Marie, selon la foi catholique

Hodigitria_Iveron

 S’il est une question dans l’Église propre à déclencher controverses et passions, c’est bien la question mariale ! Controverses entre catholiques, qui sont loin de partager tous la même dévotion envers la Vierge, controverses surtout entre catholiques et protestants, ces derniers étant accusés d’être « contre Marie » (paroles entendues lors du Rassemblement diocésain de 2013) et accusant à l’inverse les catholiques de sombrer dans la mariolâtrie !

Un parcours dans les Evangiles.

On entend souvent dire que les Évangiles ne parlent guère de Marie ; or ce n’est pas exact : sa présence, certes discrète, est bien réelle. Rappelons brièvement quelques épisodes en commençant, naturellement, par l’Annonciation (Lc 1,26-38) : l’obéissance de Marie, qui écoute la parole et lui obéit (elle se met « sous » cette parole, conformément à  l’étymologie du terme grec ὑπακοή, qui désigne l’obéissance dans le Nouveau Testament), se situe d’emblée en contraste avec la désobéissance d’Eve (et d’Adam!) ; on reviendra plus loin sur la grande question de la conception virginale. C’est ensuite la Visitation (Lc 1,39-45) et le Magnificat (Lc 1,46-56) : Marie s’y proclame humble servante du Seigneur, annonce la chute des puissants et le relèvement des humbles ; Léonardo Boff, selon le Père Sesboüé, voyait en Marie la plus grande figure libératrice en Amérique latine. La Nativité (Lc 2,1-7)  nous présente une femme, pauvre parmi les pauvres, obligée de coucher son bébé dans une mangeoire destinée aux animaux, faute de place pour elle dans la grande salle de l’hôtellerie. Après la visite des bergers (Lc, 2,19), comme après l’épisode du jeune Jésus face aux maîtres de la Loi dans le Temple (Lc 2,51), Marie, nous dit Luc, enregistre tous ces événements dans son cœur et médite, nous donnant ainsi l’exemple d’une foi qui s’interroge et réfléchit.

Mais ce n’est pas seulement dans l’Évangile lucanien de l’enfance, ou dans son équivalent matthéen, que Marie est présente, on la trouve aussi, par exemple, chez Jean, invitée avec son fils et ses disciples aux noces de Cana (Jn 2,1-12). Elle y joue un rôle décisif, incitant son fils, qui semble encore hésitant, à se lancer sans ambiguïté sur le chemin de la mission qui est la sienne. Françoise Dolto, dans L’Évangile au risque de la psychanalyse (1977), mettait bien en lumière ce point. Il est bien possible, à mon avis du moins, que Marie fasse partie de ces gens de la parenté de Jésus qui, en Marc 3, 21, veulent se saisir de celui-ci au prétexte qu’il aurait perdu la tête, et cela ne doit point nous scandaliser. Si cela était exact, j’y verrais au contraire une preuve touchante de l’humanité de Marie : quel parent ne se poserait des questions sur la santé mentale d’un fils si extraordinaire, voire si extravagant ? Un peu plus loin (Mc 3, 31-35) Jésus réplique un peu rudement, à ceux qui lui annoncent que sa mère et ses frères sont venus le chercher, que ses véritables parents sont ceux qui font la volonté de Dieu, faisant ainsi passer la parenté spirituelle au-dessus de la parenté biologique. S’agit-il là d’une remontrance adressée à sa mère et ses frères en raison de leurs préoccupations un peu trop humaines, ou faut-il comprendre au contraire que Marie échappe à ce reproche, étant par excellence celle qui écoute la parole de Dieu ? Notons enfin que Jean place Marie au pied de la croix (Jn 19,25), l’associant à la souffrance du Christ, si bien qu’en elle peuvent se reconnaître toutes les mères qui ont eu la douleur de perdre un enfant. Instituée alors par Jésus mère du disciple bien-aimé, elle devient notre mère à tous, « Mère de l’Eglise » selon Paul VI. Après la mort de Jésus, Marie accompagne les disciples dans la prière (Ac 1,14), en attente de l’effusion de l’Esprit.

Si donc les Évangiles sont d’une grande discrétion concernant Marie, ils disent l’essentiel : Marie est la mère profondément humaine de Jésus. Toujours elle se trouve située par rapport à son Fils : « Marie toute relative à Dieu et au Christ », selon une belle formule qui vient, je crois, de Paul VI.

