« Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne » (Jean 10,18)

Ma vie nul ne la prend« Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne » (Jean 10,18)

Qui ne connaît cette déclaration de Jésus, qui vient du développement sur le Bon Berger, où Jésus se présente comme le berger d’Israël du Psaume 23, comme l’antithèse de ces mauvais bergers, ces « pasteurs abrutis » (Jérémie 10,21) fustigés par le prophète. Vous vous souvenez du début ?

Sortant à peine de la controverse avec les pharisiens à propos de la guérison de l’aveugle de naissance, Jésus, encore en colère contre leur volonté déterminée de le traquer comme contrevenant à la loi du sabbat, dramatise la perspective. « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais en fait l’escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. » Et plus loin il enfonce le clou : « En vérité, en vérité, tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. » Puis, se tournant vers ses disciples et généralisant à tous les hommes de bonne volonté, il leur rappelle l’esprit qui l’anime envers tous ceux qui croient en lui : « Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis. C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je donne ma vie, pour la reprendre ensuite. » Et cette dernière phrase donne la clé pour bien comprendre le v. 18 cité en titre.

Car voilà : la raison qui me pousse à revenir sur cette déclaration de Jésus est qu’elle peut facilement être prise à l’envers ! Il est clair, n’est-ce pas, que lorsque Jésus dit « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », il fait allusion à l’abandon de sa vie, décidée en toute liberté, qui va être le principe de l’offrande de lui-même dans sa Passion. Il fait comme le ferait tout berger qui aime son troupeau, il le défend contre les loups et les brigands, en allant jusqu’à user de son propre corps. Et c’est cette offrande de lui-même qu’il annonce comme aimée par Dieu son Père. Le don de cette vie correspond au plus profond à sa mission de salut puisque par ce don il montre vraiment ce qu’est l’amour. Si Dieu est amour, il ne suffit pas de le dire, il faut le vivre, et cela veut dire accepter de mourir. En effet, la logique du don total, de l’amour total, c’est de donner sa vie, car « que peut-on donner de plus que sa vie » (Jean 15,13) ? La liberté de l’amour total se comprend dans ce don total : nul ne lui prend sa vie, car elle est donnée dès le début de la compréhension de sa mission. Compter que sa vie soit saisie serait un tout petit peu moins aimant, puisque cela lui éviterait un dessaisissement total. Cela lui faciliterait un peu la tâche, en somme.

Or, il peut être tentant de lire la déclaration « ma vie nul la prend mais c’est moi qui la donne pour la reprendre ensuite » comme une maîtrise par Jésus de son sort, un contrôle de son destin : l’idée derrière étant que, puisqu’il est Dieu, il peut décider souverainement du moment de sa mort, de la manière dont il va mourir, et que ce ne sera personne d’autre qui le fera à sa place. Dans cette perspective, Jésus ne va pas se faire dicter par quiconque l’organisation de sa vie, jusque dans ses instants ultimes, et même surtout dans ces moments-là. Une telle lecture peut partir d’un bon sentiment, celui de laisser à Jésus-Christ toute liberté pour aviser souverainement du meilleur parti à tirer de sa mission, pour laquelle il est vraiment le seul et le mieux placé pour le faire. Mais en fait il s’agit d’une lecture déformée du début de la phrase : « ma vie, nul ne la prend ». Si l’on lit ces mots avec le sens « je n’accepte pas que quiconque touche à ma vie, car c’est moi-même qui en décide souverainement », on fait un contresens sur le sens de la mission du Christ.

D’une part, tout dans l’attitude de Jésus nous montre qu’il donne à qui lui demande, qu’il laisse son manteau à qui veut lui prendre sa tunique, et qu’il ne se détourne pas de celui qui veut lui emprunter (Mat 5, 40-42). Mais par ailleurs, sa vie ne peut lui être enlevée, ne peut lui être prise, car elle est déjà donnée : il ne l’a plus en propre. Depuis Bethléem, la vie est donnée aux hommes et il faudrait s’adresser à eux pour la leur demander…Mais comment retirer à Jésus ce qu’il n’a plus, ce qu’il n’a jamais eu ? Par contre, quand Jésus dit de sa vie : J’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre ensuite », il fait allusion à sa filialité divine : cette vie qu’il a eu le pouvoir de donner en s’incarnant, en prenant une chair pour la donner à l’humanité, il a aussi le pouvoir de la relever des morts, de ne pas la laisser dans la pourriture du tombeau. C’est pourquoi il dit : « tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père ». Le rapport avec son Père démontre son rang divin, dont l’épître aux Philippiens rappelle qu’il n’a pas jugé nécessaire de s’en tenir jalousement à ce rang, et qu’au contraire il s’est abaissé en prenant la condition d’esclave.

