la sainteté, lui a semblé hors de sa portée, il se peut donc qu’elle ait été près de l’atteindre par la voie de la poésie conçue comme une action de grâce, comme une manière de mettre sa vie à l’écoute de la Création en vue de la transcrire au filtre de sa propre expérience, la plus profonde. Si son parrain était poète, sa famille comptait un modèle de sainteté : Madeleine-Sophie Barat, fondatrice de l’ordre du Sacré-Cœur, béatifiée en 1904 et canonisée en 1925. Il y avait donc sans doute à sa portée, malgré l’athéisme revendiqué de son père, les relents d’un idéal de vie tourné vers Dieu. Le combat intérieur de Marie-Mélanie peut trouver son illustration symbolique dans ce double prénom : Mélanie la Noire luttant pour exister auprès de Marie la Pure, jusqu’à cette épreuve de Noël 1904 qui lui fit choisir le nom de Marie Noël, Mélanie définitivement oubliée. De même, elle a vécu entre la Maison du Diable, ainsi nommée parce qu’une disciple de Vintras y avait vécu, et où elle passa ses premières années, et la cathédrale d’Auxerre à l’ombre de laquelle elle passa le plus clair de sa vie. La voie de la sainteté n’est pas toute tracée, la foi se conquiert à chaque pas…

L’œuvre de Marie Noël nous montre à quel point la parole poétique peut posséder un pouvoir de guérison lorsqu’elle émane du plus profond de soi. Ainsi, ce poème propre à calmer la douleur de ceux dont un proche perd conscience :

                                               Crépuscule

                        L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue

                        Où je serai l’étrangère en ma maison,

                        Où j’aurai sous le front une ombre inconnue

                        Qui cache ma raison aux autres raisons.

                        Ils diront que j’ai perdu ma lumière

                        Car je vois ce que nul œil n’atteint :

                        La lueur d’avant mon aube la première

                        Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

                        Ils diront que j’ai perdu ma présence,

                        Parce qu’attentive aux présages épars

                        Qui m’appellent de derrière ma naissance,

                        J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

                        Ils diront que ma bouche devient folle

                        Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font,

                        Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles

                        Sortent d’un silence insolite et profond.

                       

                        Ils diront que je retombe au bas âge

                        Qui n’a pas encore appris la vérité

                        Des ans clairs et leur sagesse de passage,

                        Parce que je retourne à l’Éternité.

 

                                                                                              Adeline Gouarné

Pour aller plus loin :

http://www.marienoelsiteofficiel.fr/

Listes de ses œuvres

D’autres poèmes

L’expérience religieuse de Marie Noël par Henri Gouhier

 

 

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