La Sainte Vierge : conception et naissance virginale

Bien que l’affirmation de la conception virginale figure explicitement dans l’Evangile (Mt 1,18 ; Lc 1,34-35) et dans les symboles de foi, rien n’est plus difficile pour un esprit contemporain que d’adhérer à cette affirmation. On se souvient peut-être encore que Jacques Duquesne, dans son livre Jésus (1994), n’y voyait qu’un théologoumène, une affirmation sans réalité historique mais porteuse d’une signification essentielle : Jésus est « le don de Dieu et ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité. » Cela fit scandale dans le monde catholique. Dans le même sens  le théologien protestant, Wolfhart Pannenberg (Le Symbole des Apôtres (1974) voit dans la naissance virginale la simple explicitation mythique du titre « Fils de Dieu ». L’Église catholique, cependant, de même que les Églises orthodoxes, maintient la réalité du fait, refusant de séparer celui-ci de sa signification. J’emprunte la réponse qu’on peut faire aux différentes objections que l’on peut formuler à cet égard au Père Sesboüé (Croire, Chap. XV, p. 331: « Jésus peut-il être né d’une vierge ? »).

La naissance virginale serait un mythe née de la valorisation de la virginité et du mépris de la sexualité. Or il n’y a pas de valorisation particulière de la virginité[1] en contexte juif, qui honore mariage et génération. La glorification de la virginité est une conséquence et non une cause de l’affirmation de la naissance virginale. Ce serait un mythe comparable aux nombreux mythes antiques figurant un héros, un être divin né d’une mortelle et d’un dieu. En fait c’est très différent : les mythologies nous présentent des actes sexuels préludant à la naissance d’un être divin  et il n’y a rien de tel dans les récits évangéliques. Pour parler clairement, le Saint Esprit ne fait pas l’amour avec Marie ! La conception virginale est un acte de création et non de procréation (inutile alors de se demander si Jésus a des gènes provenant du Saint Esprit!), et c’est là l’essentiel. L’Esprit intervient en créateur, de même que, dans le récit de la création, il plane sur les eaux. « Mais alors, demandait Irénée, à la fin du 2ème siècle, pourquoi Dieu n’a-t-il pas pris à nouveau du limon et a-t-il fait sortir de Marie l’ouvrage qu’il modelait ? Pour qu’il n’y eût pas un autre ouvrage modelé et que ce ne fût pas un autre ouvrage qui fût sauvé… (Contre les Hérésies, III, 21,10) » Il s’agissait en effet, non pas de refaire la création de zéro, mais de restaurer, « dans l’ouvrage par lui modelé, le privilège originel de l’homme qui est d’avoir été fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. » (ibid. V, 2,1) Notons également que l’affirmation de la naissance virginale concerne d’abord Jésus et non Marie : c’est « un signe de l’Incarnation du Verbe. » (Sesboüé p 341) Encore une fois, ce qui est dit de Marie nous renvoie à son Fils. Que dire enfin de l’affirmation de la virginité perpétuelle de Marie? Le problème des frères de Jésus – fils de Joseph issus d’un premier mariage, simples cousins ou fils biologiques de Joseph et de Marie – est historiquement indécidable. « Dans l’ordre de la foi, écrit le Père Sesboüé[2], elle (la virginité perpétuelle) exprime le don complet et exclusif de la personne de la Vierge Marie à son fils ».

Marie, Mère de Dieu

Tout un travail de « rumination de la foi[3] », va alors s’effectuer dans les communautés chrétiennes, mais toujours dans le contexte d’une réflexion sur le Christ, tant il est vrai qu’il n’y a pas de « mariologie » séparée de la christologie. Au concile d’Ephèse, en 431, au milieu des polémiques sur la manière dont il faut entendre que le Christ est à la fois Dieu et homme, on  proclame la légitimité du titre, émanant de la piété populaire, de Mère de Dieu (Théotokos) appliqué à la mère de Jésus, Fils de Dieu. Ce titre concerne d’abord l’unité du Christ, menacée par la christologie divisive de Nestorius, qui avait tendance à séparer trop rigoureusement sa divinité de son humanité. En vertu de l’unité de la personne du Christ, vrai Dieu et vrai homme, Marie, mère de l’homme Jésus, peut être également appelée Mère de Dieu.

Immaculée Conception et Assomption

Ces deux dogmes, formulés récemment et du côté catholique exclusivement, s’ancrent dans l’histoire, même s’ils n’appartiennent pas au centre de la foi.