Voici pour mieux comprendre la disposition vitale de confiance de Jésus par rapport à l’événement ce qu’écrit J. Guillet dans La foi de Jésus-Christ (Desclées, 1979, p. 99-100) :

« Un trait constant [de l’existence de Jésus] semble être l’absence de projets élaborés, de programmes à échéances. On dirait qu’il a pour principe d’attendre toujours les événements pour réagir : une fois baptisé par Jean, il semble d’abord vouloir simplement poursuivre son action dans la même ligne, jusqu’au jour où Hérode fait arrêter le Baptiste. Il se met alors à parcourir la Galilée, en annonçant la venue du Royaume. Aucun plan de campagne, pas de prospection systématique. S’il sort avant l’aube de la maison où Pierre et sa belle-mère viennent de l’héberger, c’est simplement pour « aller ailleurs » (Mc 1,38). Si pourtant il multiplie les guérisons, ce n’est pas qu’il pose au thaumaturge, mais qu’il ne renvoie jamais un malade sans le guérir, et qu’il se trouve ainsi assiégé sans répit. Il est à la merci de toutes les rencontres, de la foule qui l’attend au débarcadère (Mc 5,21), de Jaïre qui accourt en le suppliant de venir empêcher sa fille de mourir (5,22) de la femme qui se glisse jusqu’à lui (5,28), de la fatigue de ses disciples (6,31), de l’avidité des foules qui ne veulent pas le lâcher (6,34). Autant d’imprévus, auxquels Jésus, instantanément, répond en se livrant tout entier (…) Un trait constant de ces séquences est l’inattendu. Jésus est toujours, si l’on ose dire, saisi par surprise. On peut assurément, au nom des principes, maintenir que lui-même n’est jamais réellement surpris ; (…) il est certain que Jésus ne fait pas de programmes et qu’il obéit toujours aux événements. Rien cependant, dans ce décousu, dans ce mouvement fait d’imprévus qui se succèdent, ne donne l’impression de fantaisie ou d’improvisation. Aucun tâtonnement, aucun laisser-faire, pas d’abandon à l’aventure. Là est sa liberté, sa souveraine liberté. Là aussi est sa parfaite assurance. Obéir aux événements, répondre à toutes les rencontres, c’est toujours pour lui accueillir une expérience neuve, découvrir un visage inconnu. »

La manière qu’a Jésus d’obéir aux événements, de se laisser porter sur leurs flots en confiance constitue en effet un trait essentiel de cette forme de liberté qu’il manifeste. Cette liberté souveraine  est précisément de choisir de ne pas diriger les événements à son profit, mais au contraire de les laisser l’affecter à leur guise. Lorsque J. Guillet écrit qu’il ne donne aucunement l’impression d’improviser, il comprend que Jésus a le sens de sa mission, et que celle-ci suppose un plan de révélation et de salut qui met en jeu, justement, la disponibilité vis-à-vis des événements. Or le programme de cette mission existe, c’est celui du Serviteur d’Isaïe et plus largement celui du Messie d’Israël, que Jésus, pendant 20 ans de méditation de la Loi juive avant qu’il ne se lance dans l’arène palestinienne, a dû méditer quotidiennement. Pour bien ressaisir l’esprit de cette mission, il faut relire les grands textes d’Isaïe, notamment 11,1-5 (Le nouveau David), et les chants du Serviteur (42,1-4 ; 50, 4-9 ; 52,13-53,12…) : on y voit en filigrane comment Jésus a tracé son chemin et compris son rôle ; on y voit comment il a pu y apprendre sa mission de fils, en y méditant la figure du Dieu d’Israël, ce Père qui sans cesse rappelle à son peuple les chemins de la vie, mais se voit contraint perpétuellement aussi lui reprocher son infidélité. L’obéissance à la volonté de Dieu est là, tracée en lettres de feu pour qui aime vraiment cette Loi : mais si peu s’y sont vraiment tenu ! Qui pourra réussir à l’aimer absolument et à la mettre en pratique totalement ? Nous pensons que Jésus s’est senti appelé à cette mission de vivre au jour le jour le destin du Serviteur de son Père, et qu’ainsi il a commencé à entrer dans une intimité jamais réalisée avant lui ; cette disposition de service total se remarque déjà lors de l’épisode de l’échange au Temple avec les docteurs (Luc 2,41-50), et la maîtrise de sa liberté souveraine éclate lors de la rencontre avec le diable dans l’épisode des tentations.