L’Immaculée Conception. Marie est aussi appelée « Sainte Vierge » et on va en arriver assez vite à l’idée d’une sainteté originelle, prélude au dogme de l’Immaculée Conception. La question est débattue : Thomas d’Aquin rejette cette idée que Duns Scott défend. Le concile de Bâle (1431-1449), un concile qui ne sera pas reconnu en raison d’une rupture avec le Pape (concile conciliariste), définit déjà l’Immaculée Conception : Marie, « par un effet spécial de la grâce divine prévenante et opérante, n’a jamais été réellement souillée du péché originel. » Le dogme ne sera proclamé qu’en 1854, par Pie IX, en ces termes : « La Bienheureuse Vierge Marie a été, dans le premier instant de sa conception, par une grâce singulière de Dieu et par privilège, en vue des mérites de Jésus-Christ sauveur du genre humain, préservée de cette souillure du péché originel. » Attention au contresens, ce dogme ne consiste pas à mettre Marie à l’écart des créatures : comme nous tous, elle a besoin d’être sauvée par son Fils, mais elle l’est par anticipation.

L’Assomption. Le dogme est édicté par Pie XII en 1950 : « L’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste. » Cette affirmation résulte de la conviction très ancienne que celle qui a tissé en son sein le corps de Jésus est inséparable corporellement de son Fils et qu’elle doit donc échapper à la corruption du tombeau pour le rejoindre dans sa Résurrection. Jean Damascène, mort vers 749, écrivait déjà : « Comment la corruption s’en prendrait-elle à ce corps qui a reçu la Vie ? Rien de tout cela ne saurait convenir à cette âme et à ce corps qui ont porté Dieu. »

Marie, figure de l’Eglise

La dernière section de la constitution dogmatique du concile Vatican II consacrée à l’Église, Lumen Gentium, est intitulée: « La bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église ». C’était, de la part des pères conciliaires, exprimer la volonté très nette de situer Marie par rapport au Christ et à l’Eglise. Marie est ainsi décrite comme membre, mère et type (ou modèle) de l’Église. Membre, car, dans le mystère de l’Église, Marie est venue la première et anticipe, par son assomption, le sort promis à l’Église. Elle donc bien du côté des créatures. Elle est aussi mère « dans l’économie de la grâce », un rôle qui n’affaiblit en rien l’affirmation de l’unique médiation du Christ, judicieusement rappelée par Lumen Gentium qui cite à cette occasion le texte de 1 Tm 2, 5-6, dépourvu de toute ambiguïté : « Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. » Lumen Gentium introduit à ce moment l’idée, qui peut porter à confusion, de « coopération » de Marie à l’œuvre du salut mais il faut souligner que cette coopération est celle de l’obéissance, de la foi, de l’espérance et de la charité. Autrement dit, Marie coopère au salut  par son fiat. Pas de co-rédemption : une hérésie à oublier, écrit Sesboüé ! C’est Paul VI qui donne à Marie le titre de « Mère de l’Église », un titre auquel répugnent les Protestants et qu’il faut expliciter: ce n’est pas un titre dogmatique et il faut bien se représenter que, comme la mère de famille appartient à la famille, la mère de l’Église appartient à l’Église. Marie est enfin la figure de l’Église. Selon Lumen Gentium, «  De l’Église, selon l’enseignement de saint Ambroise, la Mère de Dieu est le modèle dans l’ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ ».  Comme Marie nous donne son fils, l’Église a pour charge de donner, en l’annonçant, le Christ au monde. 

L’invocation de Marie et le culte marial

On ne prie pas Marie et les saints, on les invoque pour qu’ils prient pour nous, comme l’attestent, entre autres exemples le « Je vous salue Marie » et la  litanie des saints. A travers Marie, comme le rappelle à juste titre Lumen Gentium, c’est le Christ qui est vénéré : « Ce culte, tel qu’il a toujours existé dans l’Église, présente un caractère absolument unique ; il n’en est pas moins essentiellement différent du culte d’adoration qui est rendu au Verbe incarné ainsi qu’au Père et à l’Esprit Saint ; il est éminemment apte à le servir. En effet, les formes diverses de piété envers la Mère de Dieu, que l’Église approuve (maintenues dans les limites d’une saine doctrine orthodoxe) en respectant les conditions de temps et de lieu, le tempérament et le génie des peuples fidèles, font que, à travers l’honneur rendu à sa Mère, le Fils, pour qui tout existe (cf. Col 1, 15-16) et en qui il a plu au Père éternel « de faire habiter toute la plénitude » (Col 1, 19), peut être, comme il le doit, connu, aimé, glorifié et obéi dans ses commandements. » Marie est bien de notre côté, c’est une créature, ce n’est pas la quatrième personne de la Trinité !