Bref, lorsque commence sa vie publique, sa vie est déjà donnée depuis longtemps, personne ne peut la lui prendre ; elle se conçoit toute entière sous l’impulsion de cette mission de révélation d’un Dieu qui remplit sa vie, et ainsi le laisse libre puisqu’il fait en tout sa volonté[1]. Par contre, ce qui lui arrive ne saurait être tracé d’avance : les événements dépendent de multiples facteurs humains qu’il laisse se dérouler, et auxquels il répond en saisissant à chaque fois l’occasion pour sa mission de salut. Il s’agit de conduire le troupeau vers le Seigneur et de les protéger des voleurs, des brigands et des loups. Il s’agit de dire et de manifester la vérité et l’amour à la face du mensonge et de la violence. Ces réalités ne prennent nulle part autant d’acuité que pendant la Passion. Lorsqu’on lui reproche de ne pas descendre de la croix (Marc 15,32), implicitement on souligne combien on pense que Jésus s’est fait prendre sa vie, et que par conséquent en réagissant contre cette dépossession, en tant que Messie il affirmerait son bon droit[2]. Et que d’initiatives pour défendre Dieu de ceci ou de cela ! Que de décisions pour protéger sa dignité de telle ou telle déchéance ! Que de bons sentiments tout prêts à lui éviter l’exposition au mal ou au déshonneur.

Pour terminer, reste la dernière partie de l’aphorisme : « pour la reprendre ensuite » : le même risque pourrait exister de lire cette portion de phrase comme un geste de contrôle et de supériorité vis-à-vis d’une mortalité minimisée. Il me semble qu’on peut mettre cette déclaration sur le même plan que les annonces de passion et de résurrection contenues dans les synoptiques (Mat 16,21 et par.). Ces passages mettent en scène Pierre qui, en entendant le programme annoncé par son maître, récrimine contre lui : « Dieu t’en préserve Seigneur, cela ne t’arrivera pas ! » On connaît la réponse de Jésus. Et ce dernier poursuit ensuite avec un développement sur la vie de disciple qui s’inspire forcément de ce que lui-même a déjà mis en pratique : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même » ; « qui veut sauvegarder sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi l’assurera. » (Mat 16,24-25) Donc lorsque Jean fait dire à Jésus : « ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne, pour la reprendre ensuite », il ne fait que rappeler l’économie de la mort et de la résurrection dont le Christ savait qu’elle le concernait dans le cadre de sa mission. Il est exact cependant que cette déclaration met Jésus dans une position différente de celle, majoritaire dans le Nouveau Testament, où c’est Dieu, ou son Père, à qui l’on attribue la puissance de le relever de la mort. Ici et en 2,19 (« détruisiez ce corps, et en trois jours, je le relèverai »), Jésus exprime clairement qu’il est en son pouvoir de ressusciter. Et par ailleurs, ne dit-il pas « Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11,25) ? Jésus avait conscience de son être de Fils, mystère insondable pour nous.

Yves Millou

[1] L’union intime des volontés entre le Père et le Fils se lit par exemple ici (Jean 8,28) : « Lorsque vous aurez élevé le fils de l’homme, vous connaîtrez que je suis, et que je ne fais rien de moi-même ; je dis ce que le Père m’a enseigné. Celui qui m’a envoyé est avec moi : il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. »

[2] Chez Matthieu, les passants l’interpellent même en tant que Fils de Dieu, impliquant que cette qualité lui permettrait, selon eux, de faire exactement le contraire de ce que Jésus a décidé de faire : reprendre sa vie avant de mourir.

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