En guise de conclusion, je voudrais emprunter aux trois grandes confessions chrétiennes.  L’icône byzantine de l’hodigitria, celle qui montre le chemin,  dit l’essentiel. On y voit Marie désignant de la main droite l’enfant qu’elle tient dans ses bras. Elle nous oriente ainsi vers celui qui a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6) ». Pas de mariologie séparée d’une christologie sous peine de sombrer dans l’idolâtrie! Marie nous conduit toujours vers son fils. Dans le but de contribuer efficacement au dialogue entre catholiques et protestants, Bernard Sesboüé, conclut malicieusement la première partie de son petit livre consacré à Marie (p 63) par l’affirmation que le mystère de la Vierge Marie illustre les trois grands adages de la Réforme : Sola gratia,  car tout en Marie vient de la grâce de Dieu ; sola fide : tout en elle est réponse à la foi ; soli Deo gloria : tout en elle rend gloire à Dieu. Je citerai enfin deux textes, qui me semblent des modèles de prières chrétiennes, une prière luthérienne, où Marie occupe une place essentielle, et la prière de conclusion de l’Encyclique Lumen fidei.

« Béni sois-tu à travers celle qui est bénie plus que toutes les femmes, béni sois-tu car elle a cru, béni sois-tu d’avoir donné à ta servante de s’ouvrir à ta parole et de porter celui qui a créé les mondes, bénis sois-tu parce qu’à travers elle ton Fils a pu rentrer dans notre chair pour accomplir l’offrande qui seule est efficace : « Voici, je suis venu faire ta volonté. » Prière pour le 4ème dimanche de l’Avent, Mission intérieure luthérienne, 1991[4]

« Tournons-nous vers Marie, Mère de l’Église et Mère de notre foi, en priant :

Ô Mère, aide notre foi !

Ouvre notre écoute à la Parole, pour que nous reconnaissions la voix de Dieu et son appel.

Éveille en nous le désir de suivre ses pas, en sortant de notre terre et en accueillant sa promesse.

Aide-nous à nous laisser toucher par son amour, pour que nous puissions le toucher par la foi.

Aide-nous à nous confier pleinement à Lui, à croire en son amour, surtout dans les moments de tribulations et de croix, quand notre foi est appelée à mûrir. Sème dans notre foi la joie du Ressuscité.

Rappelle-nous que celui qui croit n’est jamais seul.

Enseigne-nous à regarder avec les yeux de Jésus, pour qu’il soit lumière sur notre chemin.

Et que cette lumière de la foi grandisse toujours en nous jusqu’à ce qu’arrive ce jour sans couchant, qui est le Christ lui-même, ton Fils, notre Seigneur ! » Lumen Fidei, § 60

Jean-Louis Gourdain

Note bibliographique :

Cet article doit beaucoup aux ouvrages suivants :

  1. Sesboüé, Marie, ce que dit la foi, Bayard, 2004 ; Croire, Droguet et Ardant, 1999

Document du groupe des Dombes, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints (T. et II), 1997.

Lumen Gentium : chap. VIII

 

 

 

 

 

[1] Voir toutefois l’ouvrage de Ph. Lefebvre, La Vierge au Livre, Cerf, 2004, notamment la 5e partie « Les noces de la vierge », où l’auteur examine plusieurs figures de vierges dans l’AT. En plus de la figure de la « jeune femme » d’Isaïe 7,14, il mentionne la fille de Jephté (Jg 11); les figures de la mère de Samson (Jg 13), celle de la vierge Abishag (1R 4), et la prophétesse Anne (Luc 2, 36-37). La vocation virginale de Marie peut donc s’ancrer dans certaines figures du peuple d’Israël.

[2] Marie, ce que dit la foi, p. 20

[3] Selon l’heureuse expression employée par le Père Sesboüé lors d’une conférence donnée au Centre Diocésain de Rouen en 2005.

[4] Texte cité ans le document du groupe des Dombes,  Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, 1997.